Successions tragiques
Une disparition brutale, parfois en quelques secondes, et tout vacille : une famille, une marque, des milliers de salariés, un empire industriel patiemment bâti.
Il existe une question vertigineuse que le capitalisme familial français a dû affronter plus souvent qu'on ne le croit : que devient une entreprise lorsque celui qui l'incarnait disparaît sans avoir eu le temps de préparer l'après ? De la baie de Cancale à la chaussée de Sein, de Moscou au Bourget, l'histoire économique française est jalonnée d'accidents qui ont, en quelques instants, changé la trajectoire d'empires entiers.
Lionel Poilâne — La dynastie du pain français perd son fondateur en 2002 : son hélicoptère s'abîme au large de la baie de Cancale, avec son épouse à bord. Sa fille Apollonia, alors âgée de dix-neuf ans, doit reprendre en urgence les rênes de la maison.
Édouard Michelin — En 2006, le patron du groupe au bibendum se noie au large de l'île de Sein lors d'une sortie de pêche. Sa mort, aussi soudaine qu'inattendue, force le conseil de surveillance à accélérer une transition déjà engagée.
Christophe de Margerie — Le PDG de Total meurt en 2014 lorsque son jet privé percute un chasse-neige au décollage de l'aéroport de Moscou-Vnoukovo. Le groupe pétrolier, en pleine expansion internationale, perd son visage le plus reconnaissable du jour au lendemain.
Paul-Louis Halley — Premier actionnaire de Carrefour et artisan de sa fusion avec Promodès, il meurt en 2003 avec son épouse dans le crash de leur avion privé près d'Oxford, en Angleterre.
Jean-Luc Lagardère — Le fondateur du groupe éponyme — Matra, Hachette, EADS — meurt en 2003 des suites d'une opération chirurgicale, laissant une succession disputée à la tête d'un empire industriel et médiatique tentaculaire.
Bernard Dumon — Le cas le plus radical : en 1995, le PDG du groupe sucrier Saint-Louis meurt avec son directeur général dans le crash de leur avion-taxi au-dessus du Bourget — les deux dirigeants voyageant ensemble. L'accident donnera naissance à la « jurisprudence Saint-Louis », qui pousse depuis les grands groupes à interdire à leurs dirigeants clés de voyager sur le même vol.
Six disparitions, six successions
1995 : Bernard Dumon (Saint-Louis), crash au Bourget.
2002 : Lionel Poilâne, crash en hélicoptère, baie de Cancale.
2003 : Paul-Louis Halley (Carrefour) et Jean-Luc Lagardère.
2006 : Édouard Michelin, noyade au large de l'île de Sein.
2014 : Christophe de Margerie (Total), crash à Moscou.
À l'opposé des héritages foudroyés : Robertet, le bastion de Grasse
Face à ces trajectoires brisées, certaines maisons tiennent bon en préparant méthodiquement leur transmission. À Grasse, Robertet incarne cette autre voie : depuis cinq générations et 175 ans, cette entreprise familiale indépendante transforme les fleurs les plus précieuses — rose de mai, jasmin, iris — en matières premières pour les géants du luxe.
Fondée en 1850 par François Chauvé et Jean-Baptiste Maubert, puis reprise en 1875 par Paul Robertet qui lui donne son nom, la maison n'a jamais quitté le contrôle de la famille Maubert. Philippe Maubert, aux commandes pendant vingt-neuf ans, a préparé sa succession en confiant en 2022 la direction générale à un manager extérieur, Jérôme Bruhat, venu de L'Oréal — tout en conservant la présidence et en associant ses fils, déjà à la tête de plusieurs divisions du groupe.
Avec plus de 800 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel et une présence dans plus de cinquante pays, Robertet reste l'une des dernières grandes maisons de parfumerie à avoir résisté, sur cinq générations, à la tentation de la vente aux groupes internationaux — quand tant d'autres empires familiaux, faute d'avoir anticipé leur propre disparition, ont fini rachetés, démantelés ou dilués dans des groupes plus vastes.
Robertet en chiffres
Fondation : 1850, Grasse.
Famille : Maubert, cinquième génération aujourd'hui aux commandes.
Chiffre d'affaires : environ 808 millions d'euros.
Gouvernance : direction générale confiée en 2022 à un manager extérieur, présidence restée familiale.
À retenir
Là où la disparition brutale d'un dirigeant a précipité la vente ou la dilution de plusieurs empires familiaux français, Robertet doit sa longévité à une transmission organisée bien avant l'heure de la retraite.
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