QUI EST HENRI LABORIT ?
JBCH Réflexions N° 208 le 5 Octobre 2026
Henri Laborit (1914-1995) est né à Hanoi, fils de médecin colonial. Il fait sa médecine à Paris, devient chirurgien de la Marine pendant la guerre. C'est sur les champs de bataille qu'il observe le syndrome de choc traumatique : les blessés meurent moins de leurs blessures que de la réaction de leur organisme.
En 1949-1952, alors qu'il cherche à stabiliser le système neurovégétatif pour l'anesthésie, il synthétise et introduit en thérapeutique l'hibernation artificielle et la chlorpromazine (Largactil) - le premier neuroleptique, qui va révolutionner la psychiatrie. Il est proposé pour le prix Nobel, mais quitte la chirurgie car, dit-il, "soigner un par un ne sert à rien si on ne comprend pas pourquoi les hommes se détruisent".
Il entre au Laboratoire d'Eutonologie du Centre Boucicaut à Paris, qu'il dirigera jusqu'à sa mort. De 1978 à 1983, il assure un enseignement de biopsychosociologie comme professeur invité à l'Université du Québec à Montréal.
Vulgarisateur inlassable, il écrit une trentaine de livres : L'Homme imaginant (1970), La Nouvelle Grille (1974), L'Éloge de la fuite (1976), L'Inhibition de l'action (1979), La Colombe assassinée (1983), La Vie antérieure (1989), son autobiographie. Il meurt le 18 mai 1995. Le grand public le découvre dans le film Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais (1980), où il joue son propre rôle.
Sa philosophie : La Nouvelle Grille
Laborit n'est pas un philosophe au sens universitaire. C'est un biologiste qui pense avec la biologie. Sa philosophie tient en 3 axiomes :
a) Nous ne sommes pas libres, nous sommes programmés. Notre système nerveux est façonné par notre mémoire inconsciente, notre expérience, notre culture. Nous croyons décider, mais nous ne faisons que réagir selon notre programmation. Il rejoint Spinoza.
b) Le cerveau a 3 niveaux imbriqués : reptilien (survie), limbique (mémoire affective, plaisir/déplaisir), cortex (imagination, création). La société moderne surexcite le limbique - la recherche de dominance, de gratification - au détriment du cortex.
c) La seule liberté possible : comprendre son déterminisme. Tant qu'on n'aura pas diffusé très largement la façon dont fonctionne le cerveau, dit-il, on ne pourra pas changer le monde. Connaître ses automatismes, c'est pouvoir s'en évader. D'où L'Éloge de la fuite : fuir, ce n'est pas lâcher, c'est refuser de jouer au jeu de la dominance.
"Ce n'est pas la liberté qui est à la base de l'homme, c'est l'imaginaire. Tant qu'on n'a pas imaginé autre chose, on ne peut pas être libre."
Pour lui, la violence, le pouvoir, la hiérarchie ne sont pas moraux, ce sont des phénomènes biologiques de régulation inter-individuelle chez les animaux sociaux.
3. Les recherches - dans tous les domaines
Laborit est un des premiers penseurs de la complexité et de l'auto-organisation, prolongeant Norbert Wiener, père de la cybernétique.
En médecine / pharmacologie :
Anesthésie sans sommeil : le cocktail lytique.
Découverte des antihistaminiques et du premier tranquillisant majeur : la chlorpromazine.
Travaux pionniers sur les radicaux libres en 1958, 20 ans avant que le monde s'y intéresse.
En neurobiologie : le stress et l'inhibition de l'action
Son expérience fondamentale (1970) : deux rats reçoivent des chocs électriques. L'un peut appuyer sur un levier pour l'éviter ou se battre avec un congénère. L'autre est attaché, il ne peut ni fuir ni lutter. Il est en inhibition de l'action.
Le premier rat va bien. Le second développe en quelques jours hypertension, ulcère, chute de l'immunité, tumeur plus rapide.
Laborit établit les premiers liens entre stress psychosocial, système neuro-endocrinien et évolution des cancers.
C'est sa grande loi : quand l'action est impossible, l'organisme se détruit lui-même. C'est la biologie du burn-out, du harcèlement, de la dépression.
En systémique / urbanisme / écologie :
Il applique les mêmes lois aux villes, aux entreprises, aux écosystèmes : un système vivant ne survit que s'il maintient ses niveaux d'organisation, s'il échange de l'information et s'il garde sa finalité : maintenir sa structure. Il travaille sur la biologie et l'urbanisme, la régulation des grands systèmes.
En résumé : Henri Laborit est passé du bistouri au cerveau, du cerveau à la société. Chirurgien devenu chercheur pour guérir, chercheur devenu philosophe pour prévenir.
© JBCH Octobre 2026.