Le Sénégal, de la stabilité à la bascule : itinéraire d’une désillusion
Un modèle ouest-africain en mutation
Pendant des décennies, le Sénégal a été perçu comme un îlot de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, avec une tradition de pluralisme, une classe intellectuelle influente, une société civile dynamique et un attachement à la laïcité.
Des grands présidents comme Léopold Sédar Senghor ou Abdou Diouf ont incarné une forme de modernité francophone et de dialogue avec l’Occident.
J'ai été témoin de la prospérité du Sénégal qui n'avait qu'un seul problème, celui de la sécession de la Casamance et de l'échec de la Sénégambie
J'ai descendu le fleuve Sénégal jusqu'au Mali, j'ai pu admirer la diversité des paysages et des peuples divers et colorés qui en font sa richesse.
Cependant, cette image s’est lentement érodée à partir des années 2010, notamment sous le second mandat de Macky Sall (2019–2024), marqué par :
- Un durcissement du pouvoir exécutif.
- La répression de l’opposition et de la presse indépendante.
- La montée d’un discours souverainiste, accusant les partenaires occidentaux (notamment la France) d’ingérence et de néocolonialisme.
Le tournant est devenu manifeste avec l’émergence d’une nouvelle génération politique portée par le président Bassirou Diomaye Faye (élu en mars 2024), figure issue du mouvement des “Patriotes” autour d’Ousmane Sonko. Cette génération incarne une rupture à la fois idéologique, géopolitique et économique.
L’idéologie nationaliste-socialiste :
entre rhétorique panafricaine et désillusion économique
Le gouvernement issu de cette nouvelle mouvance se réclame d’un nationalisme panafricain teinté de socialisme, refusant les conditionnalités des aides occidentales, les accords militaires hérités de l’époque coloniale, et les modèles économiques libéraux.
Plusieurs décisions ont cristallisé cette orientation :
- Remise en question des accords de défense avec la France et les États-Unis.
- Révision ou suspension de contrats d’exploitation minière et gazière signés avec des multinationales occidentales.
- Réorientation diplomatique vers des puissances “anti-hégémoniques” comme la Russie, la Chine, la Turquie, la Corée du Nord, ou l’Iran.
Ce repositionnement s’appuie sur un discours populaire dénonçant la “spoliation des ressources” et la “servitude volontaire aux anciens maîtres coloniaux”. Mais les conséquences économiques ont été rapides :
- Chute de l’investissement étranger, notamment dans les secteurs énergétiques et des infrastructures.
- Tensions avec les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale).
- Ralentissement de la croissance, aggravé par l’inflation et le chômage urbain.
Ce “retour au peuple” s’est donc accompagné d’une montée du populisme, mais aussi de désillusions rapides chez les couches moyennes et les jeunes diplômés, dont les attentes ont été déçues par l’absence de résultats tangibles.
Rupture avec les alliés traditionnels :
France, Israël, États-Unis
Historiquement, le Sénégal avait des relations étroites avec :
- La France, son ancien colonisateur, partenaire militaire et culturel.
- Israël, avec qui Dakar a maintenu des relations discrètes mais constantes, y compris dans le domaine de l’agriculture, des technologies de l’eau et du renseignement.
- Les États-Unis, allié dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et soutien du développement.
Depuis 2024, ces alliances sont en net recul. Les signaux d’alerte se multiplient :
- Rupture de coopération militaire avec Paris, dans le sillage du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
- Hostilité diplomatique à l’égard d’Israël, notamment à travers une rhétorique anti-sioniste dans les discours publics, parfois teintée d’un islam politique régional.
- Perte de confiance américaine, avec réduction de certaines aides au développement et projets gelés.
Ce repositionnement vers l’axe Moscou-Ankara-Pékin-Téhéran s’est accompagné d’accords opaques, notamment :
- L’accueil de conseillers militaires russes (ex-Wagner via l’Afrika Korps).
- Des contrats d’armement et de sécurité avec la Turquie.
- Des contrats miniers avec des sociétés chinoises, sans appel d’offre public.
Cette réorientation suscite des inquiétudes au sein même de la société sénégalaise, où beaucoup craignent une perte de souveraineté réelle au profit de puissances autoritaires.
Une société fracturée :
Jeunesse, islam et défi de la gouvernance
La rupture géopolitique du Sénégal ne peut être comprise sans évoquer la profonde fracture sociétale qui traverse le pays :
- Une jeunesse nombreuse, diplômée mais sans emploi, sensible aux discours radicaux.
- Une montée de l’islam politique, parfois instrumentalisé par le pouvoir, dans un pays pourtant historiquement marqué par le soufisme tolérant.
- Des médias muselés, une opposition fragilisée, et une société civile divisée entre soutien au “nouveau Sénégal” et crainte d’un autoritarisme rampant.
Le risque d’instabilité sociale ou de dérive sécuritaire est réel, surtout si le pays devient un point de transit pour des acteurs étrangers (mercenaires russes, trafiquants, réseaux terroristes) comme c’est le cas dans d’autres pays du Sahel.
Existe-t-il une sortie de crise possible ?
Malgré cette dérive apparente, plusieurs facteurs laissent entrevoir une possible inflexion ou rééquilibrage :
Pressions économiques intérieures
Le manque de résultats concrets, la crise du coût de la vie, et la dépendance persistante aux financements extérieurs pourraient forcer le gouvernement à renouer partiellement avec les partenaires traditionnels, sur une base révisée mais pragmatique.
Le rôle de la diaspora
La diaspora sénégalaise, très active en France, aux États-Unis, au Canada ou en Israël, constitue une force de rappel puissante. Elle peut exercer une pression à travers ses transferts financiers, ses réseaux et son influence politique.
Le levier religieux
Le poids des confréries soufies comme les Mourides ou les Tidjanes peut agir comme un contre-pouvoir pacificateur. Ces leaders religieux jouent souvent un rôle de stabilisateurs dans les crises sénégalaises.
Le retour du multilatéralisme africain
Une sortie de crise pourrait aussi passer par un ancrage renouvelé dans des institutions africaines, comme la CEDEAO ou l’Union africaine, en évitant l’isolement du pays et en recherchant un équilibre entre souveraineté et coopération.
Le poids de la société civile
Enfin, la jeunesse urbaine éduquée, les artistes, les journalistes, les ONG locales peuvent jouer un rôle crucial pour défendre la démocratie et forcer le pouvoir à revenir à des pratiques plus transparentes et ouvertes.
Entre rupture assumée et retour au réel
Le Sénégal traverse en 2025 une phase de mutation géopolitique dangereuse, marquée par un rejet des anciens partenaires occidentaux au profit d’alliés aux régimes autoritaires.
Ce choix, porté par une idéologie souverainiste radicale, heurte l’histoire d’un pays longtemps modèle de stabilité francophone.
Mais la désillusion rapide et les résistances internes pourraient provoquer, non pas un renversement brutal, mais un rééquilibrage progressif.
L’enjeu est de préserver l’indépendance politique tout en évitant l’isolement, l’irrationnel et les alliances toxiques.
Le Sénégal a trop de ressources humaines, culturelles et historiques pour sombrer définitivement, mais les ingrédients toxiques sont présents avec le pillage des richesses par les chinois, les russes, les turcs et depuis peu des Iraniens.
Le Sénégal n’est plus à la croisée des chemins, il est arrivé au bord du précipice.
Reste à retrouver la boussole de la lucidité politique, du dialogue civique et de la diplomatie équilibrée et d’un retour nécessaire vers ses parrains naturels : La France, l’Europe, les USA comme l’a fait le Maroc il y a quelques années.
© 2025 JBCH. Reproduction interdite sans autorisation.






