André Cohen-Hadria, mon papa a été raflé a 17 ans pour travailler dans un camp de travail à Bizerte.. Il s'en est sorti avec une hernie, un dos cassé par les coups de botte des nazis sur ses reins, le paludisme qui a empoisonné sa vie, la malaria et un début de typhus qui ... Lui a sauvé la vie.
N oubliez jamais qu'après la déportation suivi de l’assassinat des juifs de Salonique, les nazis, pris en tenaille par les armées de Montgomery au sud et par les américains à l'ouest, menaient leur projet d'exterminer les 150 000 juifs de Tunisie ... ... BCH
Josette me fit stopper la voiture devant une villa qui baignait dans la verdure.
Là, habitait Alice.
De tous les témoignages que j’ai recueillis sur les affres que
vécurent les Juifs de Tunisie sous l’occupation nazie, il en est qui
vous marquent plus que d’autres. Celui-ci pour la peine et la douleur
morale qu’il exprime, celui-la pour la haine et l’esprit de rancune qui
en émane.
Le témoignage d’Alice, lui, m’a profondément remué par sa
langue didactique, virulente et largement documentée. Pour elle,
l’Histoire avec un grand « H », exige de ses chercheurs la rectitude
qu’impose l’esprit de justice : l’éthique historique est avant tout un
humanisme moral.
Imbue d’histoire, elle insistait sur le fait que « son sionisme » était
le fruit direct de ce qu’elle avait vu et ressenti, en tant que Juive,
pendant l’occupation nazie, et des informations qu’elle avait
recueillies sur la Shoah des Juifs d’Europe.
Alice était une petite femme menue et dynamique, aux lèvres épaisses
et aux traits prononcés, à la verve foisonnante, aux gestes rapides et à
la démarche énergique. Elle et Josette s’embrassèrent longuement,
chuchotèrent quelques mots que je ne pus saisir et qui les firent partir
d’un bon rire. Leur chaude camaraderie me mit de suite à l’aise.
Josette nous présenta. « Alice est férue d’histoire, dit-elle. Elle
dévore tout ce qui peut-être qualifié d’historique dans la librairie
qu’elle dirige. Nous nous entretenons souvent au téléphone sur ses
découvertes et sur les nouveaux romans historiques qui lui passent sous
la main ».
Puis elle lui expliqua ce que je faisais, mais Alice l’arrêta net.
« Ne sois pas envahissante, Josette, laisse-moi faire la connaissance
d’Etienne, sans ta tutelle. Ce qu’il fait a moins d’importance que ce
qu’il est, lui dit-elle. Vous êtes le bienvenu, Etienne. »
Elle nous servit un excellent café accompagné de pâtisseries
tunisiennes, et après les échanges des salamalecs d’usage, je lui posais
quelques questions en guise d’introduction.
Mais elle eut un geste éloquent de la main comme pour balayer les points
sur lesquels je désirai conduire son témoignage et me dit « Je vais
vous raconter pourquoi j’ai fait mon alya. Car celle-ci découle en
droite ligne de ce que vous cherchez à recueillir sur l’occupation nazie
et les Juifs de Tunisie pendant les six mois que nous avons vécus
« sous la botte nazie », entre 1942 et 1943. Car il faut que vous
sachiez que je fais remonter mon alya à l’occupation allemande en
Tunisie, à la conduite de nos compatriotes français non juifs et à celle
de nos voisins arabes tunisiens à notre égard – pas tous, heureusement.
Ils nous ont enseignés, en travaux pratiques, ce que valait un peuple sans patrie.
Nous avons été traités par eux, pendant cette période, non comme des
compatriotes, mais comme des étrangers, des parias. Et cela uniquement
parce que nous étions Juifs, que nous appartenions à ce peuple sans
patrie. Comme si nous étions des hôtes indésirables soumis à leur merci,
des ennemis dont la vie dépendait de leur bon plaisir.
Je ne sais pas si on vous a raconté la manière dont les Juifs des autres
villes comme Sfax ou bien Sousse ont vécu cette occupation. A Tunis les
conditions des Juifs étaient bien pires qu’à Sfax. La communauté de
Sfax, par exemple, était relativement riche. Celle de Tunis, par contre,
n’arrivait pas à répondre à tous ceux que la guerre avait jetés dans
le cercle des nécessiteux.
Nous étions Français et la France nous avait abandonnés aux mains des
Nazis, tandis qu’elle continuait à se soucier, attentionnée, du sort des
Français non Juifs.
Les Juifs non français, étaient pour la plupart
Tunisiens, et le Bey de Tunisie, lui aussi, les avait abandonnés aux
mains des Nazis. Nous avons vécu des scènes pénibles lorsque nos
compatriotes arabes, pas tous heureusement, nous conspuaient et nous
menaçaient.
Ce ne furent pas leurs compatriotes qui les en empêchaient,
mais les soldats allemands de peur que leur haine ne dégénère en
exactions contre les colons français.
Comment croyez-vous que j’ai vécu, vers sept ans, le départ de mon
père pour le Camp de Travail de Bizerte ? Que j’ai vécu son retour,
amaigri et couvert de poux, faible et frappé soudain, lui si volubile
auparavant, d’un mutisme qui ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort ?
Comment croyez-vous que j’ai vécu cette angoisse quotidienne, que nos
voisins européens et les dénonciateurs arabes ne mouchardent que nous
cachions mon frère, qui n’était âgé que de treize ans, mais qui en
faisait dix-sept ? Non tremblions non seulement des rafles allemandes,
mais encore des fonctionnaires du Judenradt de la Communauté juive sous
les ordres de Paul Guez, qui recherchaient les ‘planqués’.
Honte à eux,
car ce même Judenradt avait trouvé une solution bureaucratique pour
dispenser les fils des riches et ceux des notables juifs, du travail
dans les Camps, alors qu’ils ne souffraient d’aucun handicap physique.
Et je ne parle pas des privations, des problèmes de scolarité, de la
peur que tout notre quartier ne saute sous les bombes alliées, car il
était situé non loin de la poudrière, où l’armée allemande avait déposé
ses munitions et ses explosifs.
Notre famille proche avait quitté la ville pour se mettre à l’abri. Que
pouvait faire une jeune femme seule comme ma mère, avec deux jeunes
enfants ? Comment les protéger ? Comment les nourrir, si ce n’est en
comptant sur les Caisses de la Communauté qui étaient vides, et devant
les bureaux de laquelle se pressait la file des quémandeurs d’aide ?
Et croyez-moi, j’en passe. J’en passe, parce que comparé à l’enfer
que les Juifs d’Europe ont vécu sous ‘la botte nazie’, en Tunisie
c’était tout juste le purgatoire. Comparé à l’inoubliable trahison de
ceux avec qui ils vivaient en bonne entente et en bon voisinage, en
France ou en Pologne, jusqu’à ce que ‘la haine brune’ leur ait fait
tourner casaque, en Tunisie la trahison des non Juifs fut vite brouillée
afin que la mémoire collective l’occultât, luttant en cela contre les
témoignages personnels qui s’appuyaient sur les ‘mémoires’ individuelles
ou familiales.
Cependant, le dénominateur commun, cette chose commune, qui unissait ces
trahisons était indélébile. Qu’elles se soient déroulées en Pologne ou
en Tunisie, ces trahisons ont laissé dans les âmes des blessures
inguérissables. Ce dénominateur commun qui les unissait était composé
des effluves de l’inconscient collectif anti-juif, partout les mêmes.
C’est comme si, en fait, ‘les autres’, les Non Juifs, n’attendaient
qu’une chose : que la vague de fond de la haine nazie ne déferle, pour
se défouler contre les Juifs, pour donner libre cours, en soupirant
d’aise, à leur propre haine.
Un penseur pré sioniste, Léo Lev Pinsker, médecin de profession et
versé dans les théories de la psychologie des foules qui prenait corps à
la fin du 19ème, a défini cette haine des Juifs, en 1882, dans son
livre ‘Auto émancipation’, comme étant une phobie, une ‘Judéophobie’.
Cette phobie ancestrale, qui remontait à la surface des sociétés chaque
fois que les remous sociaux les agitaient, avait de nouveau fait son
apparition, portée par le vecteur de la haine nazie qui, en s’appuyant
sur la ‘trahison des clercs’, appliquait les mêmes méthodes, tendue vers
le même but à l’égard des Juifs, partout où elle déferlait. Partout,
elle comportait les mêmes étapes, et les mêmes moyens y étaient mis en
oeuvre :
D’abord, isoler les Juifs du reste de la population après les avoir
regroupés. Comme on isole des malades atteints d’une maladie contagieuse
grave, comme on isolait au Moyen Age les pestiférés, comme on isole les
lépreux dans des léproseries, ils isolèrent les Juifs dans les Ghettos
juifs aux hautes murailles physiques et sociales, comme à Varsovie.
Ensuite, les livrer aux exactions de la population occupée, afin que
celle-ci voie dans ceux qui l’ont conquise des sauveurs et non des
ennemis.
Puis, les affamer, les dépouiller, les priver de leurs biens, de leurs
droits, de leur dignité humaine, afin qu’ils se soumettent plus
facilement.
Au stade suivant, il s’agissait de les effrayer et les diviser afin de mieux les ‘manipuler’.
Enfin, il fallait les exploiter et les briser dans des travaux rudes, en
se conduisant avec eux, pire que s’il ne s’agissait de bêtes, jusqu’à
leur épuisement total.
Il ne restait plus alors, que de brûler ces épaves humaines et si les
conditions l’exigeaient, passer de la première étape à la dernière sans
s’attarder sur les autres.
Détrompez-vous, je n ‘ai pas évoqué ici les méthodes appliquées par les
Nazis dans les Camps de Concentration en Pologne, mais celles qu’ils
pratiquaient là où se trouvaient les Juifs.
Le ‘but final’, comme partout ailleurs où cette ‘haine brune’ agissait,
était l’extermination des Juifs. Ou bien ceux-ci, avant les crématoires,
mouraient d’épuisement dû à la rudesse des taches dont ils devaient
s’acquitter dans les Camps de Travail, ou bien ils mouraient de mal
nutrition, de maladie – ou bien des bombardements alliés.
A Tunis, les Nazis avaient mis en marche ces différentes étapes et
avaient commencé à mettre en œuvre les moyens qu’ils avaient rodés en
Europe pour atteindre leur but. Ils avaient même commencé à construire, à
Djebel Djelloud des crématoires, qu’ils n’ont pas eu le temps
d’utiliser. Les historiens vous diront qu’ils n’ont retrouvé aucun
document d’archives témoignant de ce fait, et que les témoignages
visuels des Juifs qui ont vécu cette période ne sont pas valables.
Mais
nos parents et leurs amis nous ont assuré que ceux-ci ont existé. Qui
croire ? En ce domaine nous avons reçu une bonne leçon, il me semble, de
Faurisson et des historiens révisionnistes qui soutiennent la même
thèse au sujet de la Shoah et des ordres d’Hitler à ses lieutenants
quant à l’extermination des Juifs.
A Tunis, nous avons connu toutes les séquences, toute la suite
ordonnée des éléments qui composaient la chaîne de la démarche
qu’empruntait la haine nazie dans son application. J’ai moi-même vécu,
enfant, tous ses stades. J’ai été séparée de mes camarades de classe, et
notre voisine juive commença à coudre sur les vêtements de sa famille
l’étoile jaune, quoique, en fin de compte, nous ne l’ayons pas portée.
Mon père et les autres Travailleurs Forcés, eux, l’ont portée. Je me
souviens des Travailleurs Juifs, défilant sur l’Avenue de Londres,
marqués de l’étoile jaune, la pioche ou la pelle sur l’épaule, se
rendant à leur travail dans les camps sous les insultes et les huées des
arabes tunisiens, et protégés par des soldats allemands ; je me
souviens de la faim qui me tenaillait et de la honte que j’en ressentais
; je me souviens, que les Allemands, qui avaient reçu les noms et les
adresses des familles juives par les Bureaux de la Communauté, étaient
venus vider notre maison de tous les objets de valeur, vidant les
tiroirs et les armoires, embarquant le poste de radio, les radiateurs et
les ventilateurs, les grands miroirs qui faisaient office de porte
d’armoire, même celui de la salle de bain, les rideaux de velours du
salon. Ils avaient tout pillé ; ma mère regardait en silence, en
pleurant et en me serrant dans ses bras, tandis qu’elle pensait à mon
frère qu’elle avait fait fuir à temps par la porte de service qui
donnait sur l’arrière cour.
Je me souviens, que la nuit, ma mère bloquait notre porte d’entrée à
l’aide de la lourde table de la cuisine, afin disait-elle, qu’on ne
puisse pas la forcer et nous surprendre dans notre sommeil. Je compris,
plus tard, qu’elle craignait que les voyous arabes qui passaient leurs
journées à déambuler dans les quartiers juifs plus cossus que celui du
ghetto de La Hara, dont le notre, proche du Belvédère, ne mettent leurs
menaces à exécution. Lorsqu’elle se rendait chez les commerçants du
coin, ils l’interpellaient, la menaçant de la violer ou de conduire à la
maison des soldats allemands ivres, les nuits où le couvre-feu n’était
pas imposé sur la ville.
En ce sens, je rejette l’interprétation de certains historiens qui
soutiennent que les responsables de la Communauté, et à leur tête Moïse
Borgel et Paul Guez, avaient collaboré avec les Nazis dans le bien de
tous les membres de la Communauté. A mon avis, ils l’ont fait dans le
bien des nantis et de leurs proches, au détriment de la majorité des
membres de la Communauté. Cette thèse que soutiennent certains
historiens et qui va dans le sens de la thèse de Paul Guez et des gros
Bourgeois Juifs de Tunis, me rappelle étrangement celle des Vichystes
quant à la conduite de Pétain et de ses acolytes. Ceux-ci, après la
guerre, ont été jugés et condamnés.
Mais, en Tunisie, aucun procès n’a eu lieu afin de vérifier le caractère
de l’activité du Judenradt de Tunis à l’égard des membres de la
Communauté Juive, et celui de sa collaboration avec le pouvoir nazi.
Même les victimes se sont tues. Pourquoi ? Sans doute parce que,
comparée à la souffrance qu’ont vécu les victimes juives en Europe,
celle des Juifs de Tunisie ne représentait trois fois rien.
Et pourtant il y eut des morts, des déportés, des assassinats, des
viols, des pillages, des dommages physiques et psychologiques
irréparables.
Est-ce que ceux-ci auraient pu être évités, si les Chefs de la
Communauté, surmontant la frayeur que leur avait insufflait Rauf le
Terrible, lorsqu’il les avait menacés personnellement, en faisant
claquer son fouet, de les traiter comme il avait traité les chefs des
communautés en Pologne, s’étaient conduits comme certains des leaders
juifs responsables de leur communauté en Europe? Nous savons qu’en
Pologne, certains Chefs de certains Judenradts avaient refusé de
collaborer avec les Nazis, et en payant de leur vie leur geste, ils
avaient freiné, dans une certaine mesure, le processus enclenché par les
bourreaux.
Est-ce que ces blessures indélébiles auraient pu être évités, s’ils les
leaders du judenradt de Tunis avaient refusé de collaborer avec le
pouvoir Nazi ? S’ils n’avaient pas exécuté avec un zèle étonnant,
les
ordres et les directives que leur imposaient les S.S. ?
Ce sont des questions auxquelles il serait honnête de répondre !
Pourquoi, puisqu’il y a prescription du point de vue de la Justice des Hommes, aucun historien n’a exigé un Procès historique ?
Je suppose, quant à moi, que la réponse se résume au fait qu’en tant que
Juifs, nous avons une certaine réticence d’accuser d’autres Juifs de
nos malheurs pendant la seconde guerre mondiale, et cela afin de ne pas
détourner notre accusation du véritable bourreau, qui est, sans l’ombre
d’un doute, le bourreau Nazi.
C’est lui qui a mis nos compatriotes dans des situations presque impossibles à gérer.
Et cependant, il serait bon que la vérité historique sur ce sujet soit faite.
Si nous ne perdons pas de vue que les Allemands n’ont occupé la Tunisie
que pendant six mois et qu’ils étaient sans cesse harcelés par les
troupes alliées. Si nous ne négligeons pas le fait qu’ils étaient
incapables sans la collaboration des indigènes, des Vichystes et du
Judenradt Juif de mener à bien leurs sévices contre les Juifs. Il nous
serait alors difficile de ne pas arriver à d’autres conclusions que
celles auxquelles sont arrivés la plupart des historiens qui ont étudié
cette période malheureuse de l’histoire des Juifs de Tunisie.
Je me prends parfois à penser, poussée par la logique de mon analyse,
qu’en collaborant avec la ‘haine brune’, les chefs de la Communauté
‘ont vendu leur âme, à Satan’. Et ce mot n’est pas de moi, mais d’un
juge israélien, qui après la guerre avait été appelé à juger un des
leaders Juifs hongrois pour sa collaboration avec les Nazis. Car je
crois qu’on ne peut pas frayer avec les Forces du Mal sans en être
contaminé.
Même si on a le sentiment qu’on le fait afin d’engendrer un
bien. Cette pensée en elle-même est une ineptie. Le Bien et le Mal sont
antinomiques. Comme l’huile et l’eau, on ne peut les mélanger ! Essayer
de les rapprocher est contre nature. C’est une contre morale.
Sachez que les familles des travailleurs forcés, accusaient les
responsables de la communauté de veiller à ce que leurs proches et les
fils des notables et des nantis juifs n’apparaissent pas sur les listes
de ceux qui devaient être envoyés dans les Camps de Travail. Leur
mécontentement dégénéra en manifestations violentes devant les Bureaux
de la communauté où les parents et les femmes des Travailleurs Forcés
les avaient pris en partie.
Ma mère m’avait entraînée avec elle à une de
ces manifestations, et je me souviens fort bien des insultes, des
injures, des malédictions qui furent déversées sur les responsables.
J’en étais toute remuée. C’était la première fois que j’avais vu ma mère
dans cet état. C’était la première fois que je voyais des femmes
juives, si dignes d’habitude, se déchaîner ainsi. Notre voisine, par
exemple, qui était d’une douceur et d’une retenue exemplaire, bouscula
avec violence le petit fonctionnaire qui essayait de calmer la foule,
alors que les responsables ne daignaient pas intervenir et parler à la
‘populace’.
‘ Il faut savoir te défendre et te révolter quand on te fait une
injustice, quand tu as raison, m‘expliqua ma mère après cette
manifestation’. Je n’ai jamais oublié sa leçon, ajouta Alice !
Les responsables, qui méprisaient ‘le bas peuple’, n’avaient pas
réagi à ces manifestations. Ils étaient persuadés qu’en collaborant avec
les Allemands et en prenant ces mesures discriminatoires, ils
agissaient comme il le fallait. Pour eux, ce bas peuple ne comprenait
rien, et il ne valait même pas la peine qu’ils essaient de le persuader.
Lorsque ma mère m’avait dit cela, je me disais qu’elle parlait sous
l’effet de l’amertume. Ce n’est que plus tard, en lisant le livre de
Paul Guez qui s’efforçait de justifier cette conduite, que je vis que
celui-ci soutenait ce que ma mère m’avait dit.
Ce qui les fit bouger, c’est la police allemande qui, ayant été informée
par des dénonciateurs juifs, fit une descente dans les bureaux de la
Communauté pour dénicher ses ‘planqués’, qui au dire des responsables
étaient indispensables à la bonne mobilisation des Travailleurs Forcés.
Thèse que rejetèrent les S.S, qui en mobilisèrent sept qui furent
envoyés au Camp de Bizerte où travaillait mon père.
Ma mère y vit la
main de Dieu, qui, d’après elle, fait toujours justice et punit les
méchants.
Comme je lui disais que les méchants étaient aussi les mouchards, elle
me répondit que souvent, Dieu se sert de méchants pour punir d’autres
méchants, justement parce qu’il ne veut pas que les bons se salissent
les mains en punissant eux-mêmes les méchants. Je me souviens que je ne
comprenais plus rien à sa dialectique, si ce n’est que Dieu avait
toujours raison, qu’il faisait toujours bien les choses et que ma mère
ne pouvait pas se tromper. »
Le témoignage d’Alice nous laissa sans voix.
Au bout de quelques instants d’un long silence, Josette se leva et
l’étreignit dans ses bras avec affection. « C’est la première fois que
j’entends ton témoignage, lui dit-elle. Tu m’as profondément émue ».
Je me joignis à Josette. Alice fit un signe comme pour balayer notre
émotion et ajouta "J’ai entendu, quant à moi, sur cette période, des
témoignages dont le souvenir me fait frissonner encore"