Beth, la maison du monde :
La lettre la plus matérielle de l’alphabet hébraïque,
Cette lettre est solide, sa large base s’accroche à la terre. Contrairement au Youd elle ne s’envole pas vers l’univers de la spiritualité …
Contrairement au Lamed : La lettre Lamed (ל), la plus haute, incarne l’étude et l’élévation (limoud) ; avec Beth elle forme « lev » (cœur), centre vivant où la maison devient enseignement et aspiration vers le Ciel.
Par où commence le monde ? La Bible hébraïque ne débute ni par la première lettre de l’alphabet, ni par un son discret ou éthéré, mais par Beth : Bereshit bara Elohim — « Au commencement, Dieu créa… ». Une lettre massive, angulaire, fermée sur trois côtés, ouverte sur un seul. Une lettre qui ne flotte pas : elle s’ancre, elle construit, elle abrite. Dans la tradition juive, cette anomalie alphabétique n’est pas un hasard : Beth n’est pas seulement une lettre, c’est une théologie en forme d’architecture.
Beth : une lettre qui dit “maison” En hébreu, Beth signifie littéralement la maison. Non pas l’idée abstraite de l’habitat, mais l’espace concret, clos, protecteur, où la vie se déploie. Dès l’origine, le judaïsme affirme ainsi que le monde n’est pas une illusion à fuir mais une demeure à habiter. Graphiquement, Beth ressemble à un angle droit : fermée à gauche, en haut et en bas, ouverte vers l’avant, vers le texte, vers l’histoire.
Les maîtres du Midrash y voient une leçon fondatrice : on ne regarde pas “avant” la Création, on ne sonde pas ce qui est au-dessus ou au-dessous, on avance dans le monde donné. La lettre elle-même devient un garde-fou contre la spéculation stérile, une invitation à l’engagement dans le réel.
Une morale de la limite : Contrairement à certaines traditions mystiques qui idéalisent l’évasion du monde, la Beth impose une éthique de la limite. Elle enferme pour protéger. Elle borne pour rendre habitable.
Sur le plan moral, Beth signifie : accepter un cadre, vivre dans une structure,transformer le chaos en espace de responsabilité.
La maison n’est pas un luxe : elle est la condition de la relation humaine. Sans murs, pas d’intimité ; sans seuil, pas d’hospitalité. Beth dit ainsi que la morale commence par le sol, par ce qui tient.
Dans la Kabbale, Beth prend une dimension encore plus radicale. Elle est associée à la Sefira de Hokhmah canalisée, la sagesse qui accepte de se faire forme. La lettre Aleph, silencieuse, aérienne, infinie, représente l’absolu divin. Beth, elle, représente le moment où l’infini consent à se loger dans le fini.
Le Zohar affirme que Dieu n’a pas créé le monde avec Aleph, car Aleph est trop parfaite. Beth, au contraire, est imparfaite, angulaire, lourde. Elle peut porter le monde. Beth est aussi liée à la notion de Berakha (bénédiction), mot qui commence par Beth. La bénédiction n’est pas une fuite vers le ciel, mais une circulation du divin dans la matière : dans le pain, le vin, le temps,
Le philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknine insiste souvent sur ce point : le judaïsme n’est pas une religion de l’âme contre le corps, mais une pensée de l’incarnation du sens. Pour lui, Beth est le symbole d’un judaïsme qui refuse l’idéalisme pur. Ouaknine souligne que commencer la Torah par Beth, c’est affirmer que : Le sens n’existe que s’il s’inscrit dans une forme. » La lettre Beth est ainsi une lettre anti-gnostique. Elle combat l’idée que le monde serait une prison dont il faudrait s’évader. Au contraire, le monde est la seule scène possible du sens.
Pour Ouaknine, Beth est aussi la lettre de la responsabilité : on ne rêve pas le bien, on le construit. On ne médite pas la justice, on l’organise. La maison est l’image même du commandement : elle oblige à entretenir, réparer, transmettre.
Pourquoi cette lettre est-elle “si solide” Beth est solide parce que le monde doit l’être.
Un monde trop fluide devient violent. Un monde sans structure devient inhabitable. La matérialité n’est pas l’ennemie du spirituel : elle est sa condition de survie.
Quelques exemples concrets dans la tradition juive : les mitsvot passent par le corps (manger, marcher, parler) le temps est sanctifié par le calendrier, l’espace par la maison, la synagogue, la table du Shabbat. Même Dieu, dans la pensée rabbinique, demande une demeure (Dirah batahtonim) : un lieu en bas, matériel, où Sa présence peut résider.
Enfin, La lettre Beth, de valeur numérique 2, symbolise la dualité : ciel et terre, spirituel et matériel, Dieu et l’homme, appelés à dialoguer. Elle invite donc à s’attacher à la relation, à la construction du monde dans l’unité à partir de la différence.
À l’ère du virtuel, du flux continu, de la dématérialisation généralisée, Beth apparaît presque comme une lettre de résistance. Elle rappelle que sans ancrage, le sens se dissout. Sans maison, pas de mémoire. Sans poids, pas de parole qui tienne.
Beth n’est pas une lettre confortable : elle oblige à porter le monde, à l’assumer, à le réparer. Mais c’est précisément pour cela qu’elle ouvre la Torah. Le judaïsme commence par une maison, parce qu’il commence par le monde.


Raquel Levy-Toledano est membre du conseil d'administration conseil du CGJ où elle dirige le Groupe de généalogie génétique. Par ailleurs, elle est membre du conseil d’administration de l'IAJGS (International Association of Jewish Genealogy Societies), membre de l'assemblée générale de l’IIJG, l'Institut international de généalogie juive en Israël, présidente de la Société généalogique NAJMA (Nos Ancêtres Juifs Marocains et Algériens)