Israël & mémoi
De Golda à NILI : cinquante ans d'une même obligation
- L'opération « Colère de Dieu » (1972) : C'est l'opération que la Première ministre Golda Meir a réellement ordonnée. À la suite du massacre d'athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 par le groupe terroriste palestinien Septembre noir, elle a autorisé le Mossad à traquer et éliminer les responsables de cet attentat à travers le monde.
Munich avait donné un serment. Le 7-Octobre lui a donné un fichier Excel. Entre les deux, la même phrase, prononcée à cinquante ans d'écart : nous les chasserons jusqu'au derni
JBCH Réflexions — Jacques-Bernard Septembre 2026
Le 12 septembre 1972, six jours après l'assassinat des onze athlètes israéliens aux Jeux de Munich, Golda Meir monte à la tribune de la Knesset.
Elle n'y prononce pas un discours de deuil, elle y prononce une doctrine : « Nous n'avons pas d'autre choix que de frapper les organisations terroristes partout où nous pouvons les atteindre. C'est notre obligation envers nous-mêmes et envers la paix. »
Aux familles des victimes, elle promet, dans des termes plus crus encore, que pas un seul des responsables « ne marchera plus longtemps sur cette terre ».
Israël, à l'époque, n'a que peu de moyens face à l'ampleur de sa promesse. Retrouver un homme, en 1972, exige des années de filatures, d'informateurs, de photographies volées. L'opération « Colère de Dieu », que Meir autorise et suit personnellement — chaque élimination devant en principe recevoir son aval ou celui d'un comité restreint — traque quelques dizaines de noms sur plus d'une décennie. Zvi Zamir, alors patron du Mossad, réfutera plus tard l'idée d'un ordre de pure vengeance : il parlera d'une campagne visant à démanteler une infrastructure terroriste et à prévenir de nouveaux attentats. La nuance, déjà, comptait.
Deux traques, une même formule
1972 — Golda Meir, à la Knesset : « Nous n'avons pas d'autre choix que de frapper les organisations terroristes partout où nous pouvons les atteindre. »
2026 — un membre de l'unité NILI, cité par la presse : « Car pour NILI, le 8 octobre n'est jamais arrivé. »
Cinquante-quatre ans plus tard, la même obligation morale s'énonce à une tout autre échelle. Depuis le 7 octobre 2023, l'unité NILI, formée conjointement par le Shin Bet et Tsahal, ne traque plus quelques dizaines d'hommes mais plusieurs milliers. Le support a changé de nature : ce n'est plus le carnet de l'agent de terrain, c'est un tableur, où sont consignés noms, visages, itinéraires. Les responsables du massacre ont eux-mêmes fourni une part de la matière qui permet de les identifier — ils s'étaient filmés, photographiés, publiés — et la reconnaissance faciale, appuyée par l'intelligence artificielle, fait le reste. Munich se retrouve, cinquante ans après, rattrapé par l'ère de la trace numérique.
« Nous les chasserons jusqu'au dernier. »
Le chiffre donne le vertige : selon les recoupements de presse, environ 5 000 individus liés à l'attaque ou à la détention d'otages auraient été identifiés, plus de 2 700 tués, environ 300 capturés.
Ce sont des chiffres israéliens, invérifiables un par un de façon indépendante, mais leur ordre de grandeur suffit à mesurer le changement d'échelle depuis Munich. Golda Meir promettait de frapper des organisations.
NILI, elle, nomme des hommes — un par un, un dossier après l'autre — dans un souci d'individualisation qui n'est pas sans écho avec la manière dont Israël a toujours refusé de compter ses propres morts comme une masse anonyme.
C'est ici que la comparaison avec Munich, aussi tentante soit-elle, doit s'arrêter. Golda Meir elle-même hésitait moralement sur le principe d'assassinats ciblés hors du territoire israélien ; elle ne s'y était résolue, disait-elle, qu'après l'échec des Européens à protéger les athlètes et la libération précoce des terroristes survivants par l'Allemagne. Cette hésitation morale existe toujours aujourd'hui, mais elle s'est déplacée : elle n'est plus dans le principe de la traque, largement consensuel après le 7-Octobre, mais dans sa limite juridique.
Deux spécialistes du droit des conflits armés, Michael Schmitt et Ryan Goodman, l'ont récemment rappelé sans détour : avoir participé aux crimes du 7-Octobre ne place pas un homme éternellement hors de toute protection du droit. Ce qui rend une frappe licite, c'est le statut et l'activité de la cible au moment où la force est employée — non son passé, aussi abject soit-il.
C'est très exactement la nuance qu'introduit Tsahal lorsqu'elle annonce, le 30 juillet 2026, la mort de Muhammad Bassam Mushtaha, impliqué dans la détention de plusieurs otages : l'armée ne se contente pas de rappeler son rôle le 7-Octobre, elle précise qu'il préparait de nouvelles attaques. Cette précision n'est pas un détail de communication.
Elle est la ligne, ténue mais réelle, qui sépare une politique de sécurité d'une vengeance différée la même ligne que Golda Meir, à sa manière et avec les moyens de son siècle, cherchait déjà à ne pas franchir.
Ce qui frappe, au fond, dans cette continuité de cinquante ans, ce n'est pas la technologie elle a tout changé, du carnet d'agent au fichier biométrique. C'est la constance d'un principe qu'aucune génération israélienne, confrontée au meurtre de masse de ses civils, n'a jamais renié : nommer chaque bourreau, refuser qu'il se dissolve dans l'anonymat commode des « terroristes », et le poursuivre aussi longtemps qu'il le faudra.
Golda Meir l'a formulé à la tribune de la Knesset. NILI le pratique aujourd'hui dans un tableur. Le vocabulaire a changé. L'obligation, elle, n'a pas bougé d'un pouce.
Nili sont les initiales de « Netzakh Israël Lo Yeshaker » (נצח ישראל לא ישקר) (« L'éternité d'Israël ne sera pas démentie »), verset tiré du premier Livre de Samuel (1S I,15-29).
Sources : discours de Golda Meir à la Knesset (12 septembre 1972) et témoignages rapportés sur l'opération « Colère de Dieu » ; reportages sur l'unité NILI, Channel 12 et Times of Israel (2026) ; analyse juridique de Michael Schmitt et Ryan Goodman sur le droit applicable aux frappes ciblées. Septembre 2026