Tunis : La Porte de France : seuil entre deux mondes
Tout jeune, je me promenais, longeais la Cathedrale et arrivais à la Porte de France ... Je ne la franchissais pas, car c'était au delà) un monde inconnu ...
Mon territoire, celui d'un enfant de moins de dix ans se limitait a l'avenue Gambetta, à la hauteur du Port, en remontant l'Avenue Jules Ferry, , au lac qui sentait si mauvais et au centre duquel se tenait le Fort espagnol ... Mon chemin parcourait la rue d'Alger, la rue de Corse et du Lycée Carnot.
À Tunis, Bab el Bhar — la « porte de la mer » devenue porte de France sous le protectorat — reste le point de bascule visible entre la médina des souks et la ville coloniale construite dans son ombre.
Son nom arabe, Bab el Bhar, signifie « porte de la mer » — non que la Méditerranée soit jamais venue lécher ses pieds, contrairement à une légende tenace, mais parce qu'elle s'ouvrait en direction du lac de Tunis et du golfe.
À l'origine, cette porte perçait l'enceinte orientale de la médina et donnait accès aux fondouks où logeaient les marchands chrétiens de la ville : un lieu de passage vers l'étranger bien avant la colonisation.1860 : la porte refaite en arc de triomphe
La forme que l'on connaît aujourd'hui date de 1860 : le consul de France Léon Roches fait démonter les remparts adjacents et reconstruire la porte, avec l'aval du bey, sous la forme d'un arc évoquant l'Arc de triomphe parisien, surmonté d'un parapet à créneaux.
L'édifice devient alors, de facto, le symbole de la présence française à Tunis, bien avant même l'instauration officielle du protectorat, en 1881, sous lequel il prendra pour de bon le nom de « Porte de France ».
Deux noms, deux mémoires
Bab el Bhar : « porte de la mer », nom arabe d'origine, toujours en usage aujourd'hui.
Porte de France : nom donné sous le protectorat français (1881-1956), qui reste courant dans le langage tunisoi2/2
Une frontière, mais laquelle exactement ?
La porte trace bien, physiquement, la limite entre la médina historique — souks, ruelles, mosquée Zitouna, et la ville nouvelle bâtie par l'administration coloniale le long de l'ancienne avenue de France, aujourd'hui avenue Habib Bourguiba. Franchir Bab el Bhar, c'était et c'est resté passer d'un urbanisme à l'autre en quelques mètres : du dédale couvert du souk à l'avenue rectiligne bordée d'immeubles haussmaniens.
En revanche, l'idée qu'elle séparerait aussi la médina de la hara juive appelle une précision : le vieux quartier juif de Tunis, la Hara — aujourd'hui la Hafsia — se trouvait au nord de la médina, près de Bab Souika, non pas à l'est du côté de Bab el Bhar.
Sidi Mahrez, saint patron de la ville, aurait obtenu du souverain hafside l'installation de quatre familles juives à cet emplacement précis, choisi selon la légende en lançant un bâton depuis le minaret voisin.
Bab el Bhar ne longe donc pas la hara : elle marque une autre coupure, entre médina et ville coloniale, tandis que la frontière avec le quartier juif se lisait ailleurs, plus au nord.
Cette hara, devenue l'un des quartiers les plus pauvres de la médina à mesure que les familles aisées migraient vers la ville européenne à partir de 1860, le même mouvement, précisément, que celui qui redessinait Bab el Bhar, a été en grande partie démolie par les autorités françaises entre 1933 et 1939, jugée insalubre. Il n'en reste aujourd'hui que quelques traces, dont une dernière synagogue reconvertie en commerce.
Repères
Origines : porte médiévale de l'enceinte de la médina, donnant accès aux fondouks des marchands chrétiens.
1860 : reconstruction par le consul Léon Roches, style arc de triomphe.
1881-1956 : protectorat français, nom de « Porte de France ».
1933-1939 : démolition partielle de la Hara, quartier juif, jugée insalubre par l'administration française.
1979 : classement de la médina de Tunis au patrimoine mondial de l'UNESCO.
À retenir
Bab el Bhar sépare la médina de la ville européenne — pas de la hara juive, plus septentrionale. Deux frontières urbaines distinctes, nées du même XIXe siècle colonial.