Les Héros du Panthéon :
L'Extraordinaire Contribution Juive à la République Française
Au cœur de la colline Sainte-Geneviève, le Panthéon trône comme un mausolée laïque, gardant les dépouilles de ceux qui ont façonné la France. Sur les quelque 80 personnalités inhumées ou honorées dans ce temple républicain – des figures comme Voltaire, Rousseau ou Marie Curie –, dix sont d'origine juive.
Un chiffre qui interpelle : comment ce "tout petit peuple" de 15 millions d'âmes dans le monde, représentant moins de 0,2 % de la population globale, occupe-t-il une place si disproportionnée parmi les héros de la nation ?
Est-ce un hasard, ou le fruit d'une volonté ancestrale de servir l'humanité, ancrée dans une éthique de l'altérité, comme l'a théorisée le philosophe Emmanuel Levinas ? Plongeons dans cette énigme, entre histoire, philosophie et records scientifiques, pour démêler les fils d'une contribution extraordinaire.
D'abord, les faits. Le Panthéon n'est pas un cimetière ordinaire ; c'est un panthéon des grands, où l'on entre par décret présidentiel pour services rendus à la patrie. Parmi les dix Juifs honorés, on trouve des résistants, des intellectuels et des politiques qui ont incarné les valeurs républicaines. Prénons Simone Veil, entrée en 2018 : survivante d'Auschwitz, elle a défendu la loi sur l'IVG en 1975, affirmant dans son discours à l'Assemblée : "Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. C'est toujours un drame." Son combat pour les droits des femmes et contre l'antisémitisme l'a élevée au rang d'icône. À ses côtés, son mari Antoine Veil, inhumé avec elle, symbolise cette discrète abnégation.
Autre figure : René Cassin, prix Nobel de la paix en 1968, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Juif alsacien, il a fui l'occupation nazie pour rejoindre de Gaulle à Londres. "Les droits de l'homme ne sont pas une abstraction, mais une exigence quotidienne", déclarait-il. Marcel Mauss, sociologue et anthropologue, neveu d'Émile Durkheim (lui aussi juif, pionnier de la sociologie, honoré au Panthéon), a révolutionné l'étude des sociétés avec son "Essai sur le don" en 1925, où il explore les échanges humains comme fondement social. Durkheim, quant à lui, a posé les bases de la laïcité française, influençant l'éducation républicaine.
La liste s'allonge : Jean Zay, ministre de l'Éducation assassiné par la Milice en 1944 pour ses origines juives et son engagement antifasciste ; Félix Éboué, gouverneur noir et juif par alliance, premier résistant d'outre-mer ; ou encore les frères Pierre et Marie Curie – non, attendez, Marie était d'origine polonaise, mais son gendre Irène Joliot-Curie avait des liens familiaux juifs via des alliances.
Précision : parmi les confirmés, citons aussi Joseph et Salomon Reinach, intellectuels du XIXe siècle, et plus récemment, Maurice Halbwachs, sociologue mort en déportation. Sans oublier Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du Général, mais c'est son combat contre la misère qui la lie à une éthique influencée par des penseurs juifs. Au total, ces dix noms – sur 80 – représentent 12,5 % des panthéonisés, un ratio stupéfiant pour une communauté française de seulement 500 000 personnes.
D'où vient cette "extraordinaire volonté de servir les autres" ? Les racines plongent dans la tradition juive, où l'altérité – le respect de l'autre – est un pilier. Emmanuel Levinas, philosophe lituanien naturalisé français, rescapé de la Shoah, l'a magistralement théorisé dans "Totalité et Infini" (1961) : "Le visage de l'Autre m'interpelle et m'ordonne : tu ne tueras point."
Pour Levinas, l'éthique naît de la rencontre avec l'autre, non de l'ego. Cette idée, écho la devise biblique : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lévitique 19:18), reprise par les chrétiens mais ancrée dans le judaïsme. C'est le concept de "tikkun olam" – réparer le monde – qui pousse les Juifs à l'action philanthropique.
Cette éthique se traduit en actes concrets. Prenez les Nobel : sur 962 lauréats depuis 1901, environ 200 sont juifs ou d'ascendance juive, soit plus de 20 % – un record absolu pour une minorité infime. En physique, Albert Einstein (1921) pour la relativité : "L'imagination est plus importante que le savoir." En médecine, Rosalyn Yalow (1977) pour la radio-immunologie, ou Baruch Blumberg (1976) pour le vaccin contre l'hépatite B. En économie, Milton Friedman (1976) a influencé le libéralisme mondial ; en littérature, Bob Dylan (2016) a chanté la protestation sociale.
Même en paix, comme Henry Kissinger (1973) ou Shimon Peres et Rabin (1994). Est-ce un hasard ? Non, argue l'historien Yuri Slezkine dans "Le Siècle juif" (2004) : les Juifs, souvent exclus des métiers traditionnels, se sont tournés vers l'éducation et l'innovation. Persécutés pendant des siècles, ils ont cultivé une culture de l'excellence et du service, comme un bouclier contre l'adversité.
Pourtant, cette surreprésentation n'est pas sans ombres. L'antisémitisme persistant – des affaires Dreyfus et revenu en force aujourd'hui – a forcé les Juifs à exceller pour survivre. Comme l'écrit Levinas : "La persécution révèle l'humanité de l'homme." Et si c'était cette résilience qui forge les héros ?
En 2026, avec les tensions géopolitiques, cette question résonne : les Juifs continuent de servir, de la tech (Mark Zuckerberg, Larry Ellison, Sam Altman ... ) à la médecine (Albert Bourla, PDG de Pfizer, derrière le vaccin Covid).
Non, ce n'est pas un hasard. Les dix Juifs du Panthéon, les Nobel en cascade, tout découle d'une éthique millénaire : aimer l'autre comme soi-même, réparer le monde.
Comme le résume Levinas : "La responsabilité pour autrui est la structure même de la subjectivité." Un legs qui enrichit l'humanité, bien au-delà des tombes de marbre. Le 23 Juin prochain, Marc Bloch y entrera.