Syrie : le pari incertain d'Ahmed al-Charaa
Entre ouverture occidentale et tentation islamiste, le nouveau maître de Damas joue un équilibriste périlleux depuis la chute d'Assad en décembre 2024.
Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie se trouve à la croisée de chemins historiques. Ahmed al-Charaa — ancien chef de Hayat Tahrir al-Sham, longtemps classée organisation terroriste par Washington et Bruxelles — tente un exercice d'équilibriste : séduire l'Occident tout en préservant sa base idéologique islamiste.
Les signaux envoyés vers l'Ouest sont réels. Al-Charaa défend une forme d'islamisme pragmatique, voire technocratique, enraciné dans le cadre national. Sur le plan économique, le nouveau pouvoir syrien promeut un modèle libéral opposé au dirigisme baasiste des cinquante dernières années, citant en exemples l'Arabie saoudite et Singapour — conservateurs dans les mœurs, libéraux économiquement... Il y va du déblocage des avpoirs détenus en Europe.
Sur la scène internationale, al-Charaa s'est rendu aux États-Unis en septembre 2025, prenant la parole devant l'Assemblée générale des Nations Unies — premier dirigeant syrien à le faire depuis 1967 — et rencontrant le secrétaire d'État Marco Rubio.
« Derrière la façade modernisatrice, la réalité du pouvoir raconte une autre histoire. »
La constitution provisoire signée le 13 mars 2025 stipule explicitement que « la jurisprudence islamique est la principale source de la législation » et que « la religion du président est l'islam » — un langage plus strict que les constitutions antérieures. Tous les postes régaliens restent occupés par les anciens cadres d'HTS.
Plus grave encore, entre 1 093 et 1 500 Alaouites auraient été tués lors de massacres perpétrés sur au moins 44 sites dans les gouvernorats de Lattaquié, Tartous et Homs, tandis que les communautés druzes ont été ciblées à plusieurs reprises. Sans compter les centaines de Druzes brimés et tués qu'Israël a du secourir et soigner dans ses hôpitaux
Al-Charaa est confronté à une tension centrale : il dépend de la légitimité occidentale, alors que sa base de pouvoir est composée d'anciens djihadistes pour qui la modération équivaut à l'apostasie. Jouer sur les deux tableaux simultanément suppose une habileté tactique rare — et une marge de manœuvre que les événements pourraient rapidement réduire.
La France et ses partenaires européens sont invités à maintenir leurs exigences en matière d'ouverture politique et de protection des minorités. La lutte contre l'État islamique et la normalisation avec Israël ne peuvent réellement avancer que si le nouveau pouvoir crée des conditions de coexistence pacifique.
La Syrie d'al-Charaa proche de la Turquie d'Erdoğan, de l'Afghanistan de ses Talibans est quelque chose de plus ambigu et de plus instable : un régime issu du djihad qui tente de se muer en État viable, sans renoncer à ses fondements idéologiques et sans disposer encore de la légitimité populaire nécessaire pour y parvenir. L'Histoire tranchera — mais elle prend rarement le chemin le plus commode.
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