Shoftim : la Torah comme constitution politique et morale d'Israël
Dévarim 16,18 – 21,9
La Parasha Shoftim constitue une véritable constitution politique et morale pour le peuple d'Israël.
Le mot shoftim se traduit par "Les Juges"
Elle commence par l'obligation d'établir des juges et des officiers « dans toutes tes portes », exige un jugement droit, et proclame le verset central de tout le judaïsme éthique.
Elle commence par l'obligation d'établir des juges et des officiers « dans toutes tes portes », exige un jugement droit : « tu ne feras pas dévier le jugement, tu ne feras pas acception de personnes, tu ne prendras pas de pot-de-vin » et proclame le verset central : Tsedek tsedek tirdof, « Justice, justice tu poursuivras ».
Suivent les limitations strictes imposées au roi (pas trop de chevaux, de femmes ni d'or), les règles concernant les prophètes, les villes de refuge, les témoins, la conduite de la guerre et le rite de l'eglah arouafah pour un meurtre non élucidé.
Signification et philosophie
Le texte enseigne que la justice n'est pas un idéal abstrait, mais la condition même de la survie nationale et de l'occupation de la Terre. La répétition de « tsedek » indique, selon les Sages, à la fois le jugement strict (din) et le compromis (pesharah), la recherche d'un tribunal digne, et la poursuite active de la justice même lorsque le système légal atteint ses limites.
Aucun dirigeant n'est au-dessus de la loi : la séparation des fonctions entre juges, roi, prophètes et prêtres prévient la concentration abusive du pouvoir.
La philosophie qui s'en dégage est celle d'un pouvoir limité et contrôlé, où la société entière porte la responsabilité morale des injustices non résolues, comme le rappelle le rite de l'eglah arouafah. C'est une vision réaliste de la nature humaine : l'anarchie est dangereuse, l'utopie impossible ; seuls des institutions justes et des contrôles mutuels permettent de contenir les dérives.
Les piliers institutionnels de la paracha
- Des juges et des officiers établis dans toutes les portes de la ville
- L'interdiction formelle de dévier le jugement, de faire acception de personnes, de prendre un pot-de-vin
- Des limites explicites imposées au pouvoir royal : peu de chevaux, peu de femmes, peu d'or
- Un cadre pour distinguer le vrai du faux prophète
- Les villes de refuge, garantissant un procès équitable même à l'auteur d'un homicide involontaire
- L'exigence d'au moins deux témoins, et des règles strictes contre le faux témoignage
- Le rite de l'eglah arouafah, la responsabilité collective face à un meurtre non résolu
Regard kabbalistique
La Kabbale, notamment le Zohar, lit les « juges » (shoftim) comme le principe d'équilibre. Le jugement appartient à la colonne de gauche, Guevourah, la sévérité ; mais le vrai juge doit restaurer l'harmonie entre Hessed, la colonne de droite, la miséricorde, et Guevourah, par la colonne centrale de Tiféret, la compassion. Nommer des juges aux portes des villes correspond, dans cette lecture, à placer des filtres de conscience aux portes des sens et de l'âme.
Juger le soi avant de juger l'autre
Le « mort » dont parle le texte à propos des témoins est souvent interprété comme le côté sombre intérieur qui doit être mis à mort par le jugement juste. Dans le mois d'Eloul, période de techouva, Shoftim invite précisément à juger et rectifier le soi avant de juger les autres, transformant le din, le jugement strict, en outil de réparation plutôt que de destruction.
Résonance politique contemporaine
En France et en Europe, le texte rappelle l'exigence d'une justice indépendante, non politisée, et la nécessité de limites claires au pouvoir exécutif et médiatique. La poursuite active de la justice, ce tirdof qui est un verbe de mouvement et non d'attente passive, s'oppose autant à l'impunité qu'à l'instrumentalisation idéologique des tribunaux.
En Israël, Shoftim résonne avec une force particulière : la condition de rester sur la Terre est explicitement liée à l'établissement d'une justice droite. Les débats sur l'indépendance de la Cour suprême, l'équilibre des pouvoirs, la responsabilité collective face aux victimes — même non identifiées — et la conduite éthique de la guerre trouvent un écho direct dans ces versets. La paracha n'offre pas de solutions partisanes ; elle pose une exigence permanente : sans justice réelle, ni la sécurité, ni la légitimité nationale, ni la cohésion sociale ne peuvent durablement tenir.
En une phrase
Shoftim enseigne que le pouvoir n'est légitime que lorsqu'il sert la justice, et que la justice n'est vivante que lorsqu'elle est poursuivie avec constance, humilité et responsabilité collective.
JBCH Août 2026