LE « MARRANISME » DE MONTAIGNE
L'HISTOIRE JUIVE DE MONTAIGNE
de Sophie Jama Flammarion, 240 p.
L E LIVRE de Sophie Jama part d'un fait avéré : l'ascendance
juive de Montaigne. Le grand-père maternel de l'auteur des Essais, Pierre Lopez
se serait converti au christianisme avant son départ d'Espagne. Sa fille,
Antoinette Lopez de Villanueva (de Louppes de Villeneuve, après francisation du
nom), mère de Montaigne, serait ainsi une descendante en ligne directe de Micer
Pablo Lopez de Villanueva, brûlé vif par l'Inquisition espagnole en 1491.
Cette Inquisition est instituée par les rois catholiques Ferdinand
et Isabelle en novembre 1478. Elle s'installe à Séville en 1480. Torquemada
(lui-même un converti!) exerce ses fonctions d'inquisiteur général de l'Espagne
à partir de 1483.
Les Juifs ont deux choix : s'exiler ou se convertir.
Convertis contre leur gré, un grand nombre d'entre eux
pratiquent en cachette un crypto-judaïsme et tentent de transmettre à leur
descendance une forme d'identité juive. C'est le phénomène du « marranisme »
qui va bientôt s'étendre au Portugal et contre lequel va s'exercer la violence
de l'Inquisition.
L'histoire atteste que la répression ne viendra pas toujours
à bout du puissant sentiment identitaire de ces communautés. Un catholicisme
tout en nuances Michel Eyquem de Montaigne s'est présenté et a toujours été
considéré comme un catholique sincère. Pourtant, comme le souligne Sophie Jama,
sa pratique religieuse constitue un thème assez négligé dans son œuvre. Il
n'évoque jamais dans ses notes biographiques sa première confession (qu'on
encourageait à l'époque vers cinq ou six ans) ni sa première communion. Rien
n'est dit non plus sur la constitution de sa conscience chrétienne. Le
phénomène religieux l'intéresse davantage comme phénomène culturel que comme
expérience personnelle. Il critique en général toute nouveauté en matière de
religion. Vivant à l'époque des guerres de religion, partisan de la paix
sociale, il s'oppose à la violence.
Changer les habitudes des hommes lui paraît une entreprise
risquée et absurde. Il n'est pas dénué de sentiment religieux pour autant, mais
le Dieu auquel il s'attache paraît à Sophie Jama plus conforme à l'ancienne
alliance (juive) qu'à la nouvelle (chrétienne).
En affirmant que Dieu est « le seul qui est », Montaigne
s'éloigne de la conception chrétienne de la trinité et se rapproche de celle de
l'unité divine propre au judaïsme. L'importance qu'il accorde à la prière du
Notre Père (« c'est l'unique prière de quoy je me sers par tout, et la répète
au lieu d'en changer. D'où il advient que je n'en ay aussi bien en mémoire que
celle là ») est également équivoque puisqu'elle ne serait que la reprise d'une
prière juive (incluse dans la Chemoneh
Esreh, c'est-à-dire les dix-huit bénédictions). Tenté dans sa jeunesse
par la Réforme, il change d'avis par la suite et critique l'utilisation des langues
profanes dans la liturgie. Il prend l'exemple des « Juifs et des Mahométans »
qui continuent de révérer le langage dans lequel leurs « mystères » ont été
conçus.
Sa conception du repentir consiste en un complet retour à
Dieu, une révolution intégrale, un détournement du mal inspiré par l'amour de
Dieu. Cette forme de conversion intérieure se rapproche du retour (techouva),
fondamental dans le judaïsme.
C'est donc un catholicisme tout en nuances que propose
Montaigne qui, malgré sa prudence, n'hésitera pas à défendre des opinions à la
limite de l'hérésie. Il atténue ainsi la faute du premier couple humain, défend
la sexualité et l'amour dans le mariage, exprimant là une sensibilité proche du
judaïsme qui encourage une vie conjugale et sexuelle harmonieuse (« Sommes nous
pas bien brutes de nommer brutale l'opération qui nous fait? »). Profondément
libéral, l'auteur des Essais se méfie des dogmatismes qu'on met trop facilement
sur le compte de Dieu et qui relèvent le plus souvent de passions bien humaines.
Il combat l'intolérance sous toutes ses formes.
Peu intéressé à la théologie, il n'aura de cesse de mettre
en garde contre une éducation qui empêche d'être soi et de penser en son nom.
Sophie Jama considère sa position ambiguë : il se disait catholique (ce qu'il
était de toute façon obligé de faire) mais sa vision du monde s'accorderait
mieux avec la conception pragmatique du judaïsme qui s'intéresse en priorité à
l'homme et à ses actes.
La puissance de Dieu étant inaccessible, ce sont les expériences
naturelles et terrestres qui retiendront son attention. Les écrits de Montaigne
témoignent d'un esprit ouvert et critique peu attiré par les dogmes qui
enferment la connaissance dans un carcan de préjugés. 3 D ] Un « philo
sémitisme » étranger à l'esprit du temps La première publication des Essais
date du 1er mars 1580.
Quatre mois plus tard Montaigne entreprend un voyage de
dix-sept mois qui lui fera visiter la France, la Suisse, l'Allemagne,
l'Autriche et surtout l'Italie. Il dicte puis rédige lui même un journal de
voyage qu'il ne destinait pas à la publication mais qui a été retrouvé par
hasard en 1770 dans le château familial. Les questions religieuses
l'intéressent au plus haut point et certaines pages de son journal évoquent une
véritable étude comparative des religions.
Toutes les formes de croyances et de cultes sont étudiées
mais nous nous intéresserons ici à sa découverte du judaïsme en Italie. C'est à
Venise, en 1509, que les Juifs avaient pu se réinstaller comme réfugiés de la
guerre. C'est dans cette ville qu'est créé le premier ghetto avant celui de
Rome, de Florence et de Sienne. Montaigne visite une première synagogue à
Vérone le 1" novembre 1580 puis une seconde à Rome quatre mois plus tard.
Il décrit avec beaucoup de bienveillance les offices religieux du samedi matin
et du samedi après-midi ainsi que la lecture commentée de la Bible. Il nous
offre en outre un récit détaillé et émouvant de la circoncision d'un enfant,
une des plus anciennes cérémonies religieuses, écrit-il. Il n'omet aucun détail
: l'âge du bébé, le rôle et la place des parents et des parrains, les détails
de l'opération et la nature des instruments utilisés. Douze jours après cette
circoncision, Montaigne assiste à un spectacle moins réjouissant pour les Juifs,
le carnaval de Rome, spectacle de divertissement pour les uns, d'humiliation
pour les autres. Il décrit les courses où concourent, poussés par des soldats à
cheval, buffles, ânes, enfants, Juifs, vieillards et estropiés de toutes
sortes.
Montaigne s'est toujours indigné de la xénophobie des
Français qui ont souvent tendance, pensait-il, à critiquer et rejeter ce qui
leur est étranger ou inconnu. La France de son époque est traversée par un
antijudaïsme virulent aussi développé dans les milieux intellectuels et
bourgeois que populaires. L'auteur des Essais, lui-même d'ascendance espagnole,
s'est aussi montré sensible au sort des Juifs de la péninsule ibérique.
En décrivant le drame des Juifs d'Espagne, écrit Sophie
Jama, Montaigne ne s'autorise aucune fantaisie. Les événements sont rapportés
de façon objective mais de manière à bien mettre en LE « MARRANISME » DE
MONTAIGNE évidence l'absurdité de la situation des victimes. De la
bienveillance au soutien plus explicite, il y a un pas à franchir. Compte tenu
de l'époque, il faut du courage à Montaigne pour désigner le judaïsme, dans
l'essai « De la gloire », comme l'unique religion ayant valeur de vérité. Un «
marranisme » de cœur et d'esprit?
Comme le signale Shmuel Trigano dans sa préface, le projet
de Sophie Jama est par essence invérifiable. Démontrer le « marranisme » de
Montaigne reviendrait à prouver la réalité de ce qui est par définition « caché
». L'entreprise de l'auteur est, par ailleurs, l'image inversée de la geste
inquisitoriale qui déployait de grands et d'esprit et au mode de pensée de
Montaigne. Celui-ci prônait un élitisme aristocratique qui renverrait à la
notion juive de l'élection (comprise comme un devoir moral et altruiste et non
comme un privilège), combattait pour la justice, appliquait une sorte
d'herméneutique qui privilégie le commentaire et le doute, exclut le dogme et
vise spécifiquement la vie de l'homme dans son expression pratique et concrète.
Il s'inscrivait aussi dans les deux dimensions de l'identité juive que sont
l'universalité et la singularité. Ainsi que l'explique Sophie Jama, le «
marranisme » n'eut pas seulement pour fonction de préserver une identité
consciente mais favorisa la transmission d'une certaine philosophie morale,
d'une manière de penser, d'un jeux complexes de l'être et du paraître, du privé
et du public, de la liberté intérieure et des contraintes sociales.
Si l'originalité de l'œuvre est de révéler le dédoublement
du sujet, ne peut-on pas faire l'hypothèse qu'une dualité propre à l'auteur en
serait une des sources ? Il existe pour Trigano des figures du « marranisme »
qui vont bien au delà de l'existence juive : « La dissimulation, l'examen et le
contrôle de soi, l'observation des autres, l'anatomie de la psyché, hantent
toute la littérature européenne du XVIème
siècle, à l'heure où les Marranes se répandent dans une Europe qui a
expulsé ses Juifs...
La narration de l'Europe moderne à ses débuts, telle qu'elle
s'exprime à travers les fondateurs des littératures nationales tous
probablement d’origine Marannes, comme
Rabelais, Cervantès, Montaigne, garderait ainsi les souvent inutiles efforts pour dévoiler ce
qui ne se révèle jamais par la force, les secrets de l'âme et de l'identité.
La thèse de Jama est la suivante : « [...] le judaïsme (de
Montaigne) se révèle davantage dans la forme de l'œuvre que dans le fond, dans
le style de pensée et d'écriture plutôt que dans les propos surveillés par la
censure; encore que les sympathies de Montaigne, ses combats pour la vie, sa
soif de justice, de paix et de liberté puissent constituer un ensemble tout à
fait cohérent à la lumière d'un judaïsme qu'il fut loin d'oublier totalement. »
L'auteur considère que l'exercice talmudique et la tradition rabbinique sont à
la source d'un art du dialogue et d'une philosophie du sujet conformes à
l'ouverture ensemble flou de croyances et de valeurs, et enfin d'une tradition
de prudence.
Shmuel Trigano écrit que l'expérience du « marranisme » fit
du Juif « le premier homme moderne, à l'instar du citoyen de l'État moderne que
décrit Marx dans La Question juive, partagé en un citoyen et un homme privé, en
deux conditions de statut inégal... ».
Revenant à Montaigne, Sophie Jama considère que sa double
identité fut source de conflits et d'inconfort, mais qu'elle lui permit aussi
d'acquérir une distance, une perspicacité particulière. Avec les Essais,
Montaigne propose une des premières œuvres intimes de l'histoire de la
littérature, une écriture de soi, un récit de soi qui lui permet de mettre au
jour les [ » ] traces de ces origines refoulées ». Sophie Jama conclut son
ouvrage sur l'humour des Essais : « Tant de choses peuvent se dire avec humour
que celui-là même qui est attaqué ne sait trop s'il doit se fâcher ». Ce goût
pour le paradoxe, cette manière de transfigurer le tragique par l'ironie, de
cultiver l'absurde et l'autodérision ont « quelque chose de l'humour juif », ce
mécanisme de défense qui permet de se protéger de la souffrance, de tromper son
adversaire ou son persécuteur, de préserver son intégrité et, au bout du
compte, de « triompher du monde ». Marc-Alain Wolf./.

Wikipedia
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Naissance
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Décès
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1592 (à 59 ans)
Saint-Michel-de-Montaigne(Royaume de France) |
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Langue
maternelle
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École/tradition
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Principaux
intérêts
|
L'Homme
et les sciences humaines en précurseur, histoire, histoire naturelle, mais aussi littérature, philosophie, politique, droit, religion
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Idées
remarquables
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La
vertu aimable
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Œuvres
principales
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Les Essais, et divers écrits tel que sa
Lettre au père de La Boétie et son Journal de Voyage publiés après sa
mort
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Influencé
par
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les
lettres de l'Antiquité gréco-romaine (Plutarque, Cicéron, Sénèque, Lucain),
les chroniqueurs médiévaux, les compilateurs humanistes de la Renaissance, la
tradition littéraire espagnole (par son père), La Boétie, Sextus
Empiricus, Guy de Bruès, Sanchez, les écrits de voyages (Jean de Léry).
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A
influencé
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l'érudition
humaniste (Marie de Gournay, John Florio),
le courant libertin (La Mothe Le Vayer) et
celui de la science (Descartes, Pascal, Voltaire),
la philosophie allemande (Schopenhauer, Nietzsche) et Merleau-Ponty, Cioran, Lévi-Strauss, Conche
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Père
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Conjoint
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