Il y a des trônes qui restent debout longtemps après que leur occupant s'est absenté du monde. Téhéran vénère aujourd'hui une ombre, et cette ombre gouverne par le silence.
Il faudrait un Shakespeare persan pour dire ce que Téhéran est devenue : une cour sans roi visible, où l'on continue de plier l'échine devant un trône dont on ne sait plus très bien qui l'occupe.
Depuis la frappe du 28 février, qui a emporté d'un même souffle Ali Khamenei, son épouse et une part de sa maison, l'Iran n'a plus de Guide au sens où l'entendait la révolution de 1979 — un visage, une voix, une présence irradiante. Il a un nom peint sur des banderoles, celui de Mojtaba Khamenei, et derrière ce nom, rien qu'un silence entretenu comme on entretient une relique.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un culte du disparu qui gouverne à la place du vivant. L'homme que l'on dit blessé le jour même où mourait son père n'a plus reparu depuis sous le ciel de Téhéran.
On l'invoque, on ne le montre pas. Et dans cet interstice, entre l'icône et l'absence, prospèrent les vrais maîtres du moment : des officiers qu'on croyait rangés dans la naphtaline de l'Histoire, des vétérans de la guerre contre l'Irak rappelés comme on rappelle des spectres, des miliciens du Bassidj dont la seule vertu, désormais, est de savoir encore obéir sans poser de question.
Un culte du disparu qui gouverne à la place du vivant : On aurait tort d'y voir seulement une crise de succession. C'est une régence de l'invisible, et cette régence a sa théologie : celle de la fin des temps, où l'attente du dernier combat dispense de rendre des comptes au présent.
Un pouvoir qui n'a plus de figure à offrir au regard de son peuple trouve, dans l'eschatologie, un habit de rechange commode — on ne juge pas un roi qu'on ne voit pas, on ne discute pas avec des hommes qui se croient déjà dans l'antichambre du Jugement.
Les chancelleries d'Occident, fidèles à leur grammaire ancienne, continuent d'y chercher un interlocuteur rationnel à qui parler de sanctions et de tables de négociation. Elles se trompent de pièce.
Ce n'est plus un État qu'elles ont en face d'elles, mais une liturgie du pouvoir, où l'absence tient lieu d'autorité et où la mise en scène des funérailles vaut proclamation de force quelques semaines à peine après que le sommet de cette même pyramide a été décapité par le feu ennemi.
Le vrai péril, au fond, n'est pas que l'Iran soit conduit par un homme qu'on ne voit plus. Il est que ce vide, savamment entretenu, ait donné toute licence à ce que la théocratie retenait tant bien que mal depuis quarante-cinq ans : une garde prétorienne qui ne répond plus que d'elle-même et de sa propre lecture des textes sacrés.
Il faudra, un jour, apprendre à regarder ce royaume d'ombres pour ce qu'il est devenu, non plus un pouvoir affaibli, mais un pouvoir orphelin, et pour cette raison même, insaisissable. JBCH Juillet 2026
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