Le Tri sélectif
Un thriller boulonnais
I. Samedi, midi et demi
Il était midi et demi, un samedi ordinaire. Je remontais l'allée pavée de la Résidence des Tilleuls, trois immeubles en pierre de taille plantés autour d'un jardin, à deux rues du bois, le genre d'endroit où l'on se dit bonjour sans se connaître depuis quarente ans.
J'avais la tête ailleurs, et refléchissait à la leon transmise par le rabbin, et dont on parlait dans la paracha de ce samedi matin.
Je me suis alors arrêté net devant le hall d'entrée de mon immeuble !
Trois femmes, peut-être quatre, étaient assises sur le banc de velours vert que le syndic avait fait retapisser au printemps.
Intégralement voilées. Elles parlaient bas, vite, en arabe. Sur le marbre, à leurs pieds, des piles de petits seaux bruns encore emballés dans leur film plastique.
Manuel, le gardien, avait terminé son service à midi. Sa loge était fermée, rideau tiré.
Rien, dans cette scène, n'était illégal. Rien n'y était à sa place non plus. Elles se sont tues quand je suis passé.
Une seule a levé les yeux vers moi, puis vers le mur de boîtes aux lettres en laiton, puis de nouveau vers moi. Je l'ai remarqué parce que c'était un regard de vérification, pas un regard de politesse.
J'ai pris l'ascenseur. Quatrième étage. J'ai refermé la porte, et c'est en me lavant les mains que la sonnette a retenti.
Je n'ai pas ouvert.
Ce n'était pas de la peur. Pas encore. C'était cet instinct qu'on ne sait pas nommer sur le moment et qui, après coup, se révèle n'avoir jamais menti.
Ma grand-mère disait que les Juifs d'Afrique du Nord naissaient avec une oreille de plus. Celle qui entend les pas dans l'escalier avant qu'ils n'arrivent.
II. « C'est parce que c'est Chabbat » !
De ma fenêtre, on voit le jardin intérieur. Trois hommes s'y tenaient, près du local à vélos : grandes calottes blanches, djellabas immaculées, l'un d'eux un téléphone collé à l'oreille.
Ils ne distribuaient rien. Ils regardaient les façades. L'un d'eux comptait les fenêtres, je l'ai vu à son index qui montait d'étage en étage, comme un enfant qui compte les moutons.
Dans le hall, en me penchant au-dessus de la cage d'escalier, j'ai aperçu une des femmes devant les boîtes aux lettres.
Elle tenait son téléphone à hauteur de poitrine. Le flash a claqué une fois, deux fois, douze fois. Une rangée, puis l'autre. Tous les noms des résidents, gravés sur leurs petites plaques de laiton, depuis des décennies.
Les voisins ont ouvert, eux. Je les ai entendus. Madame Delorme, au troisième, avec sa voix de professeur de piano à la retraite : « Ah, les poubelles à compost, oui, la mairie nous avait prévenus ! »
Le jeune couple du deuxième, qui offre le N° du le digicode à tout le monde parce qu'il trouve impoli de faire attendre. On leur expliquait qu'il s'agissait d'une distribution au nom de la ville : de nouveaux seaux pour les déchets alimentaires, une petite formation au tri, deux minutes à peine.
Une explication plausible, presque banale. De celles qui désamorcent le soupçon avant même qu'il ne se forme.
Mais une fois dans l'escalier, ces femmes ne distribuaient plus seulement des seaux. Elles montaient lentement.
Elles s'arrêtaient devant chaque porte. Elles lisaient à vois haute les noms sur les cartons glissés sous les sonnettes. Et leurs yeux, je les voyais faire, glissaient sur le chambranle, à droite, à hauteur d'épaule. Là où, chez certains d'entre nous, est clouée une mezouza. Sur 9 étages, il y en avait six dans mon escalier
On a frappé chez moi, cette fois. Pas sonné : frappé, du plat de la main. J'ai retenu mon souffle. Il y a eu un silence, puis une voix de femme, jeune, avec une pointe d'agressivité à peine voilée :
— Ah. C'est parce que c'est Chabbat que vous n'ouvrez pas.
Je suis resté immobile, le dos contre le mur de l'entrée. La phrase n'avait rien d'innocent. On ne devine pas que quelqu'un observe le Chabbat sans y avoir pensé avant de sonner.
Sans avoir vu la mezouza. Sans être venu, précisément, un samedi.
Le lundi, j'ai appelé la mairie. On m'a passé un adjoint, puis un autre, puis un chargé de mission à la propreté urbaine qui s'appelait Thibault et qui parlait de « parcours usager » et de « biodéchets à la source ». Il a promis de vérifier. Il a vérifié.
— Tout est en ordre, monsieur. Ces personnes étaient agréées.
— Agréées par qui ?
— Par notre prestataire. La ville a sous-traité la sensibilisation au tri à une société spécialisée, Écovia Médiation.
Ils emploient des personnes en insertion, des habitants des quartiers. C'est très bien noté.
J'ai demandé pourquoi elles photographiaient les boîtes aux lettres. Thibault ne savait pas. Pourquoi elles n'avaient pas attendu le gardien, en semaine, comme tous les autres prestataires. et pourquoi elles portaient des voiles islamiques !
Il a consulté ses notes. Il y a eu un blanc.
— Le prestataire précise qu'ils ont choisi exprès le samedi après-midi. Pour toucher les familles quand elles sont chez elles.
Exprès. Le mot m'est resté dans la gorge comme une arête.
Le soir même, j'ai cherché Écovia Médiation sur Internet. Une société par actions simplifiée, créée dix-huit mois plus tôt, siège social dans une pépinière d'entreprises de Gennevilliers.
Un site propre, des photos de seaux verts et de sourires. Dans la rubrique « Nos partenaires », entre une régie de quartier et une banque alimentaire, un nom que je ne connaissais pas : la Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien.
Une association. Je l'ai notée sur un bout de papier, que j'ai glissé dans mon portefeuille. Je ne savais pas encore pourquoi.
IV. Nadia
Trois semaines ont passé. J'avais presque oublié. C'est elle qui est revenue.
Un mardi, en fin de matinée, à la terrasse du café de la place, une jeune femme s'est arrêtée devant ma table. Vingt-cinq ans peut-être, foulard bleu marine noué serré, un sac en toile sur l'épaule. Elle a hésité, puis elle a dit mon nom. Mon nom de famille, celui de la plaque de laiton.
— Vous êtes celui qui n'a pas ouvert !
Elle s'appelait Nadia. Elle avait été embauchée par Écovia pour six samedis, en contrat aidé, après une licence de géographie qui ne lui avait ouvert aucune porte.
On lui avait donné une tablette, des seaux, un argumentaire sur le compost et une consigne qu'elle avait trouvée étrange dès le premier jour : photographier toutes les boîtes aux lettres, « pour le suivi des foyers équipés ».
— Au début, j'ai cru que c'était pour la mairie. Et puis on m'a ajoutée sur un groupe de messagerie. Pas celui d'Écovia. Un autre. Avec un coordinateur que tout le monde appelait Si Hamid.
Elle a sorti son téléphone, l'a posé à plat entre nos deux tasses, l'écran tourné vers moi. Une capture. Un message vocal transcrit.
Une consigne, en français, d'une sécheresse administrative : pour chaque immeuble, relever les noms, signaler les portes « avec le petit objet », noter les étages, préciser si la famille « ouvre le samedi ».
— Le petit objet, a-t-elle dit. Il ne disait jamais le mot. Mais on savait tous ce que c'était.
Elle avait la voix qui tremblait, pas de peur, de colère.
— Ma mère m'a appris que celui qui fait une liste de voisins pour leur religion prépare quelque chose de sale. Je suis musulmane, monsieur. Je ne suis pas ça.
« Je suis musulmane, monsieur. Je ne suis pas ça. »
V. Le fichier
Ce qu'elle m'a montré ensuite, elle l'avait récupéré par hasard. Le dernier samedi, Si Hamid lui avait confié sa tablette pour recharger la sienne, et un tableur était resté ouvert.
Elle avait eu le réflexe de le photographier, écran par écran, dans les toilettes d'une boulangerie.
Le fichier s'appelait sobrement Îlots Ouest — v4. Chaque ligne était un immeuble. Chaque immeuble, un onglet. Résidence des Tilleuls, bâtiment B : quatorze foyers.
Colonne A, le nom relevé sur la boîte aux lettres. Colonne B, l'étage. Colonne C, une lettre : J. Colonne D, une coche : « objet porte ». Colonne E, une mention : « n'ouvre pas sam. ». En face de mon nom, les trois cases étaient remplies.
Il y avait d'autres lettres, plus loin dans le fichier, dans d'autres onglets : C pour les familles qui affichaient un crucifix, M pour les musulmans jugés « tièdes ».
Mais l'onglet le plus complet, celui qui avait été fait en premier, quartier par quartier, rue par rue, c'était la colonne J. Deux cent quarante-trois foyers, sur un périmètre qui allait du bois jusqu'à la Seine.
un champ à la fin des feuillets : « destinataire » : MFOP. Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien.
Nadia l'a regardé, puis m'a regardé. On n'a rien dit pendant un long moment.
Au comptoir, la radio annonçait la grande journée de mobilisation du samedi suivant, le 17 octobre, contre la vie chère.
VI. La commandante
Je n'avais pas de contact dans les services. J'avais mieux : un ancien élève de mes formations, devenu officier de police, qui m'a répondu en moins d'une heure et m'a demandé de ne rien envoyer par écrit.
Le lendemain, une femme m'attendait sur un banc du parc, près de Roland Garros, en imperméable gris, un gobelet de café à la main. Elle s'est présentée comme la commandante Vasseur. Elle n'a pas dit de quel service.
Elle a lu les photographies du fichier sans un mot, en faisant défiler lentement avec le pouce. Arrivée à la colonne J, elle a eu un petit mouvement des lèvres, comme quelqu'un qui reconnaît un visage.
— La MFOP, on la suit depuis un moment, a-t-elle fini par dire. Une vitrine respectable. Soutien scolaire, aide aux devoirs, fêtes de quartier, soupes populaires.
Et derrière, une idéologie qu'on connaît bien, celle qui vient des Frères musulmans : l'entrisme patient, la conquête par les associations, jamais un mot plus haut que l'autre.
Ce qui nous manquait, c'était le chaînon entre l'idéologie et le terrain.
— Et maintenant ?
Maintenant on a un tableur.
Les idéologues, ça ne s'arrête pas. Un tableur, si.
Je lui ai demandé à quoi pouvait servir une liste pareille. Elle a haussé les épaules, ce geste fatigué des gens qui ont vu trop de dossiers.
À rien, peut-être. À faire pression sur un bailleur, à savoir où distribuer quels tracts, où recruter, où ne pas aller.
Ou à tout autre chose, un jour où la rue s'enflamme et où quelqu'un, quelque part, a besoin d'une adresse.
Une liste, monsieur, ça n'a pas d'intention. C'est celui qui la lit qui en a une.
VII. La nuit du 17 octobre
Ce samedi 17, Paris a brûlé. On a vu les images comme tout le monde : la place de la République sous les gaz, les vitrines éventrées, les kiosques en flammes, les drapeaux dits palestiniens et algériens, au-dessus de la fumée.
À Boulogne, c'était calme. Trop calme. Manuel avait verrouillé la grille du jardin, sans qu'on le lui demande.
Vers vingt heures, mon téléphone a vibré. Un numéro masqué. La commandante Vasseur.
— Ne sortez pas ce soir. On a interpellé deux personnes il y a une heure, à la sortie d'un parking de Sèvres. Dans le coffre, des objets qu'on n'a pas le droit de divulger.
Elle a laissé passer un silence.
— Sur la tablette, le fichier. Version 6. Avec un nouvel onglet, créé jeudi. Il s'appelle « Nuit ». Il ne contient que la colonne J.
Une liste n'a pas d'intention. C'est celui qui la lit qui en a une.
Épilogue
La Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien a fait l'objet d'une procédure de dissolution.
Écovia Médiation a perdu son marché ; la mairie a publié un communiqué sur « la vigilance renforcée dans le choix des prestataires ».
Si Hamid n'a jamais été retrouvé. Les journaux ont consacré à l'affaire un entrefilet, coincé entre un reportage sur les pillages et un sondage sur la vie chère.
Madame Delorme, au troisième, a fait poser une caméra au-dessus de sa porte.
Le jeune couple du deuxième ne délivre plus le digicode à personne et surtout plus aux livreurs d'Amazon ou de Pizzas ... .
Quant à moi, le syndic m'a conseillé, avec beaucoup de délicatesse, de retirer ma mezouza. Pour quelque temps. Par prudence. ... Je ne l'ai pas écouté , mais dans l'escalier il n'y a plus que deux mezouzot !
FIN
Ce récit est une fiction. Les noms Résidence des Tilleuls, Écovia Médiation, Maison de la Fraternité de l'Ouest parisien, Si Hamid, Nadia et la commandante Vasseur sont imaginaires.
© JBCH Nouvelles Octobre 2026










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