Jacob Oliel
De
l'étonnante épopée des Juifs touatiens, brutalement interrompue en 1492, il
ne subsista que d'assez rares témoignages : au moment de la conquête, en 1900,
les Français ne trouvèrent aucun vestige, ni archive ni aucun élément
archéologique,2 seuls les récits des chroniqueurs locaux ayant conservé trace
de l'aventure juive au Sahara, au Moyen Age.
Ainsi,
après cinq siècles, la pierre découverte par E.-F. Gautier, en 1903, au ksar de
R'ormali (oasis de Bouda), sur laquelle était gravée une inscription en
caractères hébraïques, restait l'unique preuve concrète de la présence juive
ancienne dans la région du Touat.
LA PIERRE DE GHORMALI
Cette pierre, écrit Gautier, se
trouvait "encastrée à la base d'un pilier de
pisé, qui a manifestement servi, jadis, de support à la bascule d'un puits
comblé. Les indigènes ne connaissent ni le sens, ni la langue de l'inscription,
ni sa date, ni son origine. De mémoire d'homme, elle a toujours été au ksar de
R'ormali. La seule face visible de la pierre est un parallélogramme irrégulier
d'environ 0,30 m sur 0,25 m. La pierre est du grès rouge.
L'inscription est
d'un travail remarquable, au moins pour le pays ; sans doute la surface de la
pierre n'a même pas été aplanie ; les contours des lettres sont souvent éclatés
; mais leur dessin est très net, leur gravure en creux très profonde. C'est un
travail peu soigné, mais on dirait l'oeuvre d'un professionnel.
Le
R.P. Vellard, de passage à Ghormali le 12 mai 1903, a décrit cette même
inscription: "Près d'une séguia [rigole], on
nous montre une inscription ancienne gravée en creux sur une plaque de grès
rouge. Le texte se compose de quatre lignes longues de 25 cm et hautes ensemble
de 10 cm. C'est, à n'en pas douter, une inscription funéraire hébraïque, preuve
indiscutable du séjour des Juifs dans cette partie du Touat."
La
transcription en hébreu faite par le R.P. Vellard est rigoureusement identique
au texte rétabli par Berger et Halévy, lequel a intéressé par la suite nombre
de spécialistes (Nahum Slouschz, Moïse Schwab…) ; toutefois, la pierre ayant
disparu, ne restèrent que les deux estampages réalisés par E.-F. Gautier en
1903 et déposés au Collège de France. Depuis un siècle, l'épitaphe n'a pas
manqué d'interprétations, surtout pour ce qui concerne la première partie :
1ère
ligne : J. Halévy, M. Schwab... ont pu lire Monispa, Nesshpa, Nesfa, alors que
le nom de la défunte, Mona bat Amram, est nettement lisible.
Si le prénom "Mouna" (forme abrégée de Mimouna) paraît plus conforme
aux traditions judéo-berbères touatiennes, la forme Mona, (comme Stella, Flora,
Gracia, Luna...) se rencontre dans des communautés d'origine espagnole et
H.Z.Hirschberg n'hésite pas à établir une relation entre l'émigration de Juifs
de Fès (parmi lesquels des Espagnols) et l'épitaphe de cette femme touatienne :
"Between 1315 and 1320,
the Merinids (souverains marocains de Fès) extended their territory south-
eastward to the oases of Gurara and Tu'at. It is difficult to decide whether
the tombstone of a woman, Nasfa bat Amram, of the year 5089 / 1329, which was
discovered in the Tu'at region is connected with that compaign of conquest... "
La
formule hébraïque "qu'il repose en Eden", présente sous forme
d'abréviation DH me semble -logiquement- s'appliquer à Amram, le père dont le
nom vient d'être rappelé, plutôt qu'à la défunte Mona, sa fille.
ligne
2 : le premier mot, BEN (= fils de) selon l'étymologie hébraïque, pourrait
aussi, signifier "issu de.." comme il peut se faire en arabe.
Le
mot suivant a trois syllabes, dont les cinq dernières lettres parfaitement
lisibles : L. OU. K. I. N. d'où : Ben [MAM]LUKIN (des esclaves) ou Ben [AM]
LUKIN, de la tribu des Oulad AMLOUK , dont un chroniqueur touatien a écrit : "Les Oulad Amluk
pénétrèrent dans Tamentit le jour de ma naissance...
Amram,
père de Mona, était-il lié à un groupe ou une tribu ? Avec l'aide éclairée de
Michel Garel et de Macha Itzhaki, il a été possible de donner un autre sens
-plus satisfaisant ?- à ces deux mots BEN et HALUQIN = "du groupe des
commentateurs"
ligne
3 : la dame est décédée "le deuxième jour de la semaine,
lundi, vingtième du mois de AB", donc le 16 juillet,
date proposée par Slouschz ;
ligne
4 : année 5089 (=1329). Une remarque s'impose au sujet de cette pierre : le
cheikh Toudji ayant chassé les habitants juifs de Ghormali pour s'y installer
en 1269, il faut supposer ou que les Juifs y sont revenus, ce qui justifierait
la découverte dans cette localité d'une pierre tombale hébraïque datée de 1329,
soit que la tombe de la dame Mona devait se trouver ailleurs.
Depuis
les années 1950, cette pierre "de Ghormali" n'est plus l'unique
vestige de cette époque extraordinaire.
PIERRES
DECOUVERTES A TAMENTIT
D'autres
pierres tombales écrites en hébreu ont été signalées sans qu'il soit toujours
possible d'en retrouver trace, certaines ayant servi à la construction,
d'autres ayant quitté le Touat.
M.
Raphaël Amouyal, qui allait régulièrement à Tamentit pour son commerce, dans
les années 1935-1940 a dit avoir vu, dans la palmeraie et à plusieurs reprises,
des lavandières laver leur linge sur une énorme dalle, en partie immergée et
qui portait des inscriptions en hébreu.
S'agissait-il
de la pierre montrée au Pr Hugot en 1953 à Tamentit ? "Des enfants me
conduisirent [...] aux environs du ksar Oulad Mimoun et me montrèrent, très
enterrée, une pierre tombale qui devait faire un mètre de long et avait très
approximativement la forme d'un prisme à base triangulaire et aux angles
arrondis ; mais on ne voyait qu'une faible partie de cet objet indiscutablement
garni sur la partie de la face visible de caractères hébraïques".
En 1988, un jardinier
fit la découverte d'une pierre gravée, au moment même où H. Lhote était de
passage dans l'ancienne capitale du Touat. Il a noté que cette dalle était
gravée en hébreu, sans pouvoir ni la photographier ni l'estamper, car il
faisait trop sombre.
La
même année, une stèle fut déposée au musée de Tamentit; Il s'agit d'un bloc
de grès rose de forme à peu près trapézoïdale, de 55 cm à la base, 20 cm au
sommet, 61 cm de hauteur et 14 cm d'épaisseur. Son poids est évalué à 45 kg.
Trouvée par un agriculteur— " il y a longtemps " — dans le ksar Oulad
Daoud de Tamentit, cette pierre fermait un puits.
Couverte
dans sa partie supérieure, la plus étroite, de dix-huit lignes d'une écriture
hébraïque très serrée, en lettres cursives d'environ un centimètre, elle fut
d'autant plus difficile à déchiffrer que la partie écrite est usée par
endroit.. Sa lecture en est pourtant particulièrement intéressante, comme
peuvent le montrer le texte rétabli et la traduction de Michel Garel,
conservateur des manuscrits hébraïques à la B.N.F. et Macha Itzhaki, professeur
à l'INALCO :
Maïmon,
fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben Koubi est décédé en 5150 [= 1390].
Le
texte est une sorte de poème émaillé de citations bibliques et d'abréviations,
caractéristiques sur les pierres tombales. Il faut aussi observer l'utilisation
de combinaisons à significations multiples : Maïmon est mort "aux sources
de l'eau" mot à mot c'est la traduction du toponyme berbère "Tamentit
" (composé de aman, eau et tit, source).
Il peut s'être noyé, mais ce qui
est sûr : son décès eut lieu à Tamentit. La date de sa mort est indiquée par un
chronogramme, c'est-à-dire une combinaison de lettres dont la valeur correspond
à un nombre ici 5150, année du calendrier hébraïque. Maïmon est décédé à l'âge
de 41 ans, il laisse quatre fils et son père est toujours vivant. C'était sans
doute un homme de bien voire un Tsadiq (un juste). La découverte d'une pierre
tombale gravée au nom de Maïmon, fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben
Koubi tendrait à le confirmer.
AUTRE
PIERRE TOMBALE DECOUVERTE ET PERDUE
Ce
Maïmon, fils de Shmuel et petit-fils de Braham ben Koubi était-il un membre si
important de la communauté juive touatienne ? Les circonstances de sa mort
étaient-elles si particulières ? Sa mort n'étant pas naturelle a-t-il été
décidé de faire déposer une stèle à l'endroit où il est mort et une pierre sur
sa tombe ?
Toujours
est-il qu'une deuxième inscription a été découverte au Touat, identique à la
précédente (même nom, même texte sur ce fragment -il manque le début et la fin
du texte- de treize lignes incomplètes d'une écriture sans netteté du fait de
l'usure de la pierre ou de la mauvaise qualité de la photocopie. (Je ne possède
qu'une photocopie d'une photo -prise en 1991 à Timimoun- de cette pierre dont
la trace s'est perdue).
Cinq siècles après la destruction de la communauté
juive touatienne, l'étonnant est que des découvertes de pierres tombales
hébraïques soient encore possibles. Ce qui laisse à espérer que d'autres
viendront encore, sans doute.
NB
Le TOUAT, ex-royaume juif saharien d'où vient le nom TOUATI (et ses
variantes TOUITOU, TUETO, ETTUATI…) est aujourd'hui une région du Sahara
algérien
algérien
A plusieurs reprises, des témoins ont déclaré avoir vu ici ou là dans les villages du Touat des cimetières juifs (en fait des cimetières de placentas) ou des
inscriptions supposées hébraïques a priori mais qui, en réalité étaient du tifinagh, le système d'écriture des Touareg
Gautier, E.F. Oasis Sahariennes, 1908, p. 26.
Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres1, année 1903, page 236
H.Z.Hirschberg:a history of the Jews in north-Africa,Jérusalem 1981,p.369
Lamartinière-Lacroix,op.cit.p.248
HALOUKIN permet de supposer l'existence d'un groupe de débatteurs ou de gens habitués à la controverse (des commentateurs de la Bible ?), ce qui ne serait
pas surprenant dans une communautés où fut signalée la présence de " rabbins et gaonim " .
H. Hugot, lettre datée du 26 septembre 1989.
es autorités locales semblent la protéger et elle figure en bonne place sur les cartes postales.



