Charles Wingate (1903–1944) demeure l’une des figures militaires britanniques les plus singulières du XXᵉ siècle, à la croisée du colonialisme, du christianisme sioniste et des débuts de la doctrine militaire israélienne.
Officier de l’armée britannique né en Inde dans une famille profondément religieuse, il développe très tôt une vision messianique de l’histoire, influencée par une lecture biblique du Proche-Orient et par une fascination pour les peuples et territoires du Levant.
Arrivé dans la Palestine mandataire dans les années 1930, Wingate découvre un territoire sous tension, marqué par les affrontements entre communautés juives et arabes, dans le cadre du mandat confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations. Contrairement à une grande partie de l’administration militaire britannique, il adopte une position ouvertement favorable au mouvement sioniste et noue des liens étroits avec les organisations de défense juives, notamment la Haganah, embryon des futures forces armées israéliennes.
Dans le contexte de la grande révolte arabe de 1936–1939, Wingate conçoit une approche militaire innovante, fondée sur la mobilité, l’initiative offensive et la coopération entre forces britanniques et combattants juifs. Il crée les Special Night Squads, unités mixtes chargées de patrouilles nocturnes et d’opérations de contre-insurrection. Ces formations, bien que de courte durée, introduisent des méthodes tactiques nouvelles : surprise, rapidité d’action, guerre de harcèlement et renseignement de terrain.
Cette expérience marque profondément les cadres militaires juifs de l’époque, dont plusieurs deviendront des figures centrales de l’armée israélienne après 1948. Wingate est dès lors considéré, dans la mémoire israélienne, comme un « ami » du peuple juif, surnommé“Hayedid” Son influence est souvent évoquée comme l’un des éléments fondateurs de la culture opérationnelle de la future Tsahal.
Cependant, sa trajectoire reste controversée. Ses méthodes brutales, son autoritarisme et certaines opérations violentes menées dans un contexte colonial alimentent des critiques durables, y compris au sein de l’armée britannique. Rappelé puis écarté de Palestine, il poursuit sa carrière militaire en Éthiopie puis en Birmanie, où il meurt en 1944 dans un accident d’avion.
Aujourd’hui encore, Wingate occupe une place ambivalente dans l’historiographie : héros visionnaire pour certains, officier colonial controversé pour d’autres.
En Israël, son nom reste associé à une période fondatrice, celle où se sont esquissés les premiers contours d’une doctrine militaire nationale, au cœur d’un Proche-Orient en recomposition.