La chasse aux espèces, ou la traque du citoyen ordinaire
Ce matin, il m'a fallu chercher longtemps pour trouver un distributeur qui fonctionne. Ce n'est pas un hasard : c'est la méthode.
Ce matin, j'ai eu du mal à trouver un distributeur. Il y a deux ans encore, il y en avait cinq dans un rayon de trois cents mètres autour de chez moi. Deux banques ont fermé depuis, et le seul distributeur qui restait est tombé en panne. J'ai dû faire un détour pour retirer quelques billets — une opération qui, hier encore, prenait trente secondes au coin de la rue.
Ce genre de désagrément, on le range volontiers dans la catégorie des petits tracas du quotidien, une fatalité de plus imputée à la rationalisation bancaire. Ce n'en est pas une. C'est la conséquence directe, prévisible et assumée d'une politique délibérée : notre gouvernement veut supprimer les espèces, et la monnaie doit être contrôlée dans les moindres détails.
Car on ne supprime pas le cash en l'interdisant du jour au lendemain — cela susciterait une révolte immédiate. On le supprime en le rendant progressivement introuvable : on ferme les agences, on retire les distributeurs, on plafonne les paiements en liquide, on multiplie les justificatifs pour le moindre retrait un peu élevé. Chaque étape, prise isolément, se défend par un argument de bon sens — sécurité, coûts de gestion, lutte contre la fraude. L'addition de ces étapes, elle, dessine un objectif parfaitement cohérent : faire de chaque transaction une donnée, et de chaque donnée une preuve.
Car c'est bien cela, l'enjeu véritable derrière la disparition des espèces. L'argent liquide est la dernière transaction qui ne laisse pas de trace, le dernier geste économique qui échappe encore à l'œil de l'administration, de la banque et, demain peut-être, de l'algorithme. Le supprimer, ce n'est pas seulement moderniser les paiements ; c'est fermer la dernière fenêtre par laquelle un citoyen pouvait encore agir sans être immédiatement enregistré, catégorisé, tracé.
On nous dira que c'est le sens de l'histoire, que les jeunes générations ne connaissent déjà plus les pièces de monnaie, que le paiement sans contact a tout simplifié. C'est vrai, et c'est précisément ce qui rend la manœuvre efficace : elle avance sous couvert de confort, jamais de contrainte. Personne ne vous annoncera un jour l'interdiction du cash. On se contentera de fermer, patiemment, tous les endroits où l'on pouvait encore s'en servir.
Il restera alors une question simple, que la commodité ne devrait jamais dispenser de poser : une société où chaque euro dépensé est traçable est-elle encore une société de citoyens libres, ou déjà une société de comptes surveillés ? Je penche pour la seconde solutiion.
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