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vendredi 14 août 2026

IMEC La Nouvelle route Inde - Europe JBCH N° 2608 - 089

 JBCH Réflexions — Édition du 14 août 2026Rubrique Géopolitique & Économie

JBCH RÉFLEXIONS

« Regarder loin, pour comprendre proche »

Dossier du jour — Le corridor IMEC face à la manœuvre turco-syrienne

PAGE 1 — L'ANALYSE

Haïfa, l'atout que la Turquie ne peut pas contourner


Pendant qu'Ankara rêve d'un rail ottoman via la Syrie, Israël tient déjà la clé du port — et l'Inde la tient avec lui

Par la rédaction de JBCH Réflexions


Il y a un mois, quelques jours avant le triste anniversaire du 7 octobre 2023, l'analyste Dan Perry rappelait dans The Times of Israel l'ambition du corridor IMEC : India-Middle East-Europe Economic Corridor  dévoilé en 2023 à New Delhi. 

Un réseau de ports, de rails, de câbles et de pipelines devant relier l'Inde à l'Europe en passant par le Golfe, la Jordanie et Israël, avec Haïfa comme tête de pont méditerranéenne. Trois années de guerre ont mis le projet en sommeil. Mais l'urgence, elle, n'a fait que grandir.




Le calcul est limpide. L'Inde tire aujourd'hui la croissance mondiale. L'Europe cherche à se libérer de sa dépendance aux routes maritimes fragiles  : Ormuz, Bab-el-Mandeb, Suez  que les Houthis et l'Iran ont montrées vulnérables ces trois dernières années. 

Un corridor terrestre pourrait réduire les délais de transport de 40 % et les coûts logistiques d'environ 30 %, ramenant le coût d'un conteneur standard de 6 000 à environ 4 200 dollars. Même à un volume modeste, l'économie annuelle se chiffrerait en milliards.

Encart — Ce qu'apporterait IMEC à Israël

Un statut de jonction incontournable entre l'Asie et l'Europe ; l'exportation de son savoir-faire en cybersécurité, semi-conducteurs, dessalement et énergie ; des investissements massifs vers Haïfa et la vallée de Jezréel ; et surtout un ancrage matériel de la normalisation avec l'Arabie saoudite — bien plus difficile à défaire qu'un simple accord de façade.

Or c'est précisément là que la partie se joue désormais. Selon plusieurs sources rapportées par le Jerusalem Post, Riyad examine une option qui ferait passer le corridor ferroviaire par la Syrie, créant une liaison terrestre entre le Golfe et la Méditerranée sans traverser le territoire israélien. 

En avril, Ankara, Amman et Damas se sont accordés sur un axe de transport nord-sud destiné, à terme, à rejoindre le réseau ferroviaire saoudien , avec une étude de faisabilité promise pour la fin de 2026.




La Turquie, elle, ne cache plus son ambition. Après avoir rompu tout commerce avec Israël et multiplié les diatribes d'Erdoğan comparant Netanyahou à Hitler, Ankara promeut la résurrection du vieux chemin de fer du Hedjaz ce rail ottoman qui reliait autrefois Damas à Médine  comme alternative narrative à IMEC. 

Les Émirats et la Jordanie ont signé un accord de 2,3 milliards de dollars pour relier Aqaba aux régions minières du sud, dans la perspective d'une connexion vers la Méditerranée via la Syrie et la Turquie. 

Le président français Emmanuel Macron s'est même rendu à Damas début juillet, première visite occidentale de ce niveau depuis la chute d'Assad signe que Paris, Washington et Ankara partagent un intérêt commun à redessiner la carte syrienne, quitte à y marginaliser Israël.

PAGE 2 — L'ATOUT ISRAÉLIEN

Le rail ottoman contre le fait accompli indien : la carte qu'Ankara ne peut pas battre

Car sur le terrain, un fait change radicalement la donne par rapport aux corridors imaginés du temps de l'Empire ottoman : Haïfa n'appartient plus vraiment à Israël seul — elle appartient en grande partie à l'Inde. Depuis janvier 2023, le port est détenu à 70 % par le géant indien Adani Ports, associé à 30 % au groupe israélien Gadot, pour une concession qui court jusqu'en 2054. New Delhi n'a donc pas seulement un intérêt diplomatique dans IMEC : elle a un actif physique, chiffré à plus d'un milliard de dollars, planté au cœur du port qui gère près de la moitié du trafic conteneurs du pays.




Encart — Haïfa en chiffres

  • Rachat par le consortium Adani (70 %) – Gadot (30 %) : janvier 2023, environ 1,18 milliard de dollars
  • Concession accordée jusqu'en 2054
  • Près de 50 % du trafic conteneurs israélien
  • Février 2026 : visite de Narendra Modi en Israël, consolidant le partenariat autour d'IMEC

C'est là toute la faiblesse du pari turco-syrien. Un rail à travers une Syrie encore convalescente, où l'autorité de Damas reste fragile et disputée par des milices, ne remplace pas en un jour un port opérationnel, modernisé, et déjà intégré aux flux financiers et technologiques indiens. Faire dérailler IMEC vers le nord suppose de convaincre l'Inde d'abandonner un investissement stratégique qu'elle vient à peine de consolider — et de renoncer à la garantie de sécurité qu'offre un partenaire comme Israël face à des routes syriennes dont la stabilité reste à prouver.




L'ancien député Doron Avital, l'un des principaux avocats du projet côté israélien, ne s'y trompe pas : le vrai risque pour Israël n'est pas tant la concurrence syro-turque que l'absence d'une diplomatie économique offensive à Jérusalem, pendant que l'Europe, elle, nomme des responsables dédiés à ce dossier. « Israël est essentiellement un pays européen qui devrait se comporter comme un pont vers l'Est », résume-t-il. C'est bien la question posée aux Israéliens à l'approche des élections du 27 octobre : un gouvernement plus modéré saura-t-il transformer cet avantage matériel — un port, un actionnaire indien, une géographie irremplaçable — en levier diplomatique, avant que Damas et Ankara n'aient eu le temps de couler le premier rail ?

En clair

La Turquie peut ressusciter le fantôme du Hedjaz sur le papier. Elle ne peut pas ressusciter, elle, un actionnaire indien déjà installé, un quai déjà modernisé et une concession déjà signée jusqu'en 2054. Le rail se construit ; le fait accompli, lui, est déjà là.

JBCH Réflexions — bernardch.blogspot.com — Source principale : Dan Perry, « An India-Israel corridor is the biggest Middle East story nobody is talking about », The Times of Israel, 14 août 2026 JBCH Août 2026

La route du Pétrole passe par la Géorgie. JBCH N° 2608 - 088

JBCH  Réflexions 



International

La Géorgie, maillon stratégique de l'approvisionnement pétrolier d'Israël




Entre 50 et 60 % du pétrole importé d'Azerbaïdjan et du Kazakhstan transite par Tbilissi




C'est sur le port d'Ashdod que j'ai pour la première fois entendu le mot "Grouchi" ... Géorgien ...

En Israël, le surnom « grouchi » , dérivé de « Gruzini », les Juifs géorgiens est devenu une étiquette péjorative stigmatisant une communauté entière comme rustre et arriérée.

Ce terme englobe non seulement les Juifs de Géorgie, mais aussi les Juifs des montagnes d'Azerbaïdjan (les « Juhurim »), amalgamés dans un même cliché négatif de provinciaux du Caucase. 







Derrière cette injure se cachent des tensions intercommunautaires entre groupes juifs d'origines différentes, où les stéréotypes de « rusticité » servent à marquer une hiérarchie sociale. 

Loin d'être anodin, ce sobriquet illustre comment même au sein du peuple juif, les origines géographiques peuvent devenir des marqueurs de mépris.

Quand on pense à la Géorgie depuis Israël, on imagine volontiers vacances, montagnes et escapades à Tbilissi rarement le pétrole. 

Pourtant, ce petit pays du Caucase joue un rôle discret mais capital dans la sécurité énergétique de l'État hébreu : plus de la moitié du brut qu'Israël importe d'Azerbaïdjan et du Kazakhstan passe par son territoire.




Un corridor énergétique méconnu

Ce chiffre a été révélé par l'ambassadeur d'Israël en Géorgie, Walid Abu Haya. Il donne une tout autre dimension aux relations entre Jérusalem et Tbilissi, à l'heure où les tensions régionales rappellent combien les routes d'approvisionnement énergétique sont devenues des enjeux stratégiques de premier ordre.




La position géographique du pays explique largement cette importance. Coincée entre Russie, Turquie, Arménie et Azerbaïdjan, avec un débouché sur la mer Noire, la Géorgie se trouve au carrefour des routes reliant l'Asie centrale à l'Europe et au Moyen-Orient. Tbilissi entend d'ailleurs consolider ce statut de corridor, notamment avec le futur port en eaux profondes d'Anaklia.

Une relation vieille de 2 600 ans

Au-delà du pétrole, les liens entre les deux pays s'enracinent dans près de 2 600 ans de présence juive en Géorgie. Après l'effondrement de l'URSS, Israël fut le quatrième pays à reconnaître l'indépendance géorgienne et ouvrit son ambassade à Tbilissi dès février 1993.

« Un pont solide » entre les deux peuples

Les deux États coopèrent aussi étroitement sur le plan sécuritaire, échangeant informations et renseignements. La proximité de l'Iran, avec lequel Tbilissi entretient des relations diplomatiques, fait l'objet d'une attention particulière : des tentatives d'influence iraniennes auprès des populations chiites du pays, notamment dans le champ éducatif, sont évoquées par des sources publiques. L'ambassadeur dit néanmoins faire confiance aux autorités géorgiennes pour contenir toute menace visant Israël, son ambassade ou les intérêts juifs.


Tourisme, savoir-faire et affaires

Le lien le plus visible entre les deux pays reste toutefois le tourisme : plus de 400 000 Israéliens ont visité la Géorgie en 2025, plaçant Israël au quatrième rang des pays d'origine des touristes étrangers, derrière la Russie, la Turquie et l'Arménie. À un peu plus de deux heures de vol, la destination a profité du recul de la Turquie, longtemps prisée, depuis le 7 octobre 2023.

Le commerce bilatéral, évalué entre 50 et 60 millions de dollars en 2024, ne reflète qu'une partie des échanges réels : tourisme, immobilier, agriculture et secteur médical génèrent ensemble plusieurs centaines de millions de dollars d'activité chaque année. Par l'intermédiaire de l'agence MASHAV, Israël a par ailleurs formé plus de 2 000 Géorgiens en trente ans, dans l'agriculture, l'éducation, la santé et la sécurité — une coopération que les deux pays souhaitent désormais étendre à l'innovation, la cybersécurité et l'intelligence artificielle.




Les chiffres clés

  • 50 à 60 % du pétrole azerbaïdjanais et kazakh importé par Israël transite par la Géorgie
  • + de 400 000 touristes israéliens en Géorgie en 2025
  • Commerce bilatéral : 50-60 M$ en 2024
  • + de 2 000 Géorgiens formés en Israël via MASHAV en 30 ans

L'antisémitisme dans les Universités. JBCH N° 2608 - 087

Idées & Polémique


JBCH  Réflexions


« Sionistes, hors des Facs » : quand l'extrême gauche recycle les slogans de l'extrême droite



Du GUD à LFI, les mêmes rhétoriques antijuives

conduit à la haine viscérale du juif par le RN et LFI


Alors que les slogans antisionistes fleurissent dans les manifestations et sur les campus depuis les massacres du 7 octobre 2023, une ironie historique s'impose : l'extrême gauche reprend mot pour mot la rhétorique que l'extrême droite néofasciste utilisait il y a un quart de siècle.

Le GUD, premier soutien étudiant du Hamas


C'est un parallèle qui pourrait surprendre. En mars 2000, le GUD (Groupe Union Défense), mouvement étudiant d'extrême droite radical et violent, distribuait dans la cour de la Sorbonne un tract qui titrait : « Sionistes, hors des Facs » et « À Paris comme à Gaza, Intifada ! »

Ce même tract, comme le rapporte la journaliste Mélanie Dukan dans le magazine L'Arche, rendait hommage à Yehia Ayache, dit « l'ingénieur », l'artificier du Hamas responsable de l'assassinat de dizaines de Juifs en Israël. Ayache, qui fabriquait les ceintures d'explosifs des kamikazes, était alors décrit comme « un glorieux combattant du Hamas ».

Les néofascistes du GUD avaient déjà placardé sur les murs de Paris une photo de ce tueur djihadiste après son élimination en 1996 par le Shabak, le service de sécurité intérieure israélien.






Une convergence idéologique troublante

Le tract en question portait l'emblème du Hezbollah, accolé aux symboles du GUD — le rat et la croix celtique. Une iconographie qui montre combien le « palestinisme » n'a jamais été l'apanage de la seule extrême gauche, même si ses racines françaises remontent historiquement à la Gauche prolétarienne de Benny Lévy en 1968.

Aujourd'hui, LFI (La France Insoumise) et ses sympathisants reprennent ces mêmes codes. Les « nervis d'extrême gauche » recyclent des slogans déjà formulés par des néofascistes issus du nationalisme révolutionnaire.

« L'antisémitisme est la haine la mieux partagée du monde. »
— Michel Winock
Quand la presse néonazie faisait déjà le lit de la rhétorique actuelle

Le magazine néonazi et négationniste Le Choc du mois (1987-1993), fondé par l'ancien collaborationniste François Brigneau, proposait déjà des articles que Jean-Luc Mélenchon, Rima Hassan ou Thomas Portes n'auraient « certainement pas boudés », selon l'auteur.




Sous des titres comme « Israël : tout est bon pour étendre la terre compromise », on retrouvait déjà les mêmes accusations et les mêmes clichés.

Ce qu'on retrouvait déjà dans Le Choc du mois

  • Les accusations de meurtres « de centaines d'enfants arabes » par l'armée israélienne
  • Les clichés antisémites sur « le Juif et l'argent », avec des allégations sur Israël « vendant des permis de séjours » aux arabes
Une même haine partagée

L'extrême gauche contemporaine utilise aujourd'hui exactement la même rhétorique contre les Juifs et Israël que les activistes néofascistes du GUD dans les années 1990-2000. Une convergence qui interroge, à l'heure où les récupérations politiques se multiplient autour de la cause palestinienne.


Les Etats Unis rachètent la Louisiane JBCH N0 2608 - 086


JBCH. REFLEXIONS 


Chronique · Histoire & relations franco-américaines

Thomas Jefferson, ou l'Américain francophile qui doubla son pays

Rédacteur de la Déclaration d'indépendance, ambassadeur amoureux de Paris, artisan malgré lui du plus grand achat territorial de l'histoire américaine : le troisième président des États-Unis doit à la France bien plus qu'un simple penchant esthétique.








Une vie en dates

  • 1743 : naissance dans une plantation de Virginie
  • 1776 : principal rédacteur de la Déclaration d'indépendance, à 33 ans
  • 1784-1789 : ambassadeur des États-Unis en France
  • 1800 : élu président des États-Unis
  • 1803 : signature du traité d'achat de la Louisiane
  • 1826 : mort le 4 juillet, jour anniversaire de l'indépendance

La Louisiane en chiffres

  • 15 millions de dollars pour l'ensemble du territoire
  • Une superficie quatre fois supérieure à la France métropolitaine
  • La superficie des États-Unis double d'un seul coup

Né en 1743 dans une plantation de Virginie, Thomas Jefferson grandit loin de l'Europe, pourtant il découvre le français avant même de connaître la France. Dès l'âge de cinq ans, ce fils de planteur est confié à des précepteurs qui lui enseignent le latin, le grec et les sciences naturelles ; à dix ans, il maîtrise déjà la langue de Molière. Ses lectures le plongent dans les Lumières européennes — Montesquieu, Voltaire, Rousseau — et le destinent à la politique.



De la Virginie à la Déclaration d'indépendance

Élu à vingt-six ans à l'Assemblée législative de Virginie, il devient à trente-trois ans le principal rédacteur de la Déclaration d'indépendance de 1776, ce texte fondateur qui proclame que tous les hommes naissent libres et égaux en droits.


Paris, les salons et la vigne de Monticello

Francophile convaincu, Jefferson rêve de Paris. En 1784, après la mort de son épouse Martha qui le plonge dans une profonde dépression, il accepte le poste d'ambassadeur des États-Unis en France. Pendant cinq ans, il fréquente les salons de La Fayette, Condorcet, La Rochefoucauld et Mirabeau, déguste les grands crus bourguignons et bordelais, et tombe en extase devant le pont du Gard. Il fait même planter de la vigne à Monticello, sa demeure de Virginie.

C'est à lui que La Fayette soumet, en juin 1789, son projet de Déclaration des droits de l'homme.

L'année suivante, lors d'un dîner célèbre à New York en compagnie d'Hamilton et de Madison, Jefferson scelle le compromis qui permettra de fonder définitivement l'Union américaine.





JBCH Août 2026



L'achat de la Louisiane, un coup de billard imprévu

Élu président en 1800, Jefferson hérite d'une situation délicate. Quelques jours avant son élection, la France vient d'acquérir la Louisiane de l'Espagne, menaçant les intérêts américains sur le Mississippi. En 1802, Jefferson envoie secrètement Pierre Du Pont de Nemours à Paris pour négocier l'achat de la seule Nouvelle-Orléans. Mais le destin en décide autrement : l'expédition française à Saint-Domingue ayant échoué et Bonaparte ayant besoin de fonds pour ses guerres européennes, le Premier consul propose soudain de vendre l'ensemble du territoire.

Le traité est signé en 1803. Pour quinze millions de dollars, les États-Unis doublent leur superficie en absorbant un territoire quatre fois plus grand que la France métropolitaine — Jefferson complétera ce coup de maître en envoyant Lewis et Clark explorer ces nouvelles terres vers l'Ouest.

Une figure profondément paradoxale

Cet homme qui a fait de l'expansion vers l'Ouest une réalité demeure pourtant une figure paradoxale. Théoricien de la démocratie agraire, il est aussi un esclavagiste qui, dans ses écrits tardifs, théorisera l'infériorité des Noirs tout en entretenant une relation de plus de trente ans avec Sally Hemings, une esclave qui lui donnera six enfants. Il meurt le 4 juillet 1826, exactement cinquante ans après la proclamation de l'indépendance qu'il avait lui-même rédigée.









L'ARCOM Censure ? JBCH N° 2608 - 085


JBCH REFLEXIONS



Chronique · Médias & liberté d'expression

Arcom contre CNews : la régulation audiovisuelle accusée de dérive autoritaire

Alors que l'Arcom vient de sanctionner CNews et de tancer BFMTV pour des prises de position d'invités, l'ancien directeur général du CSA Jean-Éric Schoettl dénonce une dérive liberticide. Pour lui, l'exigence de neutralité imposée aux chaînes d'information privées menace de transformer l'antenne en « robinet d'eau tiède ».


Les deux sanctions récentes

  • CNews réprimandée le 30 juin 2026 pour des propos de Franz-Olivier Giesbert sur Roubaix
  • BFMTV épinglée début août pour des propos d'Arthur Berdah sur LFI, Sansal et Gleizes
  • Dans les deux cas, l'Arcom invoque un « manque de contrôle de l'antenne »

Ce que redoute Schoettl

  • Un « pluralisme interne » inquisitorial, sans équivalent en Europe
  • Une accumulation d'avertissements menant, à terme, à la fermeture d'antennes
  • Un traitement inégal entre presse écrite libre et audiovisuel sous tutelle

L'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle ne désarme pas contre CNews. Par une délibération du 30 juin 2026, elle a une nouvelle fois réprimandé la chaîne du groupe Canal+, cette fois pour des propos tenus par Franz-Olivier Giesbert au lendemain des municipales de mars, sur le plateau de Laurence Ferrari. Pour l'Arcom, ces commentaires « sans source véritable » méconnaissent les engagements de la chaîne en matière de rigueur de l'information.




Une vigilance qui s'étend à BFMTV

Quelques jours plus tard, début août, c'est au tour de BFMTV d'être épinglée, pour des propos du journaliste du Figaro Arthur Berdah sur l'attitude de La France insoumise face à l'incarcération de Boualem Sansal et Christophe Gleizes. Le régulateur a jugé ces allégations dépourvues de tout élément factuel. Dans les deux cas, le reproche est identique : un manque de contrôle de l'antenne par la chaîne elle-même.

Le spectre de la muselière

Ces rappels à l'ordre successifs inquiètent au plus haut point Jean-Éric Schoettl, ancien directeur général du CSA de 1989 à 1994. Il y voit l'illustration d'une prétention dangereuse : celle d'une institution qui, sous couvert de régulation, entendrait épurer le débat public des opinions contrariant un récit convenu. Il rappelle que l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme garantit le droit d'exprimer des propos choquants ou dérangeants, sans ingérence d'une autorité publique.

Chaque antenne privée doit garder sa couleur propre — le vrai pluralisme se joue entre les chaînes, pas à l'intérieur de chacune d'elles.

Une incohérence de traitement selon les médias

L'ancien haut fonctionnaire dénonce aussi une incohérence structurelle : la presse écrite bénéficie d'une liberté quasi absolue, tandis que l'audiovisuel reste soumis à une tutelle drastique. Il relève avec ironie que l'État subventionne L'Humanité au nom du pluralisme tout en réprimandant CNews et BFM pour avoir laissé passer une opinion non contredite — un déséquilibre qu'il qualifie, non sans provocation, de forme de complotisme d'État déguisé en protection du public.



Le pluralisme externe plutôt qu'interne

Pour Schoettl, la solution ne réside pas dans une neutralité absurde imposée à chaque émission, mais dans un pluralisme dit externe : l'équilibre des points de vue doit se construire à l'échelle de l'offre audiovisuelle globale, permettant au public de choisir entre des antennes aux couleurs assumées, plutôt que d'exiger de chaque intervenant qu'il incarne à lui seul toute la diversité des opinions.




Une mise en garde finale

Il conclut sur un avertissement : les garde-fous traditionnels — diffamation, incitation à la violence, protection de l'enfance — doivent perdurer, mais les exigences actuelles de neutralité de l'Arcom conduisent selon lui à l'excès inverse. Il note enfin que des dérapages autrement plus graves, relevés sur d'autres antennes, y compris du service public, restent souvent sans suite — signe, à ses yeux, d'une vigilance sélective plus que d'une exigence de rigueur appliquée uniformément.





Chronique s'appuyant sur les propos et l'analyse de Jean-Éric Schoettl, ancien directeur général du CSA (1989-1994).             JBCH Août 2026

C919 L'avion chinois ! JBCH N° 2026 - 084

 

JBCH  REFLEXIONS



Chronique · Espionnage industriel & aéronautique

C919 : l'avion chinois qui a mis quinze ans à digérer ce qu'il avait volé à Airbus

Derrière la vitrine du premier vol international du C919, une autre histoire, moins glorieuse, court depuis 2010 : celle d'une campagne d'espionnage informatique tous azimuts contre les sous-traitants d'Airbus et de Boeing, dont Pékin a mis plus d'une décennie à exploiter correctement le butin.


Le groupe derrière l'opération

  • Surnommé « Turbine Panda » par les chercheurs de CrowdStrike
  • Actif entre 2010 et 2015, lié au ministère chinois de la Sécurité d'État
  • Câbles : Ametek, Capstone Turbine, GE, Honeywell, Safran

Ce qu'ils ont obtenu

  • Données de production du moteur CFM Leap-1C
  • Détails techniques réutilisables pour un moteur chinois maison
  • Accès via des sous-traitants d'Airbus, IP volées

Il y a une autre façon de raconter l'histoire du C919, moins flatteuse pour Pékin que la success story officielle. Entre 2010 et 2015, pendant que Comac peinait à faire décoller son projet d'avion moyen-courrier, un groupe de pirates informatiques basé en Chine et surnommé « Turbine Panda » par les chercheurs de la société de cybersécurité CrowdStrike menait une campagne d'espionnage industriel méthodique contre les sous-traitants occidentaux d'Airbus et de Boeing.



Une faille exploitée chez les fournisseurs, pas chez les avionneurs

La logique était d'une simplicité redoutable : plutôt que d'attaquer frontalement Airbus ou Boeing, mieux valait cibler leurs fournisseurs de composants, souvent moins bien protégés. Le rapport CrowdStrike a établi que des données avaient été obtenues via des adresses IP compromises, dans une opération liée au ministère chinois de la Sécurité d'État, touchant notamment Ametek, Capstone Turbine, GE, Honeywell et le français Safran — précisément les entreprises impliquées dans la chaîne de production du C919.

Ils avaient accès à toutes les technologies de production du moteur Leap-1C, ainsi qu'aux détails permettant de concevoir un moteur maison de nouvelle génération.

Un piratage confirmé, un décodage qui a pris des années

Le butin numérique était considérable. Mais l'avoir ne suffisait pas à savoir s'en servir : la Comac, propriété de l'État chinois, a longtemps souffert d'un manque criant de savoir-faire industriel pour transformer ces données volées en production effective. D'où des retards en cascade, une multiplication inhabituelle de prototypes par rapport à la certification d'un Airbus A320neo classique, et une mise en service repoussée d'année en année — la première livraison commerciale n'ayant finalement eu lieu qu'en 2023, quinze ans après le lancement du programme.



Des attaques qui se sont poursuivies bien après 2015

L'histoire ne s'est pas arrêtée avec le démantèlement de Turbine Panda. Une enquête de l'AFP a révélé qu'Airbus avait continué d'être ciblé ces dernières années par des cyberattaques passant systématiquement par ses sous-traitants, des offensives que plusieurs sources sécuritaires attribuent, sous couvert d'anonymat, à des hackers opérant depuis la Chine — sans attribution formelle possible, la difficulté classique de ce type d'enquête. D'anciens responsables du renseignement américain, comme Bill Evanina, ex-chef du contre-espionnage économique des États-Unis, sont allés plus loin : pour lui, le C919 est la preuve tangible du succès de cette stratégie d'espionnage d'État, menée avec constance sur plus d'une décennie.



Le décalage qui persiste, malgré tout

Ce qui frappe, quinze ans plus tard, c'est l'écart persistant entre ce que la Chine a réussi à voler et ce qu'elle a réussi à répliquer industriellement. Posséder les plans d'un moteur ne suffit pas à en maîtriser la métallurgie, les tolérances de fabrication ou les processus de certification. Le vol de 12 août 2026 entre Pékin et Oulan-Bator, aussi symbolique soit-il, ne referme donc pas l'histoire : il confirme simplement que Pékin a fini par apprendre à exploiter, très lentement, ce qu'il avait mis des années à dérober.





Chronique s'appuyant sur les travaux de CrowdStrike (rapport « Turbine Panda »), une enquête de l'AFP sur les cyberattaques visant Airbus, et des déclarations de responsables du contre-espionnage américain.     JBCH Août 2026