Page 4 · 1945 — 1991 et transmission
Reconstruire
De l'apatridie à la transmission
Mes parents se remettaient difficilement de la disparition de leur fille et, complètement démunis, ne savaient comment faire pour reprendre une vie normale. Afin d'aider matériellement ma famille disloquée, je renonçai à reprendre des études interrompues depuis cinq ans ; je me sentais de toute façon trop mûri par l'expérience pour me retrouver avec des gamins de 15-16 ans dans un lycée, à préparer un hypothétique baccalauréat, sésame incontournable pour entrer en faculté.
Mais je redécouvrais, en recouvrant ma vraie identité, que j'étais toujours un étranger en situation précaire.
D'une part, je n'avais aucun métier et, d'autre part, pour trouver un travail, il me fallait un permis de travail, mais pour obtenir celui-ci, il me fallait un certificat d'embauche, ce qui me faisait tourner en rond.
Finalement je pus me faire embaucher comme auxiliaire civil de l'armée américaine. C'était un travail de bureau et d'interprète dans un service de transports, ce qui soumettait ma fragile connaissance de l'anglais à rude épreuve.
Pour sortir de la précarité de mon statut d'étranger, et surtout parce qu'en dépit des salauds souvent haut placés qui ont contribué à défigurer l'image de la France, pays des Droits de l'Homme, j'ai trouvé tant de braves gens auxquels je souhaitais m'identifier, je fis une demande de naturalisation française. Il ne restait plus qu'à attendre.
C'est en adhérant aux Auberges de Jeunesse grâce aux copains ajistes du temps de la clandestinité, dont le caractère idéaliste, laïque et militant est inconnu de nos jours que j'ai trouvé la possibilité de partir en Allemagne pour organiser les toutes premières rencontres internationales des jeunes, essentiellement allemands et français.
D'abord bénévole sous la direction d'Albert Jenger, que j'ai rencontré par la suite au G.O.D.F., je me vis proposer l'organisation et la direction d'un centre de rencontres à Lindau-Bad-Schachen. J'étais ainsi appointé à la fois par la direction des affaires culturelles de l'armée française d'occupation, par le ministère de l'éducation nationale de Bavière et par l'Institut fribourgeois pour les rencontres internationales.
Le tout cumulé constituait un revenu bien maigre mais c'était pour moi à la fois une sorte d'exorcisme pour me libérer du profond traumatisme que j'avais subi, une volonté de recoller un idéal internationaliste et humaniste soumis à rude épreuve, et une tentative de comprendre, de l'intérieur de ce pays, comment un peuple de haut niveau culturel a pu réaliser la Shoah.
Même si, entre-temps, le monde a connu et connaît encore d'autres monstruosités, j'avoue que je n'ai pas encore compris par quel mécanisme mental une société humaine peut imaginer et mettre au point de telles profanations de l'image de l'Homme. C'est peut-être cette incompréhension qui, entre autres, m'a incité à frapper à la porte de ce Temple consacré à l'interminable recherche de la Vérité.
Mais à la fin d'une saison, l'administration française s'aperçut que l'emploi que j'occupais était réservé à un citoyen français, et de surcroît titulaire d'un titre universitaire de l'Éducation nationale.
Ne répondant à aucun de ces critères, je fus remplacé par un fonctionnaire et il ne me restait plus qu'à retourner en France, non sans difficulté puisque pour passer la frontière il me fallait un visa d'entrée en France, alors que j'avais négligé cette formalité en me rendant en Allemagne.
C'est quelque chose que la jeune génération a du mal à imaginer dans cette Europe où l'on passe sans formalité d'un pays à l'autre.
Après avoir travaillé une saison chez mon père, je m'endettai pour monter ma propre fabrique de tricotage et je m'en sortais fort bien lorsque je fus avisé que j'étais désormais français, ce qui me fit grand plaisir, mais ma joie fut de courte durée car je fus bientôt appelé à remplir mes obligations militaires, bien que ma classe d'âge (1924) en fût dispensée pour les Français de naissance et en dépit de mes services attestés dans la Résistance.
Me revoilà en Allemagne, en uniforme du 11ème Chasseurs d'Afrique, à Mayence. Il me fallut profiter d'une permission pour vendre ma fabrique et apurer toutes mes dettes.
Certes, j'ai appris à piloter un char et à tirer au canon, mais ces compétences, à moins de faire carrière dans l'armée comme me le suggérait mon colonel, ne me paraissaient pas d'une grande utilité pour gagner ma vie, une fois revenu à la vie civile.
J'y suis revenu au bout de dix-huit mois et reconstituai une fabrique de tricots dans des conditions économiques devenues moins favorables, me mariai et, lorsque ma femme attendait notre troisième enfant, je dus interrompre mon activité en raison du traitement d'un cancer, mon état ne me permettant pas d'effectuer un travail physiquement fatigant.
Ne pouvant me résoudre à l'inactivité, je fis un stage dans une compagnie d'assurances qui me délivra un traité d'agent général. N'ayant jamais travaillé sous les ordres d'un patron, surtout lorsque ce patron prend la forme d'une hiérarchie faite de directeurs, sous-directeurs, chefs de réseaux et inspecteurs, je décidai de changer de statut et choisis celui de courtier d'assurances, ce qui fait de moi mon propre patron.
C'est ce métier que j'ai exercé entre 1949 et 1991 et que je continue encore d'exercer sous une autre forme et « à la carte ». Plus qu'un complément de revenu de retraité, mon travail, que j'aime, me permet de garder un contact avec les réalités de la vie quotidienne extérieure.
L'assurance, sous toutes ses formes, est une école qui permet de découvrir et de juger l'homme à travers sa relation avec ses intérêts matériels. Disons que pour moi, « les frères n'aspirent pas au repos » est une réalité quotidiennement vécue.
Engagement maçonnique — conclusion
Pour conclure, je reviens à mon engagement maçonnique. D'abord dérouté par le symbolisme et surtout par les rituels, alors que je m'étais dégagé de toute croyance ou pratique religieuse, la Maçonnerie m'a permis de retrouver mes racines judaïques, non pas dans sa pratique dogmatique, mais dans son enseignement, dont la Maçonnerie même puise l'essentiel.
La Maçonnerie me permet de faire la synthèse entre mes sources culturelles initiales et les courants philosophiques des Lumières que j'ai intégrés dans le cadre d'une approche laïque.
Toute religion, toute culture, toute idéologie nous parvient à l'état de pierre brute ; la méthode maçonnique permet d'en tailler les aspérités pour en faire non pas des éléments d'enfermement et d'exclusion, mais d'intégration dans un ensemble harmonieux.
Dans ce monde encore tellement bouleversé et cruel, la maçonnerie, si elle n'existait pas, serait à inventer — mais peut-être devrions-nous la réinventer chaque jour pour répondre avec pertinence à chaque situation inédite.
C'est le sens de notre initiation, qui ne s'arrête jamais, qui n'est jamais définitive, à quelque degré que ce soit. Les grades et les honneurs, si gratifiants fussent-ils, ne font que renforcer notre humilité. Les cordons, loin de servir à attirer le regard d'autrui, ne sont conférés que pour nous permettre un meilleur regard sur l'Autre.