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vendredi 11 septembre 2026

Le Tintoret JBCH N° 2609 - 172

Culture — Arts


                                                       


Le legs dense du Tintoret



Le Jacquemart-André rend justice, en sept salles, au plus indompté des peintres vénitiens



Avant que le Grand Palais ne consacre dans deux semaines la postérité de Cézanne, le musée Jacquemart-André prend une longueur d'avance avec un parcours aussi resserré qu'éclairant sur Jacopo Robusti, dit le Tintoret. 




Fils de teinturier vénitien, artiste conquérant et pratiquement increvable,  né en 1518 ou 1519, mort en 1594 , il a laissé une œuvre que Cézanne lui-même qualifiait, dans une formule restée célèbre, de « peinture couillarde ».

Sept salles suffisent à faire sentir ce mélange d'expressionnisme et de réalisme, cette délicatesse affamée et cyclonique qui n'a jamais cessé d'aller au pas de charge. 




La deuxième salle, intitulée « Sensualité et ironie », concentre à elle seule trois chefs-d'œuvre, dont une saisissante Danaé, prêtée par le musée des Beaux-Arts de Lyon. 

On y retrouve la marque de fabrique du peintre : une lumière lagunaire taillée à coups de perspectives brutales, presque animales, qui alourdissent la chair sans jamais l'épaissir.

Ce qu'il faut en retenir

Une exposition courte, dense et pédagogique, qui fait moins le tour exhaustif du peintre qu'elle n'en restitue le tempérament : la vitesse, l'excès maîtrisé, le refus du sage académisme vénitien. 

De quoi patienter avant le grand rendez-vous cézannien du Grand Palais.




© JBCH Septembre 2026

ALBERT KAHN LA MÉMOIRE DU MONDE ... JBCH N° 2609 - 171

 




Albert Kahn, le banquier philanthrope à la recherche d'un monde de paix

Animé d’une insatiable curiosité, Albert Kahn – de son vrai nom Abraham Kahn – consacra une grande partie de sa vie à étudier les cultures du monde pour dessiner un projet humaniste et visionnaire : les Archives de la Planète. À l’occasion de l’exposition « Choisir la paix – Le combat d’Albert Kahn » organisée cet automne par le musée départemental Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt, nous vous proposons de découvrir la trajectoire de ce mécène hors du commun.

De Marmoutier à Paris

Albert Kahn naît dans une famille juive, le 3 mars 1860, à Marmoutier, petit village d’Alsace, où son père était marchand de bestiaux. Il fréquente l’école juive de Marmoutier et passe sa bar-mitzva à 13 ans. Venu seul à Paris, à l’âge de 16 ans, après le décès de sa mère (son père restera à Marmoutier), il commence par travailler dans un atelier de confection, rue du Faubourg Montmartre. C’est à cette période qu’il change son nom d’Abraham en Albert.

Le banquier qui voulait comprendre le monde

Deux ans plus tard, il entre comme coursier à la Banque Goudchaux, petite banque d’affaires. Il est curieux de tout, pose beaucoup de questions sur le monde de la finance et comprend vite. À la suite d’un pari avec son patron, il engrange des gains conséquents. En quelques années, il deviendra l’un des associés, puis en prendra la direction et fondera sa propre banque à l’âge de 38 ans !

En parallèle, pendant ces années, il reprendra ses études pour passer le baccalauréat « accompagné » par le philosophe Henri Bergson, avec lequel il tissera des liens d’amitié indéfectibles. Mais il ne veut pas se contenter d’être un banquier et d’amasser une fortune. Il cherche un projet qui transcende sa vie.




Kahn est curieux de tout, comprend vite, et pose beaucoup de questions sur le monde de la finance

Les bourses Autour du Monde et les Archives de la Planète

C’est au cours d’un voyage autour du monde qu’il aura sa première idée : les bourses Autour du Monde. Il décide de financer le voyage de jeunes géographes dans différents pays en leur faisant la recommandation suivante : 

« Oubliez ce que vous avez appris. Tout ce que je vous demande, c’est de voyager les yeux grands ouverts ». Il considère, en effet, que rien ne remplace le contact direct pour comprendre les peuples face à la connaissance livresque.

Constatant que le monde est en pleine mutation, compte tenu des nombreuses inventions qui le bouleverseront (chemin de fer, téléphone, automobile, industrialisation…), Albert Kahn lance un projet grandiose : constituer « les Archives de la Planète » afin de garder des traces d’un monde avant qu’il ne disparaisse.




Sous la houlette du géographe Jean Brunhes, des opérateurs partiront pendant des années et filmeront des scènes de rue, des cérémonies, des marchés, des mariages… Ils prendront des photos de lieux d’habitation, de paysages, d’œuvres d’art, de fêtes africaines, d’autochtones en costumes traditionnels… pour aboutir à une collection unique de 72 000 autochromes et 183 kilomètres de films.

Le pacifiste face à la guerre

Mais pour Albert Kahn, qui est pacifiste, la guerre de 14-18 est un cruel démenti. Obligé d’interrompre les voyages autour du monde, il enverra les opérateurs faire des reportages dans les tranchées afin de montrer l’horreur de cette guerre. En 1918, il publie  

« Des droits et des devoirs des gouvernements » dans lequel il interpelle les différents dirigeants. Il veut leur rappeler les responsabilités dont ils sont investis afin de maintenir une paix durable. Il est convaincu que les tensions naissent d’un défaut de communication ou de coopération entre les nations. Pour lui, tous les pays devraient parvenir à une conscience universelle, capable de juguler intolérance, égoïsme et incompréhension



Le jardin du monde réconcilié à Boulogne-Billancourt

Albert Kahn habite à cette époque un hôtel particulier à Boulogne-Billancourt et aménage les quatre hectares de terrain qui l’entourent, à l’image du monde réconcilié dont il rêve. On y trouve un jardin anglais, un jardin à la française, un jardin japonais, une serre tropicale, et une forêt bleue ressemblant à des forêts vosgiennes. Il organise chez lui des rencontres le dimanche après-midi au cours desquelles il reçoit des personnalités internationales pour échanger des idées sur le pacifisme.

Passionné par le Japon, ouvert sur le monde, il a toujours gardé des liens très forts avec son village natal, allant même jusqu’à mettre à la disposition de son ancien instituteur son ancienne maison.




Il a consacré son énergie, sa fortune, sa vie personnelle à la réalisation de ses projets utopistes et grandioses



 

La fin tragique d'un utopiste

Alors qu’Albert Kahn a consacré son énergie, sa fortune, sa vie personnelle (il ne s’est pas marié) à la réalisation de ses projets utopistes et grandioses, il est touché de plein fouet par la crise boursière de 1929. Ruiné, il doit céder ses biens.

En octobre 1940, il ira se faire enregistrer comme juif au commissariat de Boulogne sous le numéro « 58 582 ». Traumatisé par cette humiliation, il décède en novembre 1940, seul, ruiné, malade, dans la chambre qu’on lui a laissée au rez-de-chaussée de son hôtel particulier, vidé par les huissiers. Tout au long de sa vie, Albert Kahn est resté modeste et discret. 

Il ne voulait jamais être pris en photo et avait gardé un mode de vie spartiate. Surtout, malgré les guerres qui l’ont traumatisé, il était porté par un universalisme sans faille.




© Anna Landau.                     © JBCH Septembre 2026

À voir

Exposition « Choisir la paix – Le combat d’Albert Kahn » au Musée départemental Albert-Kahn, Boulogne-Billancourt.






Le poids du plus grand nombre pose problème. JBCH N° 2609 - 170



N° 170
N° 170

De la démocratie, du design, des vapeurs

Décrite par Alexis de Tocqueville au XIXe siècle, alors qu’il séjourne aux États-Unis et analyse la jeune démocratie américaine, la « tyrannie de la majorité » désigne un mécanisme par lequel l’opinion du plus grand nombre finit par s’imposer aux autres, jusqu’à étouffer toute forme de dissidence.
Une faiblesse que la démocratie peut entraîner malgré elle : la pression de l’opinion majoritaire réduisant au silence les voix minoritaires, qui ne sont plus considérées, voire décriées ou mises sous silence.




Lorsqu’une rédaction menace de faire grève en réaction à l’arrivée d’un journaliste aux opinions différentes — certainement discutables — plutôt que de combattre ses idées dans le cadre de débats constructifs…

Lorsque, lors d’une manifestation citoyenne, un candidat de gauche se fait chahuter au prétexte qu’il ne serait justement “pas de gauche”, qu’il ferait “honte à la gauche”, et devrait se retirer…

Lorsqu’un champion de natation se prend une nuée d’insultes pour avoir simplement dit qu’il souhaitait rester discret sur les enjeux de la future élection présidentielle…

Lorsqu’on demande quasi systématiquement aux Français(es) de confession juive de s’exprimer, au seul motif de leur religion ou de leurs origines, sur un conflit dont ils ne sont ni les porte-parole ni les protagonistes…

L’opinion supposée faire consensus s’impose.

Un “état social” comme le décrivait Tocqueville, qui ne peut être maîtrisé que par l’équilibre des pouvoirs, l’éducation et surtout la pluralité et la liberté de la presse, “seule compensation de la démocratie”.


C’est bien la diversité des opinions, fût-elle dérangeante, qui fait l’essence même d’une démocratie

© Karine Salomon De Paz

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jeudi 10 septembre 2026

N oublions pas le 11 septembre le jour où tout a commencé ... JBCH N° 2609 - 169


Mémoire · 11-Septembre · 25 ans

11-Septembre, 25 ans après : un drame qu'on ne doit pas laisser effacer


Vingt-cinq ans jour pour jour après les attentats qui ont tué près de trois mille personnes à New York, au Pentagone et dans le ciel de Pennsylvanie, on aurait pu croire ce quart de siècle suffisant pour que la date échappe enfin aux calculs politiques. C'est l'inverse qui se produit.

Quand la mémoire devient un enjeu de calendrier politique

À New York, cette année, la cérémonie de Ground Zero se tient sous tension : le maire Zohran Mamdani, élu en novembre 2025, fait face à une pétition rassemblant plus de 98 000 signatures de familles endeuillées lui demandant de ne pas y paraître, en raison de prises de position jugées incompatibles avec l'esprit du lieu. Il a choisi de s'y rendre malgré tout, et a signé le 4 septembre un arrêté instituant le 11-Septembre « Journée du souvenir et du service » à l'échelle de la ville — un geste qui n'a pas éteint la polémique.




Au même moment, le président des États-Unis a renoncé à se rendre à Manhattan pour ce vingt-cinquième anniversaire, préférant le Pentagone, où il lui était permis de prendre la parole  les organisateurs de la cérémonie de Ground Zero maintiennent depuis des années une commémoration volontairement sans discours politique. 

Que l'on juge ce choix légitime ou regrettable, le simple fait qu'il faille l'expliquer, le justifier, le commenter, dit quelque chose : même au sommet de l'État qui a été frappé, la commémoration du 11-Septembre n'est plus un moment d'unité automatique. 

Elle est devenue un terrain, disputé, recomposé, parfois déserté. C'est cela, très concrètement, qu'on peut appeler un effacement au plus haut niveau  non pas un déni des faits, mais une dilution progressive de leur centralité, absorbée par d'autres agendas.




« Même au sommet de l'État qui a été frappé, la commémoration n'est plus un moment d'unité automatique. »

Ce que ce jour-là a réellement été

Il faut donc, chaque année davantage, revenir aux faits nus. Le 11 septembre 2001, dix-neuf terroristes d'Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne. Deux frappent les tours du World Trade Center, qui s'effondrent en moins de deux heures sous les yeux du monde entier, retransmis en direct. 

Un troisième frappe le Pentagone. Le quatrième, le vol 93, s'écrase en Pennsylvanie après que des passagers reprennent le contrôle de la cabine. 

Près de trois mille morts, parmi lesquels 343 pompiers de New York, morts en montant dans des tours que tout le monde fuyait.

Le texte de Sarah Cattan : se souvenir sans s'installer dans le deuil

C'est cette tension entre la nécessité de nommer et le risque de s'enfermer dans la commémoration que Sarah Cattan a su formuler avec une justesse rare, dans un texte publié pour ce 25e anniversaire sur HaBayta, que je reproduis ici en partie tant il me semble dire l'essentiel :

« Vingt-cinq ans après, le 11 septembre n'est plus seulement une catastrophe américaine. Il est devenu un seuil. Une fracture historique dont nous ne sommes pas sortis. [...] Israël le connaît chaque année, ce passage presque impossible entre Yom HaZikaron et Yom Ha'atzmaout : porter les morts sans leur abandonner tout l'espace des vivants. [...] Se souvenir sans s'installer dans le deuil. Honorer sans monumentaliser. Nommer les morts, puis continuer. »Sarah Cattan, HaBayta, 11 septembre 2026

Cette comparaison avec le passage israélien de Yom HaZikaron — jour du souvenir des soldats et victimes du terrorisme   à Yom Ha'atzmaout, jour de l'indépendance, n'est pas une simple analogie de circonstance.




 Elle désigne une discipline : celle qui consiste à tenir les deux bouts, le deuil et la vie, sans que l'un dévore l'autre. 
C'est exactement ce que la polémique new-yorkaise de cette année, à sa manière triviale et politicienne, menace de faire perdre : en réduisant le 11-Septembre à un enjeu de qui a le droit d'y assister, on finit par oublier de simplement nommer les morts.

Ce qui s'est ouvert ce jour-là ne s'est jamais refermé

Sarah Cattan le rappelle avec force : il ne s'agit pas de tracer une ligne simpliste entre New York 2001, les guerres qui suivirent, les attentats qui ont frappé tant de villes, et le 7 octobre 2023. 

L'Histoire ne fonctionne pas par ligne droite. Mais il existe des dates qui révèlent brutalement ce qu'une époque portait déjà en elle — et le 11-Septembre a révélé qu'une idéologie pouvait faire de la mort un spectacle, frapper des civils précisément parce qu'ils étaient civils, et transformer la sidération du monde en une part de sa victoire.`


« Se souvenir ne suffit pas. Il faut comprendre ce qui nous a frappés — et ce qui demeure. »

Zakhor : la mémoire qui transmet plutôt qu'elle n'enferme

Le mot hébreu que convoque Sarah Cattan, Zakhor — « souviens-toi »  , est au cœur de la tradition juive depuis le Deutéronome. Mais ce commandement n'a jamais signifié rester figé face au passé : il signifie transmettre, nommer, comprendre, pour continuer à vivre en sachant. 

C'est cette discipline, précisément, qui manque aujourd'hui à une partie du débat public autour du 11-Septembre où l'on discute de qui a le droit d'être présent à une cérémonie plutôt que de ce que cette cérémonie doit continuer à enseigner.

Vingt-cinq ans après, la meilleure façon de résister à l'effacement n'est donc pas de sanctuariser cette date dans un silence solennel une fois par an. C'est de continuer à raconter ce jour-là aux plus jeunes, qui n'étaient pas nés ; de continuer à nommer ce que cette idéologie visait — non pas seulement des bâtiments ou des vies, mais la possibilité même de vivre ensemble dans des sociétés libres ; et de refuser que la commémoration devienne un simple objet de calcul politique, quel qu'il soit.

Se souvenir. Comprendre. Défendre ce qu'ils voulaient détruire. Vingt-cinq ans après, c'est toujours, très exactement, ce qu'il nous reste à faire.

JBCH Réflexions —                               11 septembre 20276.  © Sarah Cattant



 

Le Cantique des Cantiques Shir Hacherim. JBCH N° 2609 - 168

שִׁיר הַשִּׁירִים

Le Cantique
des Cantiques





JBCH N° 168


Le plus ardent des livres saints. Un poème d'amour où chaque mot est baiser, chaque absence est brûlure, chaque corps devient prière. Quatre portes pour entrer dans le feu.



Il n'est pas un livre comme les autres. Il ne parle ni de loi, ni de guerre, ni de prophétie. Il parle d'une porte qui s'ouvre la nuit, d'un parfum qui reste sur les mains, d'une voix derrière le mur. 

Le Cantique des Cantiques – Shir HaShirim – est le Saint des Saints de l'amour humain devenu langage de Dieu.


La tradition juive le lit à Pessa'h, au printemps,   Les kabbalistes y lisent l'union des mondes. Mais avant tout, c'est une femme qui parle. Une femme qui désire, qui cherche, qui se souvient de son corps aimé. 

C'est rare. C'est bouleversant.

L'ouvertureLe Désir Brûlant

L'urgence du premier verset

Tout commence par un impératif qui est une supplication. Pas une introduction. Pas un décor. Un cri :

Cantique 1:2 — L'étincelle

"Qu'il me baise des baisers de sa bouche !
Car ton amour vaut mieux que le vin."


En hébreu : Yishakéni minéshikot pihou. Le verbe est au futur intensif, comme si elle tirait l'avenir vers elle. 

Ce n'est pas "il m'a embrassée". C'est "qu'il m'embrasse, enfin, encore". Le désir n'est pas souvenir, il est force qui crée le présent.

Et cette comparaison : l'amour meilleur que le vin. Le vin réjouit, enivre, fait oublier. L'amour de l'aimé fait l'inverse : il rend plus lucide, plus vivant, plus soi-même. 

Le vin se boit. L'amour, on le respire comme un parfum qui s'est échappé du flacon.

"Ton nom est un parfum qui se répand" (1:3). En hébreu, shémen touraq shmécha : ton nom est une huile qui se vide. 

L'image est sensuelle et terrible. Un flacon brisé qu'on ne peut plus refermer. Aimer, c'est accepter que son nom ne nous appartienne plus.


Midrash : Pourquoi le Cantique commence-t-il par un baiser ? Parce que la Torah a été donnée bouche à bouche, comme un baiser de Dieu. Le Sinaï fut un baiser. Le Cantique en est l'écho dans la chair.

La nuitLa Quête et l'Absence



Chercher celui que mon cœur aime

Le Cantique est construit sur une alternance qui est la structure même du désir : présence fulgurante, puis absence déchirante. 

La bien-aimée est la Sulamite, la pacifiée – ou la Jérusalémite, celle qui porte la paix en son nom.

Au chapitre 3, elle raconte : "Sur mon lit, pendant les nuits, j'ai cherché celui que mon cœur aime ; je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé." 

Elle se lève. Elle parcourt la ville. Elle interroge les gardes. C'est la première grande quête nocturne de la littérature. 

Et au chapitre 5, la scène la plus érotique et la plus spirituelle à la fois : Il frappe à la porte. "Ouvre-moi, ma sœur, mon amie." Elle hésite, elle s'est déjà dévêtue, lavé les pieds. 

Elle ouvre. Il a disparu. Mais ses mains sont pleines de myrrhe, son parfum est resté sur le verrou. L'absence laisse une trace plus réelle que la présence.

Cantique 2:16 & 6:3 — Le sceau intime

"Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui ;
il paît parmi les lys. Dodi li va'ani lo."




Ce verset est gravé sur des milliers de bagues de mariage juives. 

Ani le-dodi ve-dodi li : Je suis à mon aimé et mon aimé est à moi. 

Les initiales forment le mot Elul, le mois du retour, du pardon avant le grand Jour. Aimer, c'est revenir. Toujours revenir.

Comprendre le Cantique, c'est comprendre que l'absence n'est pas le contraire de l'amour. 

Elle en est le poumon. On respire parce qu'on s'éloigne et qu'on revient. Sans ce battement, l'amour meurt d'étouffement.

Le jardinLe Corps Temple

Quand la chair devient écriture sacrée

Au chapitre 4, il parle. Longtemps, il a écouté. Maintenant c'est lui qui décrit. Et sa description est sidérante : elle n'est pas pornographique, elle est architecturale, botanique, liturgique.

"Tes yeux sont comme des colombes... tes cheveux comme un troupeau de chèvres... ton cou comme la tour de David." 

Nous sourions de ces métaphores. Nous avons tort. Il ne compare pas la femme à des objets. 

Il élève les objets à la hauteur de la femme. La tour de David devient belle parce qu'elle évoque son cou. Le troupeau devient sacré parce qu'il évoque ses cheveux qui dévalent.

Le corps n'est jamais morcelé pour être consommé. Il est lu comme on lit un paysage saint. Et au centre de ce paysage : le jardin verrouillé.




Cantique 4:12 — Le jardin secret

"Tu es un jardin fermé, ma sœur, mon épouse,
une source fermée, une fontaine scellée."

Gan na'oul, jardin verrouillé. 

Ma'ayan hatoum , source scellée. Ce n'est pas la virginité au sens moraliste. C'est l'idée que chaque être aimé est un lieu secret, qui ne s'ouvre pas sur ordre. 

Que l'amour véritable ne force jamais la porte. Il attend d'être invité.

Puis vient le renversement : elle, qui était jardin fermé, dit au chapitre 5 : "Que mon bien-aimé entre dans son jardin.

" Le jardin fermé devient jardin offert. Non parce qu'il a été conquis, mais parce qu'elle l'a choisi. 

C'est la définition même du consentement sacré : je me ferme pour pouvoir m'ouvrir vraiment.

Et le Cantique ose tout : le nombril comme coupe, le ventre comme monceau de blé entouré de lys, les seins comme deux faons jumeaux d'une gazelle. 

Le corps féminin n'est jamais honteux. Il est Temple. Le Temple même que Salomon a bâti était décoré de lys, de grenades, de colonnes. Son corps est le nouveau Temple.

L'éternitéLe Sceau Éternel

L'amour fort comme la mort

Et puis, à la fin, comme un coup de tonnerre dans un ciel d'été, les deux versets les plus connus, les plus cités, les plus tatoués, les plus mal compris – et les plus vrais.

Cantique 8:6-7 — Le cœur du cœur

"Pose-moi comme un sceau sur ton cœur,
comme un sceau sur ton bras ;
car l'amour est fort comme la mort,
la jalousie inflexible comme le séjour des morts.
Ses ardeurs sont des ardeurs de feu,
une flamme de Yah.

Les grandes eaux ne peuvent éteindre l'amour,
et les fleuves ne le submergeraient pas."

Siméni kahotam al libécha




Mets-moi comme un sceau. Pas comme un bijou. Comme un sceau. 

Dans l'Antiquité, le sceau, c'est l'identité juridique. C'est ce qui authentifie, qui scelle les contrats, qui ferme les tombeaux. 

Mettre quelqu'un comme un sceau sur son cœur, c'est dire : tu es la preuve que je vis, tu es la marque qui ferme ma vie.

"L'amour est fort comme la mort." Les traducteurs édulcorent. 

Le texte hébreu dit aza ka-mavet ahava : âpre, féroce comme la mort est l'amour. 

Ce n'est pas une romance. C'est une loi physique. La mort est la seule chose que personne ne peut négocier. L'amour vrai a la même force. 

On ne le négocie pas. On s'y soumet ou on se brise.

Et ce mot unique : shalhevetyah. Une seule occurrence dans toute la Bible. On le traduit par "flamme de l'Éternel" ou "flamme très intense". 

Les mystiques lisent : shalhevet-Yah,  la flamme qui contient le Nom divin lui-même, Yah. 

L'amour humain, à son comble, contient une étincelle du Nom imprononçable. C'est pour cela que les grandes eaux ne peuvent l'éteindre. Parce qu'il ne vient pas des eaux. Il vient du feu.

Le Cantique se termine par une fuite : "Fuis, mon bien-aimé, sois semblable à la gazelle." 

Après avoir demandé le sceau éternel, elle lui dit de fuir. Contradiction ? Non. Accomplissement. L'amour scellé n'a plus besoin de possession. I

l peut laisser l'autre être libre comme une gazelle sur les montagnes aromatiques. C'est le dernier paradoxe : pour garder, il faut laisser fuir.





Pourquoi le lire aujourd'hui ?

Parce que nous vivons dans un monde qui a pornographié le désir et aseptisé l'amour. Le Cantique fait l'inverse : il érotise la prière et sacralise le corps.

Il nous rappelle que le désir n'est pas un manque à combler, mais une présence à honorer. 

Que chercher l'autre la nuit n'est pas une faiblesse, mais la forme la plus haute de la fidélité. 

Que le corps n'est pas un obstacle à Dieu, mais son premier langage.

Lisez-le à voix haute. À deux. Au printemps. Lentement.
Laissez les mots faire leur travail de myrrhe sur le verrou de votre cœur.

— Le Cantique des Cantiques —
Shir HaShirim — שיר השירים


© JBCH.            Septembre 2026.  JBCH 168