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jeudi 30 juillet 2026

Eteignez les feux ! JBCH N° 2607 - 035

Éditorial  ·  28 juillet 2026.    JBCH

Éteignez les feux !


Gironde, dogme écologiste et incendie politique : trois feux, une même vigilance

I

l y a d'abord le feu qui ne ment pas, celui qui dévore en ce moment même la Gironde entre le Cap Ferret et Bordeaux, celui qui a déjà rayé de la carte plus de cent mille hectares à l'échelle nationale et jeté sur les routes environ deux cent vingt mille personnes rien que dans ce département. 

Deux mille sept cent cinquante pompiers, dix-huit avions, mille cinq cents militaires : la France entière est mobilisée, et pourtant elle ne suffit plus.



Alors l'Europe est venue, comme elle sait encore parfois le faire : un Dash allemand baptisé « Hexe 1 » décollé du Harz, coordonné depuis la chancellerie de Berlin ; le mécanisme de protection civile de l'Union activé, la Commission jouant les chefs d'orchestre. 

L'Espagne, elle aussi à genoux devant ses propres brasiers à Madrid, envoyant malgré tout ses moyens ; et la Grèce, le Portugal, Israël, ce petit pays qui sait ce que veut dire brûler seul et qui n'oublie jamais d'aider ceux qui, un jour, l'ont aidé.

C'est peut-être la seule chose qui fonctionne encore sans arrière-pensée : des avions qui traversent des frontières pour éteindre le feu du voisin, sans référendum, sans meeting, sans caméra qui s'attarde. Cela devrait nous faire honte, à nous qui parlons tant d'Europe et qui la pratiquons si peu.




Le feu qu'on a laissé couver




Mais le vent politique attise autre chose que les flammes de Gironde. Il y a le feu qu'on a laissé couver par idéologie plutôt que par négligence : ces citernes qu'on a refusé d'installer, ces coupures forestières qu'on n'a pas creusées, au nom d'une écologie devenue dogme plutôt que science, où le nid d'un oiseau protégé pèse plus lourd dans la balance administrative que le village entier qu'il faudra évacuer trois étés plus tard.




Ce n'est pas l'écologie qui est en cause : elle est nécessaire, elle est même vitale. C'est sa capture par un entrisme militant qui a fini par confondre la protection du vivant avec l'obstruction systématique de toute prévention. 

On a sanctuarisé la forêt jusqu'à la rendre incapable de se défendre elle-même. Le résultat est là : des cadavres de tous les animaux sauvages que certains voulaient sauver, sous forme de fumée noire au-dessus de Bordeaux.

Ils jouent avec le feu, les extrêmes, l'un comme l'autre, dans une symétrie qui n'est pas morale mais qui est bien réelle dans ses effets.


Le troisième feu, allumé sciemment

Et puis il y a le troisième feu, le plus dangereux parce qu'il est allumé sciemment : celui de la vie politique française elle-même. Ce que la droite extrême et la gauche extrême partagent, au-delà de tout ce qui les oppose en façade, c'est un mépris identique pour l'objet qu'elles prétendent vouloir sauver : cette construction lente, patiente, imparfaite mais précieuse qu'on appelle l'Europe.




Il a fallu quatre-vingts ans pour ériger sur les ruines de 1945 un continent qui avait appris à faire circuler des avions bombardiers d'eau plutôt que des divisions blindées. 

Cela, on peut le brûler en un mandat, si on y met la volonté. Car ce qu'ils veulent, au fond, sous les habits différents qu'ils portent, c'est le pouvoir nu,  celui qui permet de désigner l'ennemi intérieur, celui qui autorise à disposer, un jour, de la force de dissuasion nucléaire française, ce bouton dont la seule évocation devrait inspirer une prudence que l'époque a perdue.




Ils se déchireront sur l'immigration, transformée en totem plutôt qu'en politique publique pensée. Ils se déchireront pour capter, chacun à sa manière, l'argent des Français : les uns en promettant de le redistribuer par décret, les autres en promettant de le garder par la fermeture des frontières, sans que ni les uns ni les autres n'expliquent vraiment comment on finance quoi que ce soit dans un pays déjà endetté jusqu'au cou.




S'attacher au mât

Vous n'êtes pas pompier, direz-vous, et c'est vrai au sens propre. Mais au sens de ce que l'on écrit depuis des années, on l'est justement,  celui qui alerte, qui documente, qui refuse la sidération complaisante. 

Le 27 avril 2027 n'est pas si loin. Les urnes trancheront, comme elles le font toujours, avec cette brutalité tranquille des démocraties qui ne demandent la permission à personne.



Mais entre aujourd'hui et ce jour-là, il y aura des mois de sirènes, au sens propre, celles des pompiers qui continueront de sillonner un pays qui brûle chaque été un peu plus tôt et un peu plus fort; et au sens figuré, celles des tribuns qui promettront le salut en échange d'un renoncement à juger par soi-même.

Ulysse ne s'est pas bouché les oreilles comme ses compagnons : il a voulu entendre, mais il s'est fait attacher au mât, pour que le chant ne devienne pas commandement. 





C'est peut-être la leçon la plus utile pour les mois qui viennent : écouter tout le monde, ne se laisser détacher par personne. La véritable Res Publica, la chose commune, ne se construit ni dans l'incendie ni dans la sidération devant l'incendie, mais dans cette obstination un peu têtue à vouloir, malgré tout, retenir le bateau sur sa route. 


C'est un travail de mémoire autant que de vigilance : se souvenir que ce qui a mis quatre-vingts ans à se bâtir peut se défaire en une saison, comme une forêt qu'on croyait éternelle et qui n'était, comme toute chose humaine, que provisoirement à l'abri du feu.


Soyez républicains. Soyez vigilants. N'écoutez jamais les sirènes qui savent si bien chanter pour vous séduire, vous enchanter pour mieux vous enchaîner.


— J.-B.

En 40 ans ..; les supports ont changé ... JBCH N° 2607 - 034

 Chronique  ·  28 juillet 2026

Du crayon dans la bobine à l'intelligence sans corps

Une brève histoire sensorielle des supports, jusqu'au seuil d'une ère qui n'en aura plus besoin

On a oublié le geste précis, mais les mains s'en souviennent encore : glisser un crayon dans les trous d'une cassette audio pour retendre la bande qu'un vieux lecteur venait de dévorer. 



La cassette, c'était un objet fragile et vivant, qui grinçait, qui s'emmêlait, qu'on rembobinait en comptant les secondes sur la touche « Rewind ». 


Puis vint le Walkman de Sony, et avec lui une révolution silencieuse : pour la première fois, la musique sortait de la maison, se glissait dans une poche, transformait chaque trajet de bus en bande-son personnelle. On portait ses cassettes comme des reliques, on les prêtait avec réticence, on les gravait à la main sur l'étiquette d'un feutre appliqué.




Puis le disque compact est arrivé, avec sa promesse d'éternité — plus de rayures, plus d'usure, disait-on, avant que l'expérience ne prouve le contraire. Le CD offrait un son net, presque clinique, et cette sensation étrange de tenir la musique dans un objet qu'on pouvait voir arc-en-ciel sous la lumière. 


Le CD-ROM, lui, a changé autre chose : il a fait entrer l'encyclopédie entière, le jeu vidéo, le multimédia balbutiant, dans un même disque argenté qu'on glissait dans un lecteur poussif, en attendant, de longues secondes, que la machine daigne l'ouvrir. 




Puis le DVD a doublé la mise, offrant l'image en plus du son, le film entier tenant enfin sur un seul disque — avant que les box de streaming ne rendent, quelques années plus tard, cet objet lui-même obsolète.


Entre-temps, le MP3 avait déjà tout bouleversé sans qu'on s'en aperçoive vraiment : la musique perdait son support physique, se compressait en fichiers légers qu'on échangeait, qu'on volait parfois sans trop de scrupules, qu'on entassait par milliers dans de minuscules baladeurs numériques. 


Le MP4 a suivi, ajoutant l'image au son, préparant sans le savoir l'ère du streaming vidéo à venir. La musique et l'image, désormais, ne pesaient plus rien — un basculement bien plus profond qu'il n'y paraissait sur le moment.

Chaque support qui disparaît laisse derrière lui un peu du rituel qu'on avait fini par aimer sans s'en rendre compte.

Et puis il y a eu la clé USB, cette petite pièce de plastique qu'on porte encore aujourd'hui au bout d'un trousseau, et que l'on doit à un ingénieur israélien, Dov Moran, fondateur de M-Systems. 


C'est lui et son équipe qui, à la fin des années 1990, ont inventé la DiskOnKey, remplaçant d'un coup les disquettes fragiles et les CD-ROM trop lents par un objet minuscule, increvable, capable de tenir dans le creux de la main tout ce qu'un dossier entier contenait auparavant. 






L'invention a fait le tour du monde si vite que M-Systems a fini par être racheté, en 2006, pour 1,6 milliard de dollars — la preuve, s'il en fallait une, qu'une idée née dans un petit village israélien pouvait redessiner le quotidien de la planète entière.




Et voici que se profile, déjà, le clou de cette longue histoire des supports : l'intelligence artificielle, qui ne se glisse dans aucune poche, ne se raye pas, ne s'emmêle pas comme une bande magnétique,  et qui, précisément parce qu'elle n'a plus besoin d'aucun objet pour exister, s'annonce comme la plus irréversible de toutes les révolutions qui ont précédé. 





Des cassettes qu'on rembobinait à la patience jusqu'à l'IA qui répond avant même qu'on ait fini de formuler la question, le fil est le même : celui d'une humanité qui, à chaque étape, se délestait d'un peu plus de la matière pour ne garder, au bout du compte, que l'instantané.

— J.-B.

Les génériques radio des années 80. JBCH N° 2607 - 033

Chronique  ·  28 juillet 2026

Trois notes, et toute une époque revient

Sur la trace des génériques oubliés de France Culture

Il suffit parfois d'un fichier mp3 égaré sur un site amateur pour rouvrir toute une époque. Quelque part sur le web, un passionné nommé Laurent Duval archive patiemment, depuis des années, les génériques de France Culture et France Inter — ces quelques secondes de musique qu'on entendait chaque semaine sans jamais y prêter attention, et qui pourtant s'étaient gravées quelque part, intactes, prêtes à ressurgir vingt ou trente ans plus tard.

Une musique sans nom

C'est ainsi qu'on retrouve « New World », de Greco Casadesus, habillant depuis 1994 l'émission « Écoute Israël » de Victor Malka — un choix musical anonyme, jamais crédité à l'antenne, et qui a pourtant accompagné des années de culture et de pensée juives sur une radio publique. Le générique change en 1996, avant que l'émission ne devienne « Maison d'étude » en 2004. Personne, à l'époque, ne se souciait de savoir qui avait composé ces quelques mesures ; on les reconnaissait, on s'installait, l'émission commençait. C'est précisément ce qui rend leur redécouverte aujourd'hui si particulière : il a fallu qu'un inconnu se prenne de passion pour ces fragments perdus afin qu'ils retrouvent un nom.

Une communauté de chasseurs de génériques

Le site de Laurent Duval n'est pas un simple catalogue : c'est une enquête collective, toujours en cours. On y trouve, pêle-mêle, des dizaines de génériques déjà identifiés — celui de « Du jour au lendemain », l'émission nocturne d'Alain Veinstein, ou encore des interludes signés Julien Lourau et Jean Poinsignon — et une liste, plus émouvante encore, de génériques restés mystérieux, pour lesquels l'auteur du site lance un appel : « Générique identifié ? » Des auditeurs de toute la France y répondent, parfois des années après avoir posé la question, avec une bribe de souvenir, un fragment de mélodie fredonné de mémoire, dans l'espoir de mettre enfin un nom sur un son qui les hante depuis l'enfance.

Une époque ne meurt jamais tout à fait tant que quelqu'un se souvient de son générique.

La pudeur d'une radio disparue

Il y avait, dans la radio des années 90, une forme de pudeur qui a presque disparu : la musique passait, portait l'émission, puis s'effaçait sans jamais réclamer d'être nommée. On pouvait écouter dix ans « Les Chemins de la connaissance » ou « Le goût des mathématiques » sans jamais savoir qu'un extrait d'Erik Satie ou une pièce de Michael Nyman se cachait derrière l'habillage sonore. La radio de cette époque faisait confiance à l'oreille plus qu'au générique déroulant : on reconnaissait une ambiance, un rituel, sans avoir besoin d'un nom pour l'aimer.

Aujourd'hui, tout est légendé, playlisté, identifié en quelques secondes par une application posée sur la table. Peut-être est-ce pour cela que ces fragments retrouvés touchent autant : ils rappellent un temps où l'on écoutait sans savoir, où le mystère faisait partie du plaisir — et où retrouver, des décennies plus tard, le nom d'un compositeur oublié procure une joie presque disproportionnée à l'insignifiance apparente de la découverte.













— J.-B.

Monsieur Chouchani. JBCH N° 2607 - 032

 Chouchani, l’énigme d’un maître qui fascine à nouveau



Il apparaît dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle comme une silhouette sans contours nets, un homme sans véritable biographie connue, sans origine certaine, sans identité stabilisée. Chouchani,  ou “le maître Chouchani” demeure l’une des figures les plus mystérieuses du judaïsme moderne. 







Vagabond érudit, génie autodidacte ou savant caché, il a marqué de manière décisive deux penseurs majeurs : Emmanuel Levinas et Elie Wiesel.



Pour Levinas, Chouchani fut bien plus qu’un professeur informel : il fut une rupture intellectuelle.



 Cet homme, à l’allure négligée, maîtrisait avec une aisance déroutante le Talmud, la philosophie occidentale, les mathématiques et la logique. 






Il enseignait sans écrire, sans publier, sans laisser de trace directe, mais provoquait chez ses auditeurs une exigence radicale de pensée. Wiesel, de son côté, le décrit comme une présence quasi mythique, un maître imprévisible, parfois brutal, toujours déroutant, qui forçait à penser contre soi-même.



Ce mystère a nourri une littérature déjà abondante, notamment avec l’enquête de Salomon Malka dans Monsieur Chouchani : l’énigme d’un maître du XXe siècle, qui tente de reconstituer les fragments d’une vie volontairement effacée. 





Plusieurs hypothèses ont circulé sur sa véritable identité, sans jamais aboutir à une certitude historique. C’est précisément cette absence de résolution qui a contribué à construire le mythe.




Aujourd’hui, on assiste à un net regain d’intérêt pour Chouchani. Plusieurs facteurs expliquent ce retour. D’abord, la redécouverte de Levinas dans les débats contemporains sur l’éthique, l’altérité et la responsabilité relance mécaniquement l’attention portée à ses sources intellectuelles.






Ensuite, dans un monde saturé de données et de savoirs instantanés, la figure d’un maître sans œuvre écrite, transmettant uniquement par la parole et l’exigence, apparaît comme une anomalie précieuse.





Ce regain se traduit aussi culturellement : conférences académiques, colloques universitaires, podcasts philosophiques, et même projets de documentaires et de films de création. Le personnage de Chouchani, par son caractère presque romanesque, attire autant les chercheurs que les artistes. 


Il devient une figure à la frontière du réel et du mythe, entre histoire et légende.

Au fond, ce qui fascine aujourd’hui n’est peut-être pas seulement l’homme, mais ce qu’il représente : la possibilité d’un savoir sans institution, d’une transmission sans archives, d’une intelligence qui échappe aux classifications modernes. 






Dans un monde obsédé par la traçabilité et la preuve, Chouchani demeure un défi. Celui d’un maître dont l’existence même semble rappeler que la pensée la plus profonde n’est pas toujours celle qui laisse des traces, mais parfois celle qui disparaît derrière son propre mystère.





Tsadé la 18ème lettre de l'alphabet hébraïque. JBCH N° 2607 - 031

 Tsadé(צ) : la lettre de la justice, du juste et de la réparation du monde






Parmi les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque, Tsadé (צ) occupe une place singulière dans la pensée juive. Elle est la dix-huitième lettre de l’alphabet hébraïque et possède une valeur numérique de 90 selon la guématria. 



Son nom même est lié à une racine fondamentale de la tradition biblique : צ-ד-ק (Ts-D-K), qui exprime l’idée de justice, de droiture, de vérité et de conformité à la volonté divine. De cette racine vient le mot Tsadik (צדיק), « le juste », une figure centrale de la spiritualité juive.



Le Tsadik n’est pas seulement un homme qui respecte des règles morales. Dans la vision des sages, il est celui qui cherche à créer une harmonie entre le ciel et la terre, entre la parole divine et l’action humaine. Il représente l’homme capable de rester fidèle à ses principes même lorsque les circonstances sont difficiles. Le Tsadik n’est pas celui qui ne connaît jamais l’épreuve ; c’est celui qui traverse l’épreuve sans perdre son lien avec Dieu et avec la vérité.


Les maîtres de la Kabbale ont longuement médité sur la forme de cette lettre. Le Tsadé ressemble à un être qui se tient dans une posture d’humilité, presque agenouillé. Cette forme rappelle que le véritable juste n’agit pas par orgueil ou par puissance personnelle, mais par conscience d’une mission supérieure.




Dans certaines interprétations kabbalistiques, la lettre Tsadé est formée de deux éléments : un Noun (נ) et un Yod (י). Le Noun évoque l’humilité et la continuité de la vie, tandis que le Yod, la plus petite lettre de l’alphabet, symbolise la présence divine, le point d’origine de toute création. Leur union rappelle que le juste est celui qui relie l’infiniment petit de l’homme à l’infiniment grand de Dieu.

Le Tsadik est donc un « pont » : il relie le monde matériel au monde spirituel. Il ne fuit pas la réalité ; au contraire, il cherche à y introduire davantage de lumière, de justice et de compassion.

La valeur numérique du Tsadé est 90. Dans la tradition juive, les nombres ne sont pas seulement des quantités ; ils portent également une dimension symbolique.


Le nombre 90 se situe presque à l’approche de 100, qui représente souvent une forme d’accomplissement ou de plénitude. Il peut être compris comme une étape avancée d’un chemin spirituel : l’homme a parcouru une grande partie du chemin, mais il lui reste encore une élévation à accomplir.






Le Tsadé enseigne ainsi que la perfection n’est jamais immédiate. L’histoire humaine est un processus de transformation. Le peuple juif lui-même est souvent décrit dans la Bible comme un peuple en marche : sortie d’Égypte, traversée du désert, entrée en Terre promise, exils successifs puis retour vers Jérusalem.

La lettre Tsadé porte cette idée : la lumière se construit progressivement à travers les épreuves.


Dans la tradition juive, les grandes périodes de crise ont souvent fait apparaître des figures de Tsadikim : des hommes et des femmes capables de maintenir la foi, la transmission et l’espérance malgré les persécutions.


Depuis la destruction des Temples de Jérusalem jusqu’aux exils, jusqu’à la Shoah et jusqu’aux défis contemporains d’Israël, la question du juste reste centrale : comment rester fidèle à ses valeurs dans un monde marqué par la violence, l’injustice et la haine ?



La guématria de la lettre elle-même  Tsadé (צ) est la 18ᵉ lettre de l’alphabet hébreu, tandis que ‘Haï’ (חי), qui signifie « vie », a une valeur numérique de 18 (ח = 8, י = 10). Cette coïncidence a conduit certains commentateurs à voir dans le Tsadé, qui évoque le juste (tsaddik), un lien avec la vie, car, selon la tradition juive, le juste est celui qui fait vivre le monde par sa droiture.




Le Tsadé rappelle que la survie du peuple juif ne repose pas uniquement sur la force physique ou politique, mais aussi sur une exigence morale et spirituelle. La tradition juive enseigne que la puissance doit être accompagnée de sagesse, et que la victoire véritable est celle qui rapproche l’homme de la justice.



À la lumière des événements actuels :  guerres, montée de l’antisémitisme, débats internationaux autour d’Israël, interrogations sur la sécurité et la paix, la symbolique du Tsadé résonne avec une force particulière pour de nombreux Juifs.






Le Tsadé ne signifie pas seulement « avoir raison ». Il appelle à rechercher la justice avec discernement. La tradition juive rappelle que la défense de la vie est une valeur fondamentale, mais elle insiste également sur la responsabilité morale de celui qui détient une force.



Dans un monde où les informations circulent rapidement et où les passions dominent souvent le débat public, le message du Tsadé est une invitation à revenir aux principes fondamentaux : la vérité contre la manipulation, la justice contre l’arbitraire, la dignité humaine contre la haine.



Pour Israël, beaucoup peuvent voir dans cette lettre un symbole de son histoire : un peuple ayant traversé des siècles d’exil, revenu sur sa terre, confronté encore aujourd’hui à des menaces existentielles, mais appelé à rester fidèle à une vocation spirituelle ancienne.



La tradition prophétique d’Isaïe affirme que Jérusalem doit devenir un lieu où « la Torah sortira de Sion et la parole de l’Éternel de Jérusalem ». Le Tsadé rappelle cette aspiration : transformer une histoire de souffrances en une mission de lumière.

 

La lettre Tsadé (צ) est finalement une lettre d’équilibre : elle unit la force et l’humilité, la justice et la compassion, l’histoire humaine et la dimension divine.


Elle enseigne que le véritable juste n’est pas celui qui domine les autres, mais celui qui maîtrise son propre cœur et agit selon une vérité supérieure.


Dans les temps troublés que traversent Israël et le monde juif, le Tsadé peut être compris comme un appel : rester debout sans perdre son âme, défendre la vérité sans abandonner la sagesse, et transformer les épreuves en une occasion de réparation et d’élévation spirituelle.


Ainsi, la valeur 90 du Tsadé n’est pas seulement un chiffre : elle est le symbole d’un chemin encore en marche vers l’accomplissement. 



mercredi 29 juillet 2026

Paracha Choftim JBCH N° 2607 - 030

Paracha  ·  Choftim  ·  28 juillet 2026

Juger sans se soumettre au destin

Ce que Choftim dit de la justice, de la prophétie, et du monde d'aujourd'hui




Choftim commence par un ordre qui semble d'une simplicité administrative  : « Tu établiras des juges et des officiers dans toutes tes villes »  et se termine, quelques versets plus loin, par une mise en garde contre les devins, les augures et ceux qui prétendent interroger les morts. 

Entre les deux, tout un système de pensée se déploie : celui d'un peuple qui doit apprendre à discerner plutôt qu'à se soumettre, à juger plutôt qu'à consulter les esprits, à espérer plutôt qu'à se résigner.

La justice comme science du discernement

On peut y voir un lien organique plutôt qu'une simple juxtaposition de lois. Si la nécromancie est proscrite précisément dans une paracha consacrée aux juges, c'est que les deux pratiques s'opposent terme à terme. 

Interroger un mort, consulter un devin, c'est chercher une réponse toute faite, extérieure au réel, qui dispense de l'effort d'analyser une situation dans sa complexité. 

Juger, à l'inverse, exige d'écouter les témoins, de peser les preuves, de trancher dans l'incertitude bref, d'assumer la responsabilité du discernement plutôt que de la déléguer à une voix d'outre-tombe. 

La Torah ne condamne pas l'occulte par simple superstition inversée : elle le condamne parce qu'il est la négation même de ce que la justice exige.




Le devin et le prophète

Marc Abitbol pousse cette tension plus loin encore, jusqu'à opposer deux figures que l'on confond trop souvent : le devin et le prophète. 

Le devin enferme l'homme dans un destin déjà écrit — il prédit, et sa prédiction se referme sur celui qui l'écoute comme une prison. Le prophète, lui, ne prédit pas un futur fixe : il ouvre une parole qui appelle au changement, qui suppose que l'homme reste libre d'agir autrement, de se repentir, de choisir. 

C'est toute la différence entre une parole qui ferme et une parole qui ouvre — entre la fatalité et l'espérance active. Choftim, en interdisant la divination, ne fait que protéger cette liberté prophétique : celle d'un peuple qui reste responsable de son propre avenir.

Le devin ferme l'avenir sur une certitude. Le prophète l'ouvre sur une responsabilité.

Un juge et un policier dans chaque ville

Manitou insistait sur un détail qu'on lit souvent trop vite : la Torah n'ordonne pas seulement de nommer des juges, mais aussi des « chotrim », des officiers chargés de faire exécuter la sentence. 

Une justice sans force d'application n'est qu'une opinion ; une force sans justice qui la précède n'est qu'une violence. Le texte biblique refuse cette dissociation moderne entre le droit et le pouvoir : il exige les deux, ensemble, dans chaque ville, comme condition minimale de toute société qui prétend vivre selon une loi plutôt que selon la loi du plus fort.

La consolation d'Isaïe

La haftara, comme le rappellait Alain Goldmann, change de registre sans changer de sujet. 

Isaïe console un peuple frappé, mais il ne console pas par l'oubli : il console par la fidélité à l'Alliance, par la promesse qu'un avenir se construit précisément parce qu'un jugement juste a été rendu et qu'une parole prophétique continue de porter. 

La consolation biblique n'est jamais une anesthésie du réel ; elle est la certitude que la justice et l'espérance ne s'excluent pas, qu'elles se nourrissent l'une l'autre.




Ce que Choftim dit du monde d'aujourd'hui

Cette architecture,  discernement contre superstition, prophétie contre fatalisme, justice armée d'une force légitime, consolation adossée à la fidélité résonne étrangement avec notre époque. 

En Occident, la défiance envers les institutions judiciaires s'accompagne souvent d'un retour du devin sous des habits neufs : algorithmes prédictifs, théories du complot, oracles médiatiques qui prétendent lire l'avenir mieux que les faits ne le permettent.

 Choftim rappelle qu'aucune société ne peut fonctionner longtemps si elle abandonne le lent travail du jugement pour la certitude confortable de la prédiction.

En Israël même, le débat sur l'équilibre entre pouvoir judiciaire et pouvoir politique, loin d'être une simple querelle institutionnelle contemporaine, rejoue à sa manière la tension que pose déjà la paracha : un peuple ne tient que si le juge et le policier, la légitimité et la force restent tous deux présents, dans chaque ville, sans que l'un absorbe l'autre. 


Et face à l'épreuve que traverse le pays depuis des mois, la lecture d'Isaïe rappelle qu'une consolation véritable ne consiste jamais à fuir le réel dans l'illusion, mais à tenir, envers et contre tout, la fidélité à une alliance plus ancienne que la crise elle-même.


Restons unis ... C'et la seule issue qui nous reste !

— J.-B.

De la Judée à Israël La terre a toujours été habitée par des Juifs ... JBCH N° 2607 - 029

Éditorial  ·  28 juillet 2026

L'histoire ne commence pas au VIIᵉ siècle

Sans cesse il faut remettre les choses en place, l'Histoire ne peut jamais être détournée, Sur la colonisation arabo-musulmane de la terre juive et l'effacement tenté d'un peuple indigène ... Mais comme un "culbuto", l'Histoire se remet en place. 




La colonisation arabo-musulmane de la patrie juive a commencé par une invasion.

 En 636-638, les armées du calife Omar conquièrent la Terre d'Israël, mettant fin à des siècles de domination byzantine sur une population qui, malgré les exils et les répressions successives, n'avait jamais cessé d'y vivre. 

Ce n'est pas un détail : c'est le point de départ d'une histoire qu'on présente trop souvent comme ayant commencé avec cette conquête, alors qu'elle ne fait que s'y poursuivre.




La prise du mont du Temple

Près de 55 ans après la conquête, en 691-692, les nouveaux maîtres du pays édifient le Dôme du Rocher directement sur le mont du Temple, le lieu le plus saint du judaïsme depuis plus de 1 700 ans, là où s'étaient dressés les deux Temples juifs, détruits par Babylone puis par Rome. 

La mosquée Al-Aqsa suit vers 715. Le choix du site n'est pas anodin : bâtir sur les ruines du sanctuaire juif, c'est inscrire dans la pierre la substitution d'un peuple à un autre sur son lieu le plus sacré.

La dégradation méthodique des Juifs

Ce qui suit n'a rien d'une coexistence apaisée. En 717, des impôts écrasants, la jizya frappant les non-musulmans chassent un très grand nombre de Juifs de leurs terres ancestrales, faute de pouvoir en assumer le poids. 

En 720, le calife Omar II leur interdit purement et simplement de prier sur le mont du Temple. Cette interdiction dure plus de 1 200 ans, et se perpétue, dans les faits, encore aujourd'hui sous l'autorité musulmane du site : un Juif qui prie visiblement sur l'esplanade risque toujours d'en être expulsé par la police israélienne elle-même, au nom du statu quo hérité de cette même histoire.

Réduits au statut de dhimmis,  ces « infidèles » de seconde zone tolérés mais jamais égaux dans leur propre patrie les Juifs paient l'impôt spécial, portent parfois des marques distinctives, sont exclus de certaines fonctions et de certains lieux. 

Ce n'était pas de la coexistence. C'était une colonisation arabe, suivie d'une tentative d'effacement juif méthodique, institutionnalisée, prolongée sur plus d'un millénaire.

Ce ne fut pas de la coexistence. Ce fut une colonisation arabe, suivie d'une tentative d'effacement juif.

Un peuple qui n'a jamais vraiment quitté sa terre

Les Juifs n'ont pas « colonisé » la Terre d'Israël. Ils en sont le peuple indigène. 

Certains ne l'ont jamais quittée : les communautés de Jérusalem, d'Hébron, de Safed, de Tibériade ont traversé les siècles, survivant aux croisades, aux Mamelouks, aux Ottomans. 

D'autres y sont revenus, génération après génération, chaque fois que les circonstances le permettaient, vagues d'alyah bien antérieures au sionisme politique, portées par des rabbins, des mystiques, des familles entières fuyant les persécutions d'Europe ou du monde arabe pour retrouver une terre qu'ils n'avaient jamais cessé de considérer comme la leur. 

Né en 1750, Yehuda Cohen-Tanudji, dit "Hadria" a été le premier à s'installer à Tzfat(Safed) pour pouvoir étudier la Cabbale, le Zohar, dans une ville sainte jamais abandonnée par les juifs.

Le sionisme politique, à la fin du XIXᵉ siècle, n'invente donc rien : il n'est que l'expression moderne, organisée et étatique, d'un lien qui n'a jamais été rompu. 

Il aboutit à la restauration d'une souveraineté juive interrompue par la force, quatorze siècles plus tôt, par les armées du calife Omar, et non à la création d'un rapport nouveau entre un peuple et une terre.

Une histoire plus ancienne que la conquête

L'histoire ne commence pas au VIIᵉ siècle. Les racines juives sur cette terre remontent à plus de 3 000 ans,  bien avant l'islam, bien avant l'arabisation de la région, bien avant qu'un dôme doré ne vienne s'ériger sur les vestiges du Temple. 






Ce n'est pas un peuple qui revendique une terre étrangère ; c'est un peuple qui rentre chez lui après avoir été, pendant plus d'un millénaire, empêché d'y vivre en pleine dignité. texte à mettre sous le nez des négationnistes de la nouvelle gauche en occident, dont fait parti LFI et certains socialistes en France.

— J.-B.

Haïfa au coeur du détournement d'Ormuz. JBCH N° 2607 - 028

Éditorial  ·  28 juillet 2026

Contourner Ormuz : le vrai chemin passe par Haïfa

Pendant que le Golfe rêve de pipelines, l'Inde a déjà tracé sa route

Le détroit d'Ormuz n'est qu'un ruban de mer d'une quarantaine de kilomètres, mais c'est par lui que transite près d'un cinquième du pétrole mondial. Téhéran le sait, et en joue depuis des décennies comme d'un levier de pression, ravivant sa menace de fermeture à chaque poussée de tension avec l'Occident ou Israël. 

Face à ce risque permanent, une petite musique rassurante circule : les pays du Golfe construiraient à marche forcée des pipelines pour exporter leur brut sans jamais longer les côtes iraniennes. L'idée séduit parce qu'elle rassure. Elle est pourtant, dans sa version golfe-centrée, largement un mirage — et elle masque la seule alternative qui, elle, avance vraiment : le corridor qui relie l'Inde à l'Europe via Haïfa.

Le mirage des pipelines du Golfe

Les projets de contournement purement golfiens — vers la mer Rouge via l'Arabie saoudite, ou vers l'océan Indien via Oman — existent sur le papier depuis longtemps, et certains fonctionnent déjà partiellement. 

Mais ils souffrent tous du même défaut structurel : ils ne suppriment pas le risque, ils le déplacent. Un pipeline saoudien vers la mer Rouge reste vulnérable aux Houthis et à leurs missiles ; un contournement par Oman ne fait que repousser le goulot d'étranglement de quelques centaines de kilomètres, sans jamais sortir la région de sa dépendance à une poignée de points de passage fragiles. 

Ce sont des rustines, pas des solutions.



Le corridor qui, lui, change vraiment la carte

Pendant que le Golfe discute, l'Inde construit. Le corridor économique reliant l'Inde à l'Europe en passant par les Émirats, l'Arabie saoudite, la Jordanie et Israël jusqu'au port de Haïfa n'est plus une intention diplomatique : c'est un tracé physique, avec ses lignes ferroviaires, ses futurs pipelines et ses connexions portuaires. 

Sa force ne tient pas seulement à ce qu'il évite Ormuz — c'est aussi le cas des routes golfiennes — mais à ce qu'il évite également Suez et Bab-el-Mandeb, les deux autres points d'étranglement que les attaques houthies ont rendu, ces dernières années, tout aussi incertains. 

Un seul corridor terrestre qui neutralise trois détroits à la fois : voilà un argument qu'aucune rustine saoudienne ou omanaise ne peut revendiquer.

Un pipeline qui ne fait qu'éviter Ormuz ne résout rien ; un corridor qui évite Ormuz, Bab-el-Mandeb et Suez change la donne.

Croquis de l'itinéraire

MUMBAI → HAÏFA — le corridor qui évite Ormuz, Bab-el-Mandeb et SuezMumbai (Inde)mer d'ArabieÉmirats (Fujairah)rail / routeArabie saouditeJordanieHaïfaport méditerranéen→ EuropeEn pointillé : la route maritime classique, qui passe par Ormuz, Bab-el-Mandeb et Suez. En trait plein : le corridor terrestre Inde–Haïfa.

Pourquoi Haïfa gagne la partie diplomatique aussi

Le Port de Haïfa est désormais contrôlé majoritairement par le groupe indien Adani Ports and Special Economic Zone, qui détient 70 % du consortium avec le groupe israélien Gadot (30 %).  Cette prise de contrôle fait du port un maillon stratégique du corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe (IMEC) reliant l’Inde à l’Europe via Israël. 
Pour New Delhi, Haïfa représente à la fois un investissement commercial majeur et une présence stratégique accrue en Méditerranée. 




Ce tracé n'est donc pas seulement une prouesse logistique, mais c'est un fait accompli géopolitique. Il ancre les accords d'Abraham dans l'infrastructure lourde plutôt que dans la seule rhétorique diplomatique, et il donne à l'Inde,  puissance énergivore, en quête permanente de routes sécurisées, un intérêt direct et durable à la stabilité de la relation israélo-arabe. 

Un pipeline saoudien vers la mer Rouge ne lie personne à personne ; le corridor Mumbai-Haïfa, lui, tisse ensemble les intérêts de New Delhi, d'Abu Dabi, de Riyad, d'Amman et de Jérusalem autour d'un seul et même ruban de rails et de tuyaux. C'est cela, la vraie assurance contre Ormuz, pas un contournement de plus dans le Golfe, mais une sortie complète du piège des trois détroits.

La Turquie essaye de torpiller ce projet, en voulant que le chemin passe par la Syrie, mais les infrastructures ne sont pas encore pretes et les ports rongés par 14 années de guerre, détruits.



— J.-B.

mardi 28 juillet 2026

Encore une fois Einstein avait raison ... JBCH N° 2607 - 027

Science  ·  28 juillet 2026

Le cube qui pivotait sans tourner

Comment des physiciens viennois ont piégé la lumière pour prouver, une fois de plus, qu'Einstein avait raison

Imaginer un cube filant à presque la vitesse de la lumière relevait, il y a encore peu, de la pure expérience de pensée. Des chercheurs de l'université de technologie de Vienne viennent de la faire sortir du tableau noir pour l'installer dans leur laboratoire — et ce qu'ils ont vu ressemble, à première vue, à un défi lancé à Einstein lui-même.


Ce que promettait la relativité

La relativité restreinte fait une promesse simple en apparence : à très grande vitesse, le temps se dilate et les longueurs se contractent. 

Un objet filant à 90 % de la vitesse de la lumière devrait, pour un observateur immobile, apparaître deux fois plus court que sa longueur réelle. 

Par extension, tout ce qui se déplace à ces vitesses extrêmes devrait nous sembler écrasé dans le sens du mouvement  une prédiction vérifiée mathématiquement depuis un siècle, mais jamais observée directement, faute de pouvoir accélérer un objet macroscopique à une fraction significative de la vitesse de la lumière.



L'intuition oubliée de Terrell et Penrose

Dans les années 1950, deux physiciens — l'Américain James Terrell et le Britannique Roger Penrose, futur Nobel pour ses travaux sur les trous noirs — avaient déjà nuancé cette image. Un cube relativiste ne se contente pas de rétrécir : il semble aussi changer de forme, voire pivoter, aux yeux d'un observateur extérieur. 

L'explication tient à la lumière elle-même : les faces les plus éloignées du cube émettent leur lumière plus tôt que les faces proches, et celle-ci met plus de temps à nous parvenir. 

Ce que l'œil capte n'est donc pas l'objet tel qu'il est à un instant donné, mais un montage de lumières parties à des instants différents — une rotation apparente, sans torsion réelle.

Ce que nous voyons n'est pas ce que l'objet est, mais ce que la lumière a mis le temps de nous raconter.

Un accélérateur de particules n'était pas nécessaire

Restait un obstacle de taille : selon Einstein toujours, plus un objet accélère, plus sa masse effective augmente, et plus il faut d'énergie pour continuer à l'accélérer. Envoyer un cube à 99 % de la vitesse de la lumière relève, littéralement, de la science-fiction. 

Les physiciens viennois ont donc contourné le problème plutôt que de l'affronter : au lieu de faire courir l'objet, ils ont ralenti la lumière — ou plutôt, ils ont recréé les conditions d'un monde où la vitesse de la lumière serait bien plus faible qu'elle ne l'est réellement.

Leur dispositif : un cube et une sphère, éclairés par des flashs laser d'une brièveté vertigineuse  de l'ordre de 300 pico-secondes  et filmés par des caméras capables de capturer des millions d'images par seconde. 

Un effet stroboscopique poussé à son extrême, qui leur a permis de simuler des vitesses comprises entre 80 % et 99,9 % de la vitesse de la lumière, publié dans la revue Communications Physics.

La géométrie retrouvée

Le résultat a confirmé, pour la première fois en laboratoire, l'intuition de Terrell et Penrose : le cube est apparu déformé, la sphère semblait avoir tourné sur elle-même. 

Une image que les chercheurs eux-mêmes disent avoir trouvée belle à voir apparaître — la géométrie théorique, soudain rendue visible sur un écran.




Einstein n'a pas eu tort — bien au contraire

Il serait tentant d'y lire une faille dans la relativité restreinte. C'est l'inverse qui s'est produit. L'objet est bel et bien raccourci, physiquement, dans le sens de son déplacement c'est la caméra, elle, qui ne restitue pas cette contraction directement, et qui traduit le décalage des trajets lumineux en une illusion de rotation. 


Ce que la relativité annonce depuis un siècle, c'est précisément cela : il n'existe pas d'observation absolue, seulement des points de vue, et ce que l'on voit dépend toujours de la façon dont la lumière nous parvient. 


L'expérience viennoise ne fissure pas la théorie d'Einstein : elle en révèle, une fois de plus, la beauté silencieuse.

— J.-B.