Alexandre le Grand chez les Juifs :
Le conquérant devenu personnage du Talmud
Il n’a régné que treize ans et n’a fait que traverser la Judée. Pourtant, Alexandre a changé pour toujours le monde dans lequel vivrait le peuple juif.
Les rabbins, eux, en ont fait un héros, un élève et parfois un fou. Retour sur une rencontre fondatrice entre la Grèce et la Judée (Israël)
Le conquérant : 332 avant notre ère
En 332, après la bataille d’Issos, Alexandre descend la côte levantine. Il assiège Tyr sept mois durant, prend Gaza, entre en Égypte où il fonde Alexandrie.
La Judée, petite province perse gouvernée par le grand prêtre de Jérusalem, change de maître sans combat. En apparence, rien de plus qu’un transfert de tutelle.
En réalité, c’est un basculement de civilisation. Avec Alexandre arrivent la langue grecque, la cité, le gymnase, la philosophie.
À sa mort en 323, son empire se disloque entre ses généraux : la Judée sera ballottée entre les Ptolémées d’Égypte et les Séleucides de Syrie.
Un siècle et demi plus tard, l’hellénisation forcée d’Antiochos IV provoquera la révolte des Maccabées. Ce n’est pas un hasard si le premier livre des Maccabées s’ouvre sur Alexandre : tout commence avec lui.
La Bible avait déjà vu passer le bouc venu de l’Occident, qui brise les deux cornes du bélier perse.
Le Livre de Daniel l’a d’ailleurs « prophétisé » : au chapitre 8, un bouc à la corne unique terrasse le bélier de la Perse, puis sa corne se brise et quatre autres surgissent. Au chapitre 11, un roi puissant domine, puis son royaume est partagé aux quatre vents du ciel. Alexandre entre dans l’histoire juive par la porte de l’Écriture.
Le roi qui s’inclina devant le grand prêtre
La tradition judéo-hellénistique s’empare aussitôt du personnage. Flavius Josèphe, au Ier siècle, raconte dans ses Antiquités juives une scène inoubliable : Alexandre marche sur Jérusalem ; le grand prêtre Yaddoua sort à sa rencontre, revêtu de ses habits sacrés, le Nom divin gravé sur la lame d’or de son front.
Le conquérant descend de cheval et se prosterne. À ses généraux stupéfaits, il explique avoir vu cet homme en songe, en Macédoine, lui promettre la victoire. Il offre un sacrifice au Temple, se fait lire la prophétie de Daniel et accorde aux Juifs le droit de vivre selon leurs lois.
Aucun historien grec ne mentionne cette visite, et les chercheurs la tiennent pour légendaire. Mais elle dit l’essentiel : le maître du monde reconnaît la grandeur du Dieu d’Israël. L’Alexandrie qu’il a fondée deviendra d’ailleurs la capitale du judaïsme de langue grecque. C’est là que la Torah sera traduite en grec, la Septante, et que Philon tentera de réconcilier Moïse et Platon.
L’Alexandre des rabbins
Le Talmud reprend la rencontre de Josèphe, mais en change les acteurs. Selon le traité Yoma (69a), les Samaritains obtiennent d’Alexandre la permission de détruire le Temple. Shimon le Juste, le grand prêtre, vient au-devant du roi, qui descend de son char et se prosterne : l’image de cet homme, dit-il, le précède dans toutes ses batailles. Les Samaritains sont châtiés, et le jour devient une fête, le 25 Tevet.
Les autres visages d’Alexandre dans la littérature rabbinique
- L’élève. Dans le traité Tamid (31b-32a), Alexandre interroge les Sages du Néguev : le ciel fut-il créé avant la terre ? Qui est sage ? Qui est puissant ? Le conquérant vient chercher la sagesse chez les Juifs.
- L’œil insatiable. Aux portes du Paradis, on lui remet un œil humain. Posé sur une balance, il pèse plus que tout son or, jusqu’à ce qu’on le recouvre d’un peu de poussière : le désir humain n’est rassasié que par la mort.
- Le juge jugé. Le Midrash (Bereshit Rabba 33) l’envoie chez un roi lointain qui, par sa justice étrange, lui fait honte de la sienne.
- L’arbitre. Le traité Sanhédrin (91a) met en scène devant lui des procès contre les Juifs, sur la terre de Canaan et l’or d’Égypte, que gagne un simple homme du peuple, Guebiha ben Pessissa.
- Le prénom. Une tradition tardive rapporte que, faute de statue, les prêtres promirent de donner son nom aux garçons nés cette année-là. Alexandre devint ainsi l’un des rares prénoms grecs adoptés par les Juifs.
Le Talmud de Jérusalem (Avoda Zara 3, 1) va plus loin : Alexandre s’élève dans les airs, jusqu’à voir le monde comme une boule et la mer comme un plat.
Le conquérant devient un explorateur des limites du monde, un Prométhée que la sagesse juive ramène à sa mesure.
Une rencontre jamais achevée
Pourquoi les Sages ont-ils tant aimé ce païen ? Parce qu’à travers lui, ils pensaient leur propre rapport à la Grèce. Alexandre, c’est la puissance qui s’incline devant le spirituel ; c’est la raison grecque qui vient interroger la Torah ; c’est l’ambition humaine rappelée à sa finitude. Le judaïsme n’a ni rejeté ni épousé l’hellénisme : il l’a converti en question.
Emmanuel Lévinas ne disait pas autre chose lorsqu’il assignait au judaïsme la tâche de dire en grec ce que la Grèce n’avait pas su penser.
La langue universelle de la raison, au service d’une éthique venue de Jérusalem. La rencontre commencée en 332 dure encore.
©JBCH Octobre 2026
© JBCH Octobre 2026. Références : Daniel 8 et 11 ; 1 Maccabées 1 ; Flavius Josèphe, Antiquités juives XI, 8 ; Talmud de Babylone, Yoma 69a, Tamid 31b-32a, Sanhédrin 91a ; Talmud de Jérusalem, Avoda Zara 3, 1 ; Bereshit Rabba 33.