Fier de la famille de mon gendre Artur, je voulais décrire la vie d'Ada Lichtman , Ada ce joli prénom que porte avec fierté ma petite fille qui vit à Amsterdam.
Née le 1er janvier 1915 à Jarosław (alors en Autriche-Hongrie, aujourd’hui Pologne), est l’une des rares survivantes du camp d’extermination de Sobibor.
Déportée en juin 1942 dans un convoi de 7 000 Juifs, elle est sélectionnée dès son arrivée pour travailler à la blanchisserie des SS, avec deux autres femmes : Beila Sobol et Serka Katz. Son témoignage, recueilli en polonais en 1959 à Holon (Israël), constitue l’un des récits les plus détaillés et les plus poignants sur la vie quotidienne dans ce camp de la mort.
Le convoi arrive dans un chaos indescriptible : sifflement de locomotive, portes fracassées, cris des SS et des gardes ukrainiens (« Schneller, heraus ! »), coups de fouet et de bâton. Aveuglés par la lumière après des jours dans l’obscurité des wagons, les déportés sont triés.
Ada, veuve (son mari tué à Pustków), est sortie du rang par l’officier SS Gustav Wagner. Il lui ordonne de choisir deux aides pour la blanchisserie. Sur 7 000 personnes, seules trois survivent ce jour-là ; les autres sont gazées en quelques heures dans le camp III. Les tas de vêtements, valises, landaus et chaussures d’enfants s’amoncellent en silence.
Les trois femmes sont logées dans une petite chambre aux châlits superposés, près des ateliers d’artisans juifs (bijoutiers, tailleurs, cordonniers). Leur travail est épuisant : lessive du linge sale des SS (plein de poux), désinfection au lizol, eau tirée d’un puits profond, transport en landaus sur deux kilomètres pour le bouillage. Serka, qui fait aussi le ménage chez les Allemands, se montre souvent violente et refuse d’aider, laissant Ada et Beila trimer du matin au soir jusqu’à l’épuisement total (bras et jambes gonflés, poumons brûlants).
Sobibor est un lieu d’extermination systématique, mais aussi de cruauté gratuite. Presque chaque jour arrivent des convois de petites villes et villages polonais. Les victimes attendent parfois des heures ou toute la nuit sur la place, sans ombre ni eau. La nuit, le garde ukrainien Iwan viole des fillettes tandis que ses collègues illuminent la scène avec des torches. Ada ose un soir entrouvrir sa porte ; l’Oberwachmann Lachman et son chien Barry la menacent aussitôt.
Les SS s’amusent avec sadisme :
Paul Groth tue les « fatigués » qu’il prétend envoyer au lazaret, pend des hommes, force un prisonnier à boire de l’urine et des alcools avant de le faire fouetter. Des femmes viennoises sélectionnées pour la cuisine sont violées puis fusillées après quelques semaines. Une femme accouche près de la blanchisserie ; Wagner donne le nouveau-né à tuer et jeter dans une fosse d’aisances. Le petit corps remonte à la surface le lendemain. Wagner jette lui-même des enfants gelés ou vivants comme des « petits animaux » dans des wagonnets. Des Juifs affamés en pyjamas rayés (probablement de Majdanek ou d’un autre camp) sont battus à mort à coups de branche par Gomerski, puis arrosés de chlorure corrosif, vivants ou morts.
Les gardes ukrainiens et SS (Wagner, Frenzel, Gomerski, Bolender, Michel, etc.) multiplient les humiliations : exercices disciplinaires humiliants (ramper, sauter comme des grenouilles), danses forcées pendant les exécutions, chants pendant les fusillades. Quand 72 Hollandais sont abattus après une tentative d’évasion dénoncée, les femmes sont obligées de chanter tandis que les salves retentissent.
Les Juifs du camp (environ 600 travailleurs forcés) construisent paradoxalement le luxe des SS : un mess élégant comme un café, pelouses, fleurs, panneaux artistiques, villas décorées par des peintres et sculpteurs juifs. Derrière la palissade, les victimes se déshabillent avant d’être gazées.
Les évasions tentées (comme celle du Waldkommando où 12 hommes tuent un garde) entraînent des représailles collectives : exécutions publiques auxquelles les survivants doivent assister sans détourner les yeux. Les kapos juifs (Mojsze « le Gouverneur », puis Berliner) se montrent souvent plus cruels que les SS pour plaire à leurs maîtres.
Ada subit elle-même une violente bastonnade par l’Unterscharführer Graetschus et des Ukrainiens pour une veste volée : gifles, coups de poing avec gants de boxe, fouet, coups de pied dans le dos jusqu’à l’évanouissement. Elle rampe ensuite sur les graviers, blessée, le visage tuméfié, la mâchoire démise. Wagner, étrangement, l’épargne parfois (il la dispense de travail un jour, lui évite le « lazaret »).
Malgré tout, des moments de dignité subsistent : prières de Yom Kippour cachées dans une baraque, avec violon ; tentatives d’entraide ; humour noir (les femmes habillent une poupée en uniforme Hitlerjugend pour Wagner, qui ne comprend pas l’ironie).
Ada apprend la mort de sa mère, arrivée dans un convoi de Cracovie : elle est gazée le jour même sans qu’Ada puisse l’approcher, pour ne pas être emmenée avec elle. Elle récite le kaddish pour elle.
À l’automne 1943, les convois se raréfient : les SS savent que les Juifs d’Europe de l’Est sont presque tous exterminés. Le camp est fortifié, miné, électrifié. Ada et les autres sentent leur fin proche. Le 14 octobre 1943 éclate la grande révolte de Sobibor, organisée notamment par des prisonniers soviétiques et juifs (Alexander Pechersky, Leon Feldhendler…). Ada fait partie des quelque 300 évadés qui réussissent à fuir dans la forêt ; une cinquantaine seulement survivront jusqu’à la Libération.
Après la guerre, Ada Lichtman s’installe en Israël. Elle témoigne dès 1959, puis au procès d’Eichmann en 1961, dans des interviews pour Claude Lanzmann (dans le film Shoah et Les Quatre Sœurs), et auprès de nombreux historiens et institutions (USHMM, etc.). Elle meurt en 1993.
Son récit, d’une précision implacable, montre Sobibor non seulement comme une usine de mort industrielle, mais comme un enfer de sadisme quotidien où la vie ne tient qu’à un fil : un jour de travail supplémentaire, un caprice d’un SS, une sélection évitée de justesse.
Ada Lichtman incarne cette résistance par la survie et par la parole : « Pour chaque jour de dur labeur, je recevais le plus grand salaire qu’un Juif pouvait recevoir… un jour de vie. »