Israël et la tentation du Lavi bis
Chimère récurrente ou nécessité stratégique ? Le fantasme d'un nouveau chasseur national ressurgit à chaque conflit majeur. Mais la vraie question n'est peut-être plus de savoir si Israël doit construire seul — elle est de savoir avec qui.
Le précédent reste instructif. Lancé en 1980, le chasseur d'Israel Aircraft Industries vola dès 1986 avec des qualités réelles — commandes électriques, faible signature radar, avionique avancée — avant d'être sabordé en 1987 sous la pression de Washington, soucieux de préserver ses propres exportations d'avions de combat. Depuis, Israël a fait un choix pragmatique : plutôt que de développer sa propre cellule, il a greffé sa supériorité technologique — guerre électronique, radars, munitions intelligentes — sur des plateformes américaines, F-15, F-16, et désormais le F-35I Adir, dont la flotte doit atteindre 75 appareils.
Ce choix a un prix : une dépendance structurelle à Washington, cruelle chaque fois qu'un désaccord politique menace la fourniture de pièces ou de munitions. La guerre contre l'Iran en 2026 a ravivé ce débat. Or l'industrie israélienne d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle de 1987 : IAI, Rafael et Elbit dominent mondialement les drones, l'intelligence artificielle embarquée et le combat en réseau.
Car la comparaison avec la Suède est trompeuse autant qu'éclairante. Comme Israël, Stockholm a préservé une souveraineté aéronautique complète avec le Gripen, à coût maîtrisé et succès à l'export. Mais la Suède n'a jamais eu à affronter un droit de veto américain sur son propre programme : c'est bien là que gît la différence. Un avion cent pour cent israélien coûterait des dizaines de milliards et se heurterait aux mêmes obstacles diplomatiques qu'en 1987 — sauf à trouver un partenaire suffisamment vaste, solvable et politiquement libre de tout droit de regard américain. Un pays, en somme, qui ressemble de plus en plus à l'Inde.
Le chaînon indien
New Delhi cherche, elle aussi, un raccourci vers la sixième génération. Le programme national AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) accumule les retards — premier vol repoussé à 2028 — et l'armée de l'air indienne, qui n'aligne qu'une trentaine d'escadrons pour un besoin d'au moins quarante-deux, presse le gouvernement d'agir. New Delhi a officiellement fait savoir qu'elle explorait un rapprochement avec l'un des deux consortiums occidentaux de sixième génération, le FCAS franco-germano-espagnol ou le GCAP britanno-italo-japonais. Aucune de ces pistes n'a encore abouti, et les deux se heurtent aux mêmes réticences sur les transferts de technologies critiques qui ont déjà freiné le partenariat avec Dassault.
C'est précisément cette impasse qui rend l'option israélienne crédible. Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, Israël n'a jamais rechigné à transférer des technologies sensibles à l'Inde dès lors que la relation industrielle le justifiait. Le missile Barak-8, conçu conjointement par IAI et l'organisme public indien de recherche pour la défense (DRDO), en est la preuve depuis quinze ans : l'Inde y a apporté sa propulsion, Israël son guidage et son électronique — un partage de souveraineté technologique qu'aucun partenaire occidental n'a jamais accepté avec New Delhi au même degré.
- Coentreprise Barak-8 / MR-SAM, développée par IAI et la DRDO, opérationnelle dans la marine et l'armée de l'air indiennes
- Nouvelle coentreprise IAI-DCX annoncée en Inde en 2025
- Partage annoncé de technologies de défense antimissile israéliennes (Iron Dome, Iron Beam, Arrow) dans le cadre de la Mission Sudarshan Chakra
- Accords Rafael-BDL et Kalyani-Rafael pour la production locale de munitions et systèmes de précision
Rien de tout cela ne constitue, à ce jour, un programme commun d'avion de sixième génération : ni Tel-Aviv ni New Delhi n'ont rien annoncé de tel, et les discussions publiques indiennes restent tournées vers l'Europe.
Mais l'architecture industrielle existe déjà, elle est rodée, et elle repose sur une confiance mutuelle que ni Paris ni Londres n'ont su construire avec l'Inde en un quart de siècle. Un « AMCA israélisé » — cellule indienne, avionique et guerre électronique israéliennes, financement partagé — coûterait moins cher qu'un programme purement national des deux côtés, et affranchirait Israël, au moins partiellement, de la tutelle américaine.
L'obstacle n'est donc pas industriel, il est politique. Washington observerait un tel rapprochement avec la même nervosité qu'en 1987, et New Delhi devrait pour sa part renoncer, au moins en partie, à ses négociations européennes. Mais la logique de fond — un pays de taille moyenne à l'industrie électronique surclassée s'alliant à un géant démographique en quête de souveraineté aérienne a plus de cohérence stratégique qu'un nouveau Lavi solitaire.
Ce n'est pas encore une hypothèse officielle. Ce devrait en être une. Imaginez l'état des relations israélo-américaine quand les amis de Mamdani seront au pouvoir ...