Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos, de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;
Ou, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
Qui n'a pas récité ce magnifique poème,
« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal ».
Les gerfauts, faucons du Nord, symbolisent la noblesse et la fougue des aventuriers quittant une Europe médiévale déclinante — un « charnier » marqué par la guerre, la misère et la peste — pour chercher un ailleurs héroïque.
Le rythme ample des alexandrins et les sonorités (« routiers et capitaines / ivres d’un rêve héroïque et brutal ») traduisent la fièvre de la conquête, mêlant grandeur et violence. Heredia, poète parnassien, célèbre ici la beauté plastique du geste, sans juger moralement la colonisation. Il en fait un mythe de dépassement humain, presque antique.
Les « vents alizés », les « blanches caravelles » et « l’azur phosphorescent » construisent un décor épique et lumineux ; la mer devient le théâtre du rêve et du danger. Le dernier tercet ouvre sur une vision cosmique :
« Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles ».
C’est la naissance d’un nouveau monde, mais aussi d’une nouvelle conscience : l’humanité découvre que le monde est plus vaste, plus mystérieux qu’elle ne l’imaginait.
Les Conquérants célèbre la tension entre l’élan héroïque et l’illusion du rêve de richesse, entre la splendeur de la découverte et la tragédie de la conquête.
Heredia y condense l’esprit de la Renaissance : foi dans l’homme, goût du risque, soif d’infini — un poème où la beauté formelle sublime l’ambiguïté historique.