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samedi 25 juillet 2026

Le Naufrage de la Tunisie JBCH N° 2607 - 024

Chronique · Maghreb

Tunisie : le naufrage d'un pays qui avait tout pour réussir

Exception démocratique du monde arabe, berceau du Printemps arabe en 2011 : quinze ans plus tard, la Tunisie s'enfonce dans une crise dont elle ne semble plus apercevoir l'issue.

Je pleure quand je vois dans quel état s'est transformé mon pays de naissance ; la plus grande erreur a été de faire partir tous les juifs qui y habitaient depuis 2800 ans.

Avec un Président stupide, qui a pris tous les pouvoirs depuis des années, rien ne va plus du point de vue économique, social et politique : tous les feux sont au rouge.

L'Ifrikya, le grenier à blé de Rome, là où Carthage s'est épanouie, ce pays appelé la Tunisie, mon pays natal, s'enfonce dans des sables mouvants, et subit en ce moment la plus grande crise de son histoire.

Tunis, avec plus de 40°, est paralysée, et le gouvernement, très vite devenu dictatorial, ne sait plus comment diriger.

La Tunisie traverse une crise économique et sociale profonde : croissance faible, chômage élevé, notamment chez les jeunes, inflation persistante, dette publique importante et baisse du pouvoir d'achat alimentent un fort mécontentement populaire.

Le pays reste dépendant de l'aide extérieure et de l'UE, qui ne vérifie pas où est placé l'argent, et des réformes structurelles, tandis que l'incertitude politique freine les investissements et la création d'emplois.

La Tunisie fut longtemps l'exception du monde arabe. Terre de culture, d'éducation et de modération, elle incarnait l'espoir d'un développement fondé sur le savoir, le tourisme, l'ouverture et l'initiative privée. En 2011, elle fut également le berceau du « Printemps arabe », suscitant l'admiration des démocraties occidentales. Quinze ans plus tard, le constat est douloureux : le pays s'enfonce dans une crise économique, sociale et politique dont il ne semble plus apercevoir l'issue.

Depuis l'arrivée au pouvoir du président Kaïs Saïed et, surtout, depuis qu'il a concentré entre ses mains l'essentiel des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, la Tunisie donne le sentiment de s'être enfermée dans une impasse. La personnalisation du pouvoir s'est accompagnée d'un affaiblissement des contre-pouvoirs, d'une défiance croissante des investisseurs et d'une paralysie des réformes indispensables.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Une croissance atone, une dette publique qui pèse lourdement sur les finances de l'État, un chômage persistant – particulièrement chez les jeunes diplômés –, une inflation qui réduit chaque jour un peu plus le pouvoir d'achat et une fuite des compétences vers l'Europe ou les pays du Golfe. Les entreprises hésitent à investir, les touristes reviennent moins nombreux que prévu et les finances publiques demeurent sous perfusion.

Les aides internationales ne remplacent jamais les réformes, la liberté économique et la confiance.

Cette situation est d'autant plus préoccupante que la Tunisie survit en grande partie grâce aux aides extérieures. L'Union européenne continue d'apporter un soutien financier important afin d'éviter un effondrement économique qui provoquerait une nouvelle vague migratoire vers les côtes européennes. Mais ces aides, souvent débloquées dans l'urgence, donnent le sentiment d'être accordées sans véritable contrôle sur les réformes promises ni sur leur efficacité réelle. Elles permettent de repousser l'échéance sans résoudre les problèmes structurels du pays.

Cette dépendance rappelle, à certains égards, celle de l'Autorité palestinienne à Ramallah, dont le fonctionnement repose également en grande partie sur les financements internationaux. Dans les deux cas, les bailleurs de fonds cherchent avant tout à préserver une stabilité minimale, sans toujours obtenir les transformations économiques et institutionnelles attendues.

Suite · Tunisie : le naufrage d'un pays qui avait tout pour réussir

L'isolement, la fuite des cerveaux et le choix qui reste à faire



Sur le plan diplomatique, la Tunisie apparaît aujourd'hui plus isolée que jamais. Alors que plusieurs États arabes ont choisi d'ouvrir une nouvelle page en rejoignant les Accords d'Abraham et en développant leurs relations avec Israël, Tunis demeure figée dans une posture de refus absolu. Cette position prive le pays de nombreuses opportunités économiques, technologiques et scientifiques, notamment dans les domaines de l'agriculture, de la gestion de l'eau, de la santé, de l'innovation ou des hautes technologies.

Les Accords d'Abraham ont démontré qu'il était possible de conjuguer réalisme politique, coopération économique et maintien du soutien à la cause palestinienne. Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc ou encore le Soudan ont fait le choix du pragmatisme afin de favoriser leur développement et d'attirer les investissements internationaux. La Tunisie, elle, reste à l'écart de cette dynamique régionale.

Plus inquiétant encore, elle semble s'inscrire dans un axe de proximité avec l'Algérie, principal soutien financier et énergétique de Tunis. Si cette coopération répond à des nécessités immédiates, elle renforce également l'isolement diplomatique de la Tunisie vis-à-vis des nouvelles alliances qui redessinent le Moyen-Orient. L'Algérie demeure, elle aussi, gouvernée par un système fortement centralisé où l'armée conserve une influence déterminante sur les grandes orientations politiques.




Ils espèrent simplement obtenir un visa pour Paris, Montréal ou Berlin.

Pendant ce temps, les jeunes Tunisiens continuent de quitter leur pays. Beaucoup ne rêvent plus d'entreprendre à Tunis, Sfax ou Sousse ; ils espèrent simplement obtenir un visa pour Paris, Montréal ou Berlin. Cette fuite des cerveaux constitue sans doute la plus grande tragédie d'un pays dont la principale richesse demeure son capital humain.

La Tunisie possède pourtant des atouts considérables : une population instruite, une position géographique exceptionnelle au cœur de la Méditerranée, un patrimoine historique unique, un climat favorable au tourisme toute l'année et une tradition d'ouverture sur le monde. Mais ces atouts ne peuvent produire leurs effets sans stabilité institutionnelle, sans confiance des investisseurs et sans vision économique.

L'histoire enseigne qu'aucune nation ne peut durablement vivre sous perfusion financière extérieure. Les aides internationales ne remplacent jamais les réformes, la liberté économique et la confiance. Elles peuvent accompagner un redressement ; elles ne peuvent en être le moteur.

Il appartient désormais aux dirigeants tunisiens de choisir entre deux voies : poursuivre un isolement politique qui accentue les difficultés économiques, ou engager enfin les réformes profondes capables de redonner confiance aux citoyens, aux entrepreneurs et aux partenaires internationaux. Car ce n'est pas seulement l'économie tunisienne qui est en jeu ; c'est l'avenir de toute une génération qui refuse de voir son pays sombrer alors qu'il possède encore les moyens de retrouver sa place parmi les grandes nations de la Méditerranée. Pauvre Tunisie !!

La Légion ! JBCH N° 2607 - 023

Histoire · Armées de France

Legio Patria Nostra

Depuis 1831, des hommes venus du monde entier ont choisi de servir la France sous un même drapeau. De Camerone à Kolwezi, l'histoire de la Légion étrangère est celle d'une fidélité qui ne se dément pas.

Tout petit, de la fenêtre de ma grand-mère, toutes les fins d'après-midi, j assistais au coucher du drapeau devant le Résidence de France à Tunis, là où se trouvait le soldat inconnu. J'avais la palette complète des régiments  : Chasseurs Alpins, Spahis, Marins, Aviateurs, Parachutistes, Tirailleurs marocains, Armées de Terre et enfin, au pas spécial et cadencé : La Légion Etrangère que j'admirais au dessus de tout, car les sapeurs, vêtus de leurs tabliers blance hache sur l'épaule , belle barbe au menton, m'impressionnaient.

Créée le 10 mars 1831 par le roi Louis-Philippe, la Légion étrangère accueille des volontaires venus du monde entier désireux de servir la France. Sa devise, « Honneur et Fidélité », résume l'esprit d'un corps d'élite qui a participé à la plupart des grandes campagnes françaises, de l'Algérie au Sahel, en passant par la Crimée, le Mexique, les deux guerres mondiales, l'Indochine et l'Afghanistan.





Son fait d'armes le plus célèbre reste la bataille de Camerone, le 30 avril 1863, au Mexique. Soixante-cinq légionnaires y résistèrent héroïquement pendant une journée entière face à près de deux mille soldats ennemis. Camerone est devenue le symbole du courage, du sacrifice et de la fidélité à la mission.

Camerone est devenue le symbole du courage, du sacrifice et de la fidélité à la mission.

La Légion a connu de nombreuses victoires, comme la libération de Kolwezi au Zaïre en 1978 par le 2ᵉ REP, saluée dans le monde entier pour son efficacité. Mais elle a aussi subi de lourdes défaites, notamment en Indochine avec la chute de Diên Biên Phu en 1954, où les légionnaires combattirent jusqu'à l'épuisement.




Après l'indépendance de l'Algérie en 1962, le 2ᵉ Régiment étranger de parachutistes (2ᵉ REP) fut transféré en 1967 d'Aubagne au camp Raffalli, à Calvi, en Haute-Corse. 

Depuis cette base stratégique, il constitue la force d'intervention d'urgence de l'armée française, capable d'être projetée en quelques heures sur n'importe quel théâtre d'opérations.

Le 22 juillet 2026, le colonel Mathias Falzone a pris le commandement du 2ᵉ REP, succédant au colonel Raphaël Oudot de Dainville lors d'une cérémonie militaire au camp Raffalli. 

Ancien officier du régiment, où il a servi pendant près de vingt ans, il incarne la continuité des traditions d'excellence et d'engagement qui font la réputation de la Légion étrangère.

Aujourd'hui encore, la Légion étrangère demeure l'une des unités les plus prestigieuses au monde, admirée pour sa discipline, son esprit de corps et la devise qui guide chacun de ses légionnaires : «

 Legio Patria Nostra » — La Légion est notre patrie.

vendredi 24 juillet 2026

La République des Mollahs JBCH 2607 - 022

Il y a des trônes qui restent debout longtemps après que leur occupant s'est absenté du monde. Téhéran vénère aujourd'hui une ombre, et cette ombre gouverne par le silence.





Il faudrait un Shakespeare persan pour dire ce que Téhéran est devenue : une cour sans roi visible, où l'on continue de plier l'échine devant un trône dont on ne sait plus très bien qui l'occupe. 

Depuis la frappe du 28 février, qui a emporté d'un même souffle Ali Khamenei, son épouse et une part de sa maison, l'Iran n'a plus de Guide au sens où l'entendait la révolution de 1979 — un visage, une voix, une présence irradiante. Il a un nom peint sur des banderoles, celui de Mojtaba Khamenei, et derrière ce nom, rien qu'un silence entretenu comme on entretient une relique.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un culte du disparu qui gouverne à la place du vivant. L'homme que l'on dit blessé le jour même où mourait son père n'a plus reparu depuis sous le ciel de Téhéran. 

On l'invoque, on ne le montre pas. Et dans cet interstice, entre l'icône et l'absence, prospèrent les vrais maîtres du moment : des officiers qu'on croyait rangés dans la naphtaline de l'Histoire, des vétérans de la guerre contre l'Irak rappelés comme on rappelle des spectres, des miliciens du Bassidj dont la seule vertu, désormais, est de savoir encore obéir sans poser de question.

Un culte du disparu qui gouverne à la place du vivant : On aurait tort d'y voir seulement une crise de succession. C'est une régence de l'invisible, et cette régence a sa théologie : celle de la fin des temps, où l'attente du dernier combat dispense de rendre des comptes au présent. 

Un pouvoir qui n'a plus de figure à offrir au regard de son peuple trouve, dans l'eschatologie, un habit de rechange commode — on ne juge pas un roi qu'on ne voit pas, on ne discute pas avec des hommes qui se croient déjà dans l'antichambre du Jugement.

Les chancelleries d'Occident, fidèles à leur grammaire ancienne, continuent d'y chercher un interlocuteur rationnel à qui parler de sanctions et de tables de négociation. Elles se trompent de pièce. 

Ce n'est plus un État qu'elles ont en face d'elles, mais une liturgie du pouvoir, où l'absence tient lieu d'autorité et où la mise en scène des funérailles vaut proclamation de force quelques semaines à peine après que le sommet de cette même pyramide a été décapité par le feu ennemi.

Le vrai péril, au fond, n'est pas que l'Iran soit conduit par un homme qu'on ne voit plus. Il est que ce vide, savamment entretenu, ait donné toute licence à ce que la théocratie retenait tant bien que mal depuis quarante-cinq ans : une garde prétorienne qui ne répond plus que d'elle-même et de sa propre lecture des textes sacrés. 

Il faudra, un jour, apprendre à regarder ce royaume d'ombres pour ce qu'il est devenu, non plus un pouvoir affaibli, mais un pouvoir orphelin, et pour cette raison même, insaisissable. JBCH Juillet 2026

jeudi 23 juillet 2026

Le Troisième Temple JBCH 2607 - 021

 


En ce jour de Ticha BeAv, jour de deuil pour le peuple juif, celui où nous pleurons la destruction des deux Temples de Jérusalem, j’ai fait un songe d’une rare intensité . 






Il ne ressemblait pas à une vision de puissance ou de victoire, mais à une image de paix si forte qu’elle m’a poursuivi jusqu’au réveil. J’ai vu le Troisième Temple élevé avec l’assentiment des nations.


Comme si, pour la première fois dans l’histoire, les peuples avaient choisi de reconnaître qu’il existe des lieux qui dépassent les intérêts des hommes et appartiennent au patrimoine spirituel de l’humanité.


Et dans ce songe, il y avait Hiram, roi de Tyr, et les cèdres du Liban qui ont fait l’ossature et la charpente du Temple, peut être représenté par ce Général Aoun, le nouveau Président. Non comme de simples souvenirs d’un passé lointain, mais comme les signes d’une alliance ancienne entre Israël et les nations. 


Les charpentes faites de bois de cèdre,  parfumées, semblaient revenir vers Jérusalem comme au temps de Salomon, lorsque le bois des montagnes du Nord furent apporté pour élever la nouvelle Maison de l’Éternel.


Cette image m’a ramené aux paroles du prophète Isaie : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. » Non pas une maison de prière pour Israël seul, mais pour tous les peuples.  Formule vertigineuse qui place le Temple juif au cœur d’une vocation universelle sans jamais effacer son identité propre.


Ce serait la reconnaissance, par les nations elles-mêmes, que ce lieu appartient à l’histoire spirituelle du monde autant qu’à l’histoire d’Israël.


Le Premier Temple portait déjà cette vocation. Lorsque Salomon le consacra, il pria non seulement pour Israël, mais aussi pour l’étranger venu d’un pays lointain, afin que sa prière soit également entendue et que tous les peuples connaissent le Nom de l’Éternel. 


Dès son origine, le Temple n’était donc pas conçu comme un sanctuaire fermé sur lui-même, mais comme un point de rencontre entre Dieu et l’humanité. Cette vocation universelle n’effaçait pas la singularité d’Israël. Au contraire, elle la confirmait. Le peuple d’Israël demeurait le gardien d’une alliance particulière appelée à devenir une bénédiction pour toutes les nations.


 C’est cette alliance entre l’élection et l’universalité qui donne au Temple sa dimension unique. La réalité contemporaine semble pourtant à l’opposé de ce rêve. Le mont du Temple est aujourd’hui l’un des lieux les plus disputés de la planète, chargé de mémoires, de blessures et de revendications qui s’affrontent. Imaginer un accord universel paraît presque irréel. 





C’est aussi la responsabilité du tout petit peuple d’Israël de rassembler tout ce qui est épars dans ce monde, et d’appliquer l’exemple d’Abraham qui accueillait l’autre, l’étranger sous sa tente  de lire et relire Emmanuel Levinas … «  Le visage de l’autre m’oblige » et qui pousse l’Amour en avant de toutes les valeurs.


Les prophètes n’ont jamais présenté cette espérance comme une simple poésie. Isaïe et Michée annoncent un temps où les nations monteront ensemble vers la montagne de l’Éternel pour apprendre Ses voies. 


Alors, les épées deviendront des socs de charrue et les lances des serpes. Cette phrase célèbre issue des prophéties d’Isaï et qui a été gravée dans le marbre devant le siège de l’ONU à New York. Ce ne sera pas une paix imposée par la peur ou l’équilibre des armes, mais une paix née d’une transformation intérieure des hommes.


En ce jour de Ticha Be-Av, mon songe m’a rappelé que la reconstruction la plus difficile n’est peut-être pas celle des pierres, mais celle des consciences. 


Un Temple élevé dans la concorde ne signifierait pas seulement la renaissance d’un édifice ; il témoignerait que les nations ont enfin reconnu la profondeur du lien qui unit le peuple juif à Jérusalem et compris que cette histoire particulière porte une espérance qui dépasse Israël lui-même.


Et pourtant, dans cette vision, il y avait aussi la mémoire des matériaux : les cèdres du Liban, le bronze, l’or, les mains des ouvriers, des Cohanim qui répètent à l’envi les gestes ancestraux des artisans sacrés, dans un atelier proche du Mont du Temple à Jérusalem.


Comme si le rêve rappelait que la sainteté n’a jamais méprisé la matière, mais qu’elle l’ordonne et la transfigure. Hiram et les cèdres devenaient alors les témoins d’une paix où les nations ne seraient pas abolies, mais appelées à contribuer à l’édifice commun. A ce jour, les soixante dix nations n’y sont pas prêtes, et l’ombre menaçante d’Amalek siège et conduit toujours les nations, jalouses dans la haine d’Israël qui renait à chaque génération.


Peut-être est-ce cela que les prophètes voulaient transmettre : la paix véritable ne se construit pas uniquement dans les chancelleries ou les négociations politiques. Elle naît d’abord dans le cœur des hommes, lorsqu’ils apprennent à reconnaître le caractère sacré de l’histoire de l’autre sans renoncer à la leur.


Ce matin, 9 de Av, en ouvrant les yeux, je ne savais pas si ce songe annonçait un avenir ou exprimait simplement un désir profond.  


Mais en ce jour où le peuple juif pleure ses Temples disparus, j’ai voulu croire qu’un jour Jérusalem pourrait devenir, selon les mots d’Isaïe, une véritable maison de prière pour tous les peuples, et que les cèdres d'Hiram, eux aussi, y trouveraient encore leur place.

mardi 21 juillet 2026

La technologie Laser est au point ... JBCH N° 2607 - 020

JBCH Réflexions
Défense & souveraineté
Défense & Technologie21 juillet 2026

Israël avance à pas de géants dans la protection de son territoire avec des lasers

Au salon aéronautique de Farnborough, Rafael a levé un coin du voile sur l'avenir de son système laser Iron Beam — et sur ses ambitions américaines.


C'est une déclaration qui mérite qu'on s'y arrête. Le président de Rafael, Yuval Steinitz, a annoncé au salon de Farnborough que le laser Iron Beam serait, d'ici trois à quatre ans, capable d'abattre des missiles balistiques à longue distance — et non plus seulement des roquettes, obus de mortier ou drones, sa cible initiale. Le système, livré à l'armée israélienne fin 2025, fonctionne déjà en complément du Dôme de fer. Sa force : un coût d'interception quasi nul comparé aux missiles intercepteurs classiques. Sa faiblesse historique, la vitesse et la robustesse structurelle des missiles balistiques, serait en passe d'être surmontée.

Steinitz va plus loin : il évoque un horizon de dix à vingt ans où la défense antimissile mondiale reposerait principalement sur le laser, non plus sur l'interception cinétique. Rafael a par ailleurs obtenu ses premières licences d'exportation pour l'Iron Beam, sans en préciser les destinataires — un silence qui, en matière d'armement israélien, en dit long sur la sensibilité géopolitique du dossier.

« Si les Américains le souhaitent, Israël peut contribuer au programme Golden Dome. »Yuval Steinitz, président de Rafael

L'autre volet de l'entretien concerne le Golden Dome, l'ambitieux bouclier antimissile continental voulu par Washington. Steinitz affirme avoir déjà rencontré des responsables américains pour proposer les technologies de Rafael, promettant des capacités livrées plus vite et à moindre coût. Rien n'est acquis : la balle est, dit-il lui-même, dans le camp américain, et suppose une ouverture que Washington n'a pas encore formellement accordée. 

Mais la manœuvre est révélatrice d'une ambition assumée : faire de l'industrie israélienne, forgée par des décennies de guerre défensive, un pilier technologique de la protection du territoire américain lui-même. L'ironie n'échappera à personne — le pays qui dut abandonner son propre chasseur sous pression de Washington en 1987 se propose aujourd'hui de bâtir une pièce du bouclier stratégique américain.


lundi 20 juillet 2026

Un Jet de sixième génération Israélien JBCH 2026- 019

JBCH Réflexions
Défense & souveraineté
Défense & Industrie20 juillet 2026

Israël et la tentation du Lavi bis

Chimère récurrente ou nécessité stratégique ? Le fantasme d'un nouveau chasseur national ressurgit à chaque conflit majeur. Mais la vraie question n'est peut-être plus de savoir si Israël doit construire seul — elle est de savoir avec qui.





Le précédent reste instructif. Lancé en 1980, le chasseur d'Israel Aircraft Industries vola dès 1986 avec des qualités réelles — commandes électriques, faible signature radar, avionique avancée — avant d'être sabordé en 1987 sous la pression de Washington, soucieux de préserver ses propres exportations d'avions de combat. Depuis, Israël a fait un choix pragmatique : plutôt que de développer sa propre cellule, il a greffé sa supériorité technologique — guerre électronique, radars, munitions intelligentes — sur des plateformes américaines, F-15, F-16, et désormais le F-35I Adir, dont la flotte doit atteindre 75 appareils.

Ce choix a un prix : une dépendance structurelle à Washington, cruelle chaque fois qu'un désaccord politique menace la fourniture de pièces ou de munitions. La guerre contre l'Iran en 2026 a ravivé ce débat. Or l'industrie israélienne d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle de 1987 : IAI, Rafael et Elbit dominent mondialement les drones, l'intelligence artificielle embarquée et le combat en réseau.

« L'hypothèse la plus sérieuse n'est pas la résurrection d'un chasseur classique, mais un système de combat aérien intégré — piloté, semi-autonome, connecté. »Sur l'avenir de l'aviation de combat israélienne

Car la comparaison avec la Suède est trompeuse autant qu'éclairante. Comme Israël, Stockholm a préservé une souveraineté aéronautique complète avec le Gripen, à coût maîtrisé et succès à l'export. Mais la Suède n'a jamais eu à affronter un droit de veto américain sur son propre programme : c'est bien là que gît la différence. Un avion cent pour cent israélien coûterait des dizaines de milliards et se heurterait aux mêmes obstacles diplomatiques qu'en 1987 — sauf à trouver un partenaire suffisamment vaste, solvable et politiquement libre de tout droit de regard américain. Un pays, en somme, qui ressemble de plus en plus à l'Inde.

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Le chaînon indien

New Delhi cherche, elle aussi, un raccourci vers la sixième génération. Le programme national AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) accumule les retards — premier vol repoussé à 2028 — et l'armée de l'air indienne, qui n'aligne qu'une trentaine d'escadrons pour un besoin d'au moins quarante-deux, presse le gouvernement d'agir. New Delhi a officiellement fait savoir qu'elle explorait un rapprochement avec l'un des deux consortiums occidentaux de sixième génération, le FCAS franco-germano-espagnol ou le GCAP britanno-italo-japonais. Aucune de ces pistes n'a encore abouti, et les deux se heurtent aux mêmes réticences sur les transferts de technologies critiques qui ont déjà freiné le partenariat avec Dassault.





C'est précisément cette impasse qui rend l'option israélienne crédible. Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, Israël n'a jamais rechigné à transférer des technologies sensibles à l'Inde dès lors que la relation industrielle le justifiait. Le missile Barak-8, conçu conjointement par IAI et l'organisme public indien de recherche pour la défense (DRDO), en est la preuve depuis quinze ans : l'Inde y a apporté sa propulsion, Israël son guidage et son électronique — un partage de souveraineté technologique qu'aucun partenaire occidental n'a jamais accepté avec New Delhi au même degré.

Un terreau déjà là
  • Coentreprise Barak-8 / MR-SAM, développée par IAI et la DRDO, opérationnelle dans la marine et l'armée de l'air indiennes
  • Nouvelle coentreprise IAI-DCX annoncée en Inde en 2025
  • Partage annoncé de technologies de défense antimissile israéliennes (Iron Dome, Iron Beam, Arrow) dans le cadre de la Mission Sudarshan Chakra
  • Accords Rafael-BDL et Kalyani-Rafael pour la production locale de munitions et systèmes de précision

Rien de tout cela ne constitue, à ce jour, un programme commun d'avion de sixième génération : ni Tel-Aviv ni New Delhi n'ont rien annoncé de tel, et les discussions publiques indiennes restent tournées vers l'Europe. 

Mais l'architecture industrielle existe déjà, elle est rodée, et elle repose sur une confiance mutuelle que ni Paris ni Londres n'ont su construire avec l'Inde en un quart de siècle. Un « AMCA israélisé » — cellule indienne, avionique et guerre électronique israéliennes, financement partagé — coûterait moins cher qu'un programme purement national des deux côtés, et affranchirait Israël, au moins partiellement, de la tutelle américaine.

« L'Inde offre à Israël ce que l'Amérique lui refuse : un marché assez vaste pour amortir un avion, sans droit de veto sur son emploi. »

L'obstacle n'est donc pas industriel, il est politique. Washington observerait un tel rapprochement avec la même nervosité qu'en 1987, et New Delhi devrait pour sa part renoncer, au moins en partie, à ses négociations européennes. Mais la logique de fond — un pays de taille moyenne à l'industrie électronique surclassée s'alliant à un géant démographique en quête de souveraineté aérienne a plus de cohérence stratégique qu'un nouveau Lavi solitaire. 

Ce n'est pas encore une hypothèse officielle. Ce devrait en être une. Imaginez l'état des relations israélo-américaine quand les amis de Mamdani seront au pouvoir ... 


La fin du Royaume d'Israël JBCH N° 2607 - 018

Chronique

La chute d'Israël : chronique d'un effondrement annoncé

Chaque fois que les juifs se divisent il y a une catastrophe qui arrive et qui les touchent mortellement ... Le dernier épisode est celui du 7 Octobre 2023, la division venait de l'extrême droite qui voulait changer les lois qui régissent démocratiquement l'état et les partisans d'un contre-Pouvoir.

Après le règne du Roi Salomon, le royaume s’est divisé après la mort de son fils Roboam à cause des tensions entre les tribus d’Israël et les lourds impôts imposés par Salomon. Roboam refusa d’alléger les charges, ce qui provoqua une révolte menée par Jéroboam. Le royaume fut alors séparé en deux : Israël au nord et Juda au sud.


Le royaume du nord meurt deux fois avant de mourir vraiment : une première fois, humilié au rang de principauté d'opérette par Damas ; une seconde, effacé de la mémoire des hommes faute d'avoir jamais su, à la différence de Juda plus tard, ancrer en lui un sentiment national ou religieux capable de survivre à l'exil.


Vassal de Damas, vassal de l'Assyrie

La fin du IXe siècle est un creux. Hazaël, roi de Damas, écrase successivement Joachaz puis son fils Joas, petit-fils de Jéhu, réduisant Israël à une armée symbolique et à un lourd tributaire de plus pour l'Assyrie. Le royaume, quelques décennies plus tôt encore assez puissant pour renverser une dynastie, n'est plus alors qu'une principauté d'opérette, sans rôle ni poids sur l'échiquier régional. Quand l'armée araméenne assiégeant Samarie lève soudain le siège, la tradition y voit un miracle. La réalité est plus prosaïque, et plus intéressante : au nord, la cité vassale de Hatarikka — la Hazrak biblique — s'est révoltée contre son suzerain damascène, forçant Ben-Hadad III à détourner ses troupes ; l'Assyrie d'Adad-nirari III, elle, profite de la même occasion pour porter un coup décisif à Damas vers 797, la réduisant durablement à l'impuissance. Israël ne doit son répit à aucune vertu propre, mais à l'affaiblissement mécanique de son oppresseur.

Joas en profite pleinement : il récupère méthodiquement les territoires perdus face à un Ben-Hadad III désormais sans ressources, puis, fort de ce succès, se retourne contre Juda. Il écrase le roi Amasias, s'empare de Jérusalem, pille le Temple et le palais royal — épisode que l'on cite trop peu, tant il rappelle qu'avant d'être la victime de l'Histoire, Israël en fut aussi, à l'occasion, l'agresseur assez peu fraternel envers son voisin du sud.



L'âge d'or trompeur de Jéroboam II

Son successeur, Jéroboam II, règne quarante années dans une paix presque insolente : Damas assommé, Moab rayé de la carte, l'Assyrie provisoirement inactive sur son propre théâtre d'opérations. En quelques décennies, un royaume qui n'existait presque plus redevient une puissance régionale respectée, retrouvant des frontières qu'il n'avait plus connues depuis Salomon. C'est précisément cette embellie inattendue que les prophètes Amos et Osée choisissent pour annoncer le pire : le luxe et l'injustice sociale de Samarie, disent-ils, ne sont pas un triomphe mais un sursis, et ce sursis a un prix qu'Israël finira par payer.

Quarante ans de paix n'ont servi qu'à faire oublier au royaume à quel point sa survie tenait à peu de chose.

La mort de Jéroboam II confirme cette lecture prophétique de manière presque caricaturale : l'anarchie reprend aussitôt, et en quatorze années à peine, six rois se succèdent sur le trône de Samarie, tous assassinés sans exception. Aucune autre monarchie du Proche-Orient ancien n'affiche un tel taux de mortalité violente au sommet de l'État — signe, s'il en fallait un, qu'Israël n'a jamais résolu la question la plus élémentaire de toute royauté : celle de sa propre succession.


Le compte à rebours assyrien

Ménahem, l'un de ces usurpateurs, choisit la soumission : il s'incline devant le tout-puissant Téglath-Phalasar III et lui verse un tribut écrasant pour acheter la survie de son trône. Dix ans plus tard, son fils est assassiné par Péqah, qui opte pour la stratégie inverse — l'alliance avec Damas et les puissances voisines contre la tutelle assyrienne. Le pari est un désastre : en 734, Téglath-Phalasar écrase la coalition, annexe la Galilée et le Transjourdain, et procède à une première vague de déportations, dispersant des milliers de Judéens du nord aux quatre coins de l'empire. Péqah, discrédité, est écarté au profit d'Osée, installé sur un trône désormais réduit à sa plus simple expression.

Osée aurait pu se contenter de ce vasselage diminué. À la mort de l'empereur, encouragé par des promesses égyptiennes qui ne se concrétiseront jamais, il choisit de défier le nouveau souverain assyrien, Salmanasar V. Celui-ci vient mettre le siège devant Samarie, dont la position naturelle retarde la chute pendant trois années. La ville finit par tomber ; sa population entière, environ trente mille habitants, est déportée sans exception.

Deux siècles, deux effacements

  • vers 841 : Jéhu, tributaire du roi d'Assyrie, subit ensuite l'oppression de Hazaël de Damas
  • vers 797 : révolte de Hatarikka et pression assyrienne sur Damas — le siège de Samarie est levé
  • Joas : reconquête des territoires perdus, puis pillage de Jérusalem et du Temple
  • 734 : première déportation par Téglath-Phalasar III après la révolte de Péqah
  • 722-720 : chute finale de Samarie, déportation totale des trente mille habitants

Pourquoi Israël disparaît quand Juda survivra

C'est ici que se joue la vraie leçon de cet effondrement. Déportés à travers tout l'empire assyrien, les habitants du royaume du nord s'assimilent en une ou deux générations et disparaissent purement et simplement de l'histoire : aucun sentiment national ni religieux suffisamment solide n'avait été gravé dans leur mémoire collective pour résister au déracinement. Les Assyriens, pour leur part, remplacent la population déportée par des Koutéens venus de Médie, porteurs de leurs propres idoles et de leurs propres coutumes orientales — geste calculé pour rayer, cette fois définitivement, jusqu'au souvenir même du royaume d'Israël. Le pari assyrien, sur ce point précis, réussit totalement : contrairement à Juda, exilé un siècle et demi plus tard à Babylone mais revenu reconstruire son Temple, Israël du nord ne reviendra jamais. Encore une fois, les prophètes avaient vu juste — non seulement sur la catastrophe elle-même, qu'ils avaient annoncée des décennies à l'avance, mais sur sa cause profonde : un peuple sans mémoire ancrée ne survit pas à sa propre dispersion, aussi glorieux qu'aient pu être, quarante ans plus tôt, les règnes qui avaient fini par le lui faire oublier.




— J.-B. C.-H.

Vance / Zelinsky ... JBCH 2607 - 005

Le 28 février 2025, le monde a assisté à un spectacle rare dans l’histoire diplomatique américaine : un vice-président des États-Unis choisissant, devant les caméras, d’humilier un chef d’État allié en pleine guerre. JD Vance n’a pas argumenté, il a dénigré. Il n’a pas convaincu, il a rabaissé. 




Reprochant à Volodymyr Zelensky de ne pas assez remercier l’Amérique, il a oublié — ou feint d’oublier — les remerciements répétés que le président ukrainien avait adressés depuis 2022, devant le Congrès, devant Biden, devant le monde entier. 


Ce jour-là, Vance n’a pas défendu les intérêts américains ; il a sacrifié la dignité de sa fonction sur l’autel d’une posture de force factice, préférant l’invective à la diplomatie. 


En accusant Zelensky de mener une “tournée de propagande”, lui qui n’avait jamais mis les pieds en Ukraine, Vance a révélé moins une conviction qu’un réflexe : celui de l’homme qui compense l’absence d’arguments par l’agressivité verbale. 


La faute est double : morale, envers un peuple en guerre pour sa survie ; stratégique, car elle a fragilisé la crédibilité américaine aux yeux de ses alliés. 


L’Histoire retiendra peut-être que ce jour-là, ce n’est pas Zelensky qui a perdu la face.


Vance a préparé un MoU avec une certaine gouvernance iranienne .. c est un échec total ! on voit aujourd’hui l’impréparation de ce homme. 


Un Vice Président non préparé, qui fait peur

Homere toujours actuel ! JBCH 2607 - 017

Chronique

Pourquoi Homère nous parle encore

Un poème de deux mille sept cents ans vient de réaliser l'un des plus gros démarrages de la carrière de Christopher Nolan. Il y a là quelque chose qui devrait nous arrêter : dans une industrie obsédée par les franchises et les univers étendus, c'est un aède aveugle et probablement fictif qui remplit les salles IMAX du monde entier.



Les chiffres, d'abord, parce qu'ils sont sidérants. Sorti le 17 juillet 2026, « The Odyssey » de Christopher Nolan a rapporté environ 264 millions de dollars dans le monde dès son premier week-end, dont 124,5 millions aux États-Unis — le meilleur démarrage mondial de toute la carrière du cinéaste, devant même « Oppenheimer ». Un film classé R, long de près de trois heures, sans super-héros ni suite annoncée, porté par Matt Damon dans le rôle d'Ulysse aux côtés de Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya ou Charlize Theron. La moitié du public avait entre 18 et 34 ans. Autrement dit : ce ne sont pas seulement les latinistes en fin de carrière qui remplissent les salles, mais une génération qui n'a, pour l'essentiel, jamais ouvert le texte grec, et qui redécouvre pourtant, sidérée, une histoire qu'elle connaissait déjà sans le savoir.

Deux poèmes, deux visions de l'existence

L'Iliade et l'Odyssée ne racontent pas la même chose, et c'est bien pour cela qu'elles se complètent. L'Iliade est le poème de la colère : celle d'Achille, privée de son butin de guerre par Agamemnon, qui se retire du combat et laisse mourir des milliers d'hommes par orgueil blessé, avant de revenir se venger dans un accès de fureur qui le déshumanise presque autant que son ennemi Hector. C'est un texte sur la fragilité de l'honneur guerrier, sur la mort qui égalise le vainqueur et le vaincu — la scène la plus bouleversante du poème n'est pas une bataille, mais la rencontre nocturne entre Achille et Priam, le père de l'homme qu'il vient de tuer, venu réclamer humblement le corps de son fils.





L'Odyssée, elle, est le poème du retour — le nostos, cette nostalgie au sens le plus littéral du terme, la douleur du retour empêché. Ulysse n'y gagne pas par la force, comme Achille, mais par la ruse, la métis, cette intelligence retorse qui lui permet de tromper le Cyclope, de résister aux Sirènes, de survivre à dix années d'épreuves pour retrouver Ithaque, Pénélope et son fils. 


C'est, en un sens, le premier grand roman de la littérature occidentale : un texte qui s'intéresse moins à la geste héroïque qu'à l'identité, à la mémoire, à la question de savoir ce qui reste d'un homme après qu'il a tout perdu.




Trois mille ans plus tard, nous racontons encore nos vies avec les mots qu'Homère a inventés pour les siennes.

La puissance d'un récit fondateur

Ce qui rend ces poèmes irremplaçables n'est pas leur ancienneté, mais leur fonction : ils ont doté la civilisation occidentale de son premier vocabulaire commun pour penser la guerre, l'exil, le désir, la mortalité. « Odyssée » est devenu, dans toutes les langues européennes, le nom générique de tout long périple semé d'épreuves ; un « talon d'Achille » désigne la faille secrète de n'importe quel puissant ; une « guerre de Troie » est convoquée à chaque conflit que l'on croyait pourtant évitable. Aucun autre texte, si l'on excepte la Bible, n'a fourni un tel réservoir d'images à deux mille sept cents ans de littérature, de peinture, de philosophie et, désormais, de cinéma. Le succès du film de Nolan n'est donc pas un accident marketing : c'est la preuve que la structure même du récit homérique — la chute, l'épreuve, le retour transformé — continue de correspondre à quelque chose de profondément vrai dans l'expérience humaine, indépendamment du monde qui l'a vu naître.




Homère a-t-il vraiment existé ?

C'est là que l'histoire se dérobe. Ce que l'on appelle la « question homérique » agite les spécialistes depuis l'Antiquité elle-même : sept cités grecques revendiquaient déjà, il y a deux mille ans, l'honneur d'avoir vu naître le poète, sans qu'aucune ne puisse le prouver. L'hypothèse la plus solide aujourd'hui n'est ni celle d'un homme unique ni celle d'un mythe pur, mais celle d'une tradition orale, portée pendant des siècles par des générations d'aèdes qui composaient et recomposaient ces récits de mémoire, avant qu'un ou plusieurs poètes exceptionnels ne leur donnent, autour du VIIIe siècle avant notre ère, la forme fixée que la Grèce a ensuite couchée par écrit. « Homère » serait donc moins un individu qu'un nom de marque, apposé après coup sur l'aboutissement d'une longue chaîne collective — une hypothèse qui, loin d'amoindrir le texte, en explique la densité presque géologique, faite de couches accumulées sur plusieurs siècles de récitation.

L'ombre de Gilgamesh

Et Homère lui-même n'a rien inventé du néant. Quinze siècles avant lui, en Mésopotamie, l'Épopée de Gilgamesh racontait déjà les aventures d'un roi à moitié divin parti, après la mort de son compagnon Enkidu, en quête d'une immortalité qu'il finira par ne pas trouver. Les parallèles avec les poèmes grecs sont trop nombreux pour relever du seul hasard anthropologique : l'amitié virile qui bascule dans le deuil dévastateur, transposée presque terme à terme dans le lien entre Achille et Patrocle ; la descente aux Enfers pour y consulter les morts, que l'on retrouve à l'identique dans le chant XI de l'Odyssée ; le récit d'un déluge universel, que l'on retrouve chez Gilgamesh comme, plus tard, dans la Genèse. Les spécialistes du monde égéen ancien documentent aujourd'hui, avec une précision croissante, la façon dont les récits mésopotamiens ont circulé vers l'ouest pendant l'âge du bronze, portés par les marchands et les scribes, pour irriguer en profondeur l'imaginaire grec naissant. Homère ne clôt pas une tradition : il en est l'héritier le plus brillant, celui qui a su faire fructifier, sur les rives de la mer Égée, un fonds narrativement déjà vieux de mille cinq cents ans lorsqu'il s'en est emparé.

Ce que les deux traditions partagent

  • Un héros à la frontière du divin et du mortel, obsédé par la question de la mort
  • Une amitié virile brisée par la perte, moteur de toute la seconde partie du récit
  • Une descente au royaume des morts pour y chercher un savoir interdit
  • Un déluge originel, mémoire commune à tout le Proche-Orient ancien

C'est peut-être cela, au fond, la vraie leçon du triomphe inattendu de Christopher Nolan : un poème composé pour être chanté, avant d'être écrit, avant d'être lu, avant d'être filmé, continue de trouver son public parce qu'il n'a jamais cessé de raconter la même chose que Gilgamesh racontait déjà sur les rives de l'Euphrate,  qu'aucun homme, si fort soit-il, n'échappe à la mort, et que la seule immortalité qui lui reste est celle que le récit, transmis de génération en génération, veut bien lui accorder.

— J.-B. C.-H.

Les Trésors du Temple ... JBCH 2607 - 016

Enquête

La Menora disparue : enquête sur un trésor volé deux fois




L'Espagne et Damas ont un rôle dans cette histoire. Mais l'enquête révèle une confusion vieille de mille ans : deux trésors du Temple ont voyagé sur des routes parallèles, et la légende, avec le temps, les a fondus en un seul objet.





Commençons par ce que l'on sait avec certitude. En 71, Titus fait défiler dans Rome les dépouilles du Temple de Jérusalem : la ménorah d'or, la table des pains de proposition, les trompettes d'argent. La scène est gravée à jamais sur l'Arc de Titus, achevé en 81, que l'on peut encore contempler aujourd'hui près du Colisée — c'est d'ailleurs cette gravure, seule représentation antique fiable de l'objet, qui servira de modèle à l'emblème de l'État d'Israël, vingt siècles plus tard. L'empereur Vespasien fait ensuite exposer le butin dans un bâtiment construit à cet effet, le Temple de la Paix, où le candélabre restera visible pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce qu'un incendie ravage l'édifice en 191. C'est à partir de ce moment que la piste documentée s'interrompt, et que commence la véritable enquête.

Rome pillée à son tour

La ville qui avait pillé Jérusalem connaît, deux siècles plus tard, le même sort. En 410, les Wisigoths d'Alaric mettent Rome à sac ; en 455, les Vandales de Genséric récidivent, plus brutalement encore, pendant quatorze jours de pillage systématique. La ménorah, si elle se trouvait encore dans la ville, a nécessairement changé de mains à l'une de ces deux occasions — mais laquelle ? Une légende tenace veut qu'Alaric, mort peu après le sac de 410 près de Cosenza, en Calabre, ait été enseveli avec le trésor volé, le lit d'un fleuve détourné puis remis en place pour dissimuler la tombe à jamais. Une version concurrente, aujourd'hui privilégiée par la plupart des historiens, attribue plutôt le vol aux Vandales de 455, qui auraient emporté le candélabre jusqu'à Carthage, leur nouvelle capitale nord-africaine.




L'histoire ne s'arrête pas là. Près d'un siècle plus tard, en 533-534, le général byzantin Bélisaire écrase le royaume vandale et reprend Carthage au nom de l'empereur Justinien. L'historien Procope de Césarée, qui accompagne l'expédition, affirme avoir vu, parmi le butin ramené, les trésors mêmes du Temple de Jérusalem, aussitôt exhibés en triomphe dans les rues de Constantinople. Puis, selon ce même Procope, la piste prend un tour presque théologique : averti qu'un Juif de sa cour le mettait en garde contre la malédiction pesant sur tout lieu ayant hébergé ces objets — 



Rome pillée, puis Carthage à son tour —, Justinien, superstitieux, aurait fait renvoyer les trésors à Jérusalem. Si ce récit est exact, la ménorah aurait ainsi bouclé la boucle, revenant mourir dans l'oubli, précisément là où l'aventure avait commencé cinq siècles plus tôt.

Deux trésors, deux légendes, une même route vers l'ouest — et c'est cette route commune qui a fini par les confondre.

L'autre trésor : la Table qui, elle, est bien allée jusqu'à Damas

Le Temple ne fut pas dépouillé d'un seul objet précieux, mais de plusieurs, et l'un d'eux, la table des pains de proposition — que la légende médiévale rebaptisera « Table de Salomon » —, a suivi un tout autre chemin, parfaitement documenté par les chroniqueurs arabes. Prise elle aussi par les Wisigoths lors du sac de Rome en 410, elle voyage avec leur trésor royal à travers le sud de la Gaule, par Carcassonne puis Narbonne, avant de rejoindre l'Espagne wisigothique : Barcelone à partir de 531, puis Tolède, capitale du royaume, à partir de 546. Elle y demeure près de deux siècles, jusqu'à ce que l'invasion musulmane de 711 renverse le dernier roi wisigoth, Roderic, à la bataille du Guadalete.




C'est le général berbère Tariq ibn Ziyad — celui-là même dont le nom reste attaché au rocher de Gibraltar, « Jabal Tariq » — qui découvre la table à Tolède et s'en empare comme butin de guerre. Une rivalité éclate aussitôt avec son supérieur, le gouverneur Musa ibn Nusayr, chacun voulant s'attribuer l'honneur de l'offrir au calife omeyyade Al-Walid, à Damas. Les chroniques rapportent même que Tariq, prévoyant la dispute, aurait discrètement retiré l'un des pieds de la table avant de la remettre à Musa, afin de pouvoir prouver, le moment venu devant le calife, que c'était bien lui, et non son rival, qui l'avait trouvée le premier. La table parvient ainsi jusqu'à Damas, capitale du califat, où elle est présentée à la cour — avant de disparaître à son tour des archives, sans que l'on sache ce qu'il en est advenu par la suite.




Deux objets, deux destins

  • La ménorah : Jérusalem → Rome (71) → Temple de la Paix, incendié en 191 → Wisigoths (410) ou Vandales (455) → peut-être Carthage puis Constantinople (534) → peut-être Jérusalem, sur ordre de Justinien
  • La table du Temple : Jérusalem → Rome (71) → Wisigoths (410) → Narbonne, Barcelone, Tolède → prise par Tariq ibn Ziyad (711) → Damas, sous le calife Al-Walid

Ce que Rome cacherait peut-être encore

La rumeur la plus tenace, et la plus difficile à vérifier, situe l'objet non pas en Orient mais au cœur même du Vatican. Elle s'appuie sur un détail troublant : en 1900, dans l'ancien ghetto de Rome, on exhume une inscription rapportant que trois Juifs auraient été décapités, des siècles plus tôt, sur ordre impérial, pour avoir tenté de récupérer dans le Tibre l'Arche d'alliance et la ménorah — preuve, selon certains, qu'une tradition ancienne situait déjà les deux trésors cachés dans le fleuve plutôt qu'emportés au loin. 


Une mosaïque du XIIIe siècle dans la basilique romaine de Saint-Jean-de-Latran affirme, elle, explicitement que la Ville éternelle conserve toujours ces objets. Le Vatican a toujours démenti. Mais le simple fait qu'une telle rumeur ait survécu huit siècles, jusqu'à ressurgir dans la presse à chaque visite papale dans une synagogue, dit assez ce que cet objet continue de représenter : non pas un simple lingot d'or perdu dans les remous de l'histoire, mais la preuve, toujours espérée, toujours différée, qu'un vainqueur ne garde jamais éternellement ce qu'il a volé.

Le Symbole de la renaissance d'Israël ...