Commerces en espèces :
Quand l’économie parallèle prospère dans l’angle mort de l’État
Dans de nombreuses villes françaises, un phénomène interpelle : la multiplication rapide de petits commerces fonctionnant quasi exclusivement en liquide. Barbiers, boulangeries, fast-foods de shawarma, épiceries de nuit, salons de manucure…
Souvent ouverts tard, parfois presque vides, mais rarement en difficulté apparente, ces établissements suscitent de plus en plus de questions.
Derrière cette prolifération, certains enquêteurs, magistrats et services fiscaux évoquent un risque bien connu : celui du blanchiment d’argent issu du trafic de drogue, de la fraude sociale ou de réseaux criminels. Le principe est simple. Un commerce à forte circulation de cash permet d’injecter de l’argent illégal dans un circuit légal, en gonflant artificiellement le chiffre d’affaires. Une coupe de cheveux, un sandwich ou un café deviennent ainsi des outils comptables.
Plusieurs affaires judiciaires l’ont démontré ces dernières années. À Marseille, Lyon ou en région parisienne, des enquêtes ont mis au jour des réseaux utilisant des snacks, des barber shops, des massages, ou des commerces de proximité comme les boulangeries pour recycler des millions d’euros liés aux stupéfiants. Dans certains dossiers, ces établissements servaient aussi de lieux de rencontre, de couverture logistique ou de relais financiers.
Parallèlement, certains rapports parlementaires et services de renseignement alertent sur l’utilisation ponctuelle de micro-entreprises et d’associations comme supports de financement pour des mouvances idéologiques, notamment islamistes.
Là encore, il ne s’agit pas d’une généralité, mais de cas ciblés, néanmoins nombreux, documentés par la justice. Quelques commerces ont ainsi été soupçonnés de reverser une partie de leurs bénéfices à des réseaux militants sous couvert d’activités licites.
Pourquoi ces pratiques prospèrent-elles ? La première raison tient à la place persistante du cash en France. Malgré la numérisation, de nombreux secteurs restent peu bancarisés. Les paiements en liquide y facilitent la dissimulation de revenus. Les contrôles, eux, sont rares, longs et complexes.
La seconde raison est administrative. Les services fiscaux, douaniers et judiciaires manquent de moyens humains. Un contrôle approfondi demande du temps, des audits croisés, des enquêtes de terrain. Face à des milliers de petits établissements, l’État ne peut pas tout surveiller.
La troisième est politique. Toute action ciblée sur certains secteurs est immédiatement accusée de stigmatisation. Les pouvoirs publics avancent avec prudence, parfois avec frilosité, de peur d’alimenter les tensions communautaires. Résultat : des zones grises persistent.
S’ajoute à cela un phénomène économique : ouvrir un barber shop ou un snack ou une onglerie coûte peu, nécessite pas de qualifications et permet de créer rapidement une façade légale. Dans certains quartiers fragilisés, ces commerces deviennent parfois les seuls acteurs visibles, comblant un vide laissé par les services publics et les grandes enseignes. A Boulogne en l'espace de 6 mois 150 barbers shop sont apparus !
Faut-il pour autant soupçonner systématiquement ces métiers ? Non. La majorité des commerçants travaillent honnêtement, souvent dans des conditions difficiles, avec des marges faibles et une forte concurrence. Les amalgames seraient injustes et contre-productifs. Mais le phénomène existe et se fait de plus en plus apparent.
Mais ignorer le problème serait tout aussi dangereux.Car l’économie parallèle fragilise l’économie légale, finance les réseaux criminels, fausse la concurrence et affaiblit l’autorité de l’État. Elle alimente aussi un sentiment d’impunité qui nourrit la défiance sociale.
Plusieurs experts plaident pour une réponse pragmatique : généralisation progressive du paiement électronique, contrôles fiscaux ciblés, traçabilité renforcée, coopération entre police, finances publiques et justice, et soutien aux commerçants vertueux.
La lutte contre le blanchiment ne passe pas par la stigmatisation, mais par la rigueur. Dans une société où le trafic de drogue génère des milliards, fermer les yeux sur ses circuits financiers revient à traiter les symptômes sans s’attaquer à la maladie.
Le laisser-aller actuel n’est pas seulement un échec administratif. Il est un risque pour la cohésion nationale.