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vendredi 7 août 2026

Le Quai d'Orsay et ses mensonges sur Gaza JBCG_H N° 2026-061

 Gaza : le débat sur les sources, les chiffres et la guerre de l’information





Depuis le début de la guerre déclenchée après l’attaque du 7 octobre 2023, une bataille parallèle se déroule autour de l’information.


 Les critiques adressées au Quai d’Orsay portent notamment sur ce qu’elles considèrent comme une reprise trop rapide du récit diffusé depuis Gaza, sans toujours rappeler suffisamment l’origine politique des sources utilisées.


Les bilans de victimes à Gaza proviennent principalement du Hamas, placée sous le contrôle du Hamas.


Ses opposants estiment que cette structure n’est pas serieuse qu’elle participe à la communication stratégique du mouvement islamiste. Ils soulignent que les chiffres publiés ne permettent jamais de distinguer clairement les combattants des civils et demandent que ces données soient systématiquement replacées dans leur contexte politique et militaire. Ce que ne fait pas la Presse !! 


L’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens, est également au centre des controverses. Israël accuse depuis plusieurs années les membres de son personnel d’appartenir au Hamas. 


Après le 7 octobre, des employés de l’agence ont été accusés d’implication dans les attaques ou de soutien à des organisations terroristes, entraînant des enquêtes et un débat international sur la neutralité de cette institution. L’ex ministre des AE français Me Catala a même signé un rapport inexact pour sauver l’attitude française envers Israël. 


La question de la famine à Gaza a elle aussi suscité de vives polémiques. Les organisations humanitaires internationales décrivent une crise alimentaire grave que l’UNICEF dément dans son dernier rapport. 


une étude a été commandée par l’UNICEF : Selon les données rapportées par ses défenseurs, le taux de malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans à Gaza se situerait entre 0,2 % et 0,8 %, un niveau présenté comme relativement bas en comparaison avec certains pays de la région, tels que l’Égypte (2,9 %), la Jordanie (2,0 %) ou la Syrie (plus de 12 %). 


l’usage du terme de « famine » est fin faux  et il faut souligner la complexité des indicateurs nutritionnels. D’autres observateurs rappellent toutefois que ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, en tenant compte des méthodologies, des périodes d’observation et des conditions d’accès aux données sur le terrain.


Le débat porte donc à la fois sur la réalité des souffrances civiles et sur la manière dont elles sont mesurées, interprétées et utilisées dans la guerre de l’information.


La Croix-Rouge internationale est également critiquée par certains observateurs pour ce qu’ils considèrent comme une attitude trop discrète face au sort des otages israéliens détenus par le Hamas depuis le 7 octobre. 


Ses responsables expliquent de leur côté que son action repose sur la confidentialité des négociations avec toutes les parties dans les zones de conflit.


Le rôle des médias est devenu un autre sujet majeur de controverse. Certains observateurs reprochent à des médias publics français, notamment France Télévisions et France 24, d’avoir parfois accordé une place importante à des sources locales ou à des témoignages provenant d’un environnement contrôlé par le Hamas, sans toujours rappeler suffisamment ces contraintes. Des journalistes ont également été critiqués par leurs détracteurs, qui les accusent d’adopter une lecture jugée trop favorable au récit palestinien ou insuffisamment critique envers le Hamas. Ces accusations ont alimenté un débat plus large sur l’indépendance éditoriale, la vérification des sources et la responsabilité des médias en période de guerre.

Enfin, certains reprochent à la diplomatie française, notamment au Quai d’Orsay et aux représentations françaises à Jérusalem et auprès de l’Autorité palestinienne, de ne pas avoir suffisamment intégré la dimension sécuritaire israélienne et les accusations portées contre des institutions ou organisations proches de l’environnement politique du Hamas.

Au cœur de cette controverse se trouve une question essentielle : dans une guerre où l’image et l’opinion publique sont devenues des armes stratégiques, gouvernements, médias et organisations internationales ont la responsabilité de vérifier leurs sources, de distinguer les faits établis des récits militants et de garantir une information aussi rigoureuse que possible.


USA Ted Cruz ... un homme à suivre. JBCH N° 2608 - 060

 Au Sénat américain, Ted Cruz dénonce un réseau d’influence des Frères musulmans implanté de longue date aux États-Unis





Lors d’une audition organisée par la sous-commission judiciaire du Sénat américain, le sénateur républicain du Texas Ted Cruz a soutenu que les manifestations propalestiniennes qui ont suivi l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 n’étaient pas un mouvement spontané, mais l’aboutissement d’un travail d’organisation mené depuis plusieurs années par des réseaux 


Il estime proches des Frères musulmans. Intitulée « Hidden in Plain Sight: Confronting the Muslim Brotherhood Network in America » (« Caché au grand jour : faire face au réseau des Frères musulmans en Amérique »), cette audition visait à examiner les liens allégués entre certaines organisations américaines et le Hamas.




Ted Cruz a affirmé que les campements installés sur les campus universitaires au printemps 2024 avaient bénéficié d’un soutien juridique, logistique et stratégique préparé bien avant les événements du 7 octobre. 


Selon lui, ces mobilisations auraient été coordonnées par des militants expérimentés et des organisations déjà implantées dans les universités américaines, capables de fournir conseils juridiques, formation des organisateurs et assistance médiatique. 




À ses yeux, ces manifestations traduisaient une stratégie politique de long terme plutôt qu’une réaction immédiate à la guerre à Gaza.


Pour étayer cette analyse, trois témoins ont été entendus : Lara Burns, ancienne agente spéciale du FBI ayant dirigé l’enquête sur la Holy Land Foundation ; Arielle Klepach, juriste au National Jewish Advocacy Center ; et Kyle Shideler, du Center for Security Policy. 




Tous ont estimé que l’influence des Frères musulmans aux États-Unis ne passerait plus principalement par le financement direct d’organisations terroristes, mais par un réseau d’associations, de structures éducatives, de campagnes juridiques, d’organisations militantes et d’institutions à but non lucratif.


Une large partie de l’audition a porté sur l’affaire de la Holy Land Foundation, une organisation caritative texane dont plusieurs dirigeants ont été condamnés en 2008 pour avoir apporté un soutien matériel au Hamas. 


Lara Burns a déclaré que cette enquête avait mis au jour, selon elle, une infrastructure ancienne de soutien au Hamas et aux Frères musulmans sur le territoire américain. Elle a affirmé que ces informations étaient connues depuis des décennies mais qu’elles avaient été largement ignorées.





Les débats se sont également concentrés sur le Council on American-Islamic Relations (CAIR). Les intervenants ont rappelé que cette organisation avait été désignée par les procureurs fédéraux comme co-conspiratrice non inculpée dans le dossier Holy Land Foundation. 


Lara Burns a indiqué que plusieurs fondateurs du CAIR avaient participé à une réunion enregistrée en 1993 réunissant des sympathisants du Hamas.


 Toutefois, il convient de rappeler que le CAIR n’a jamais été poursuivi pénalement dans cette affaire et qu’il rejette toute accusation de soutien au Hamas ou aux Frères musulmans.


 L’organisation affirme condamner sans ambiguïté tous les actes de terrorisme, y compris ceux commis par le Hamas.


Arielle Klepach a, pour sa part, plaidé en faveur d’un renforcement de la législation américaine afin d’empêcher qu’une organisation condamnée puisse poursuivre ses activités sous une nouvelle dénomination. 


Elle s’est notamment appuyée sur le contentieux engagé par la famille de David Boim, un adolescent américain tué en Israël par des terroristes du Hamas en 1996. 





Selon elle, certaines nouvelles structures auraient succédé à des organisations condamnées, compliquant l’exécution des décisions de justice et les indemnisations des victimes.


Ted Cruz a également relié ces questions à l’actualité politique américaine, évoquant la campagne du candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, Abdul El-Sayed, en s’interrogeant sur certaines relations familiales et associatives. 


Les témoins n’ont toutefois présenté aucune preuve établissant que celui-ci aurait participé à une activité criminelle ou apporté un soutien matériel à une organisation terroriste.


L’audition a été boycottée par les cinq sénateurs démocrates membres de la sous-commission, qui ont dénoncé une initiative susceptible, selon eux, de stigmatiser les musulmans américains. 


Ils ont accusé Ted Cruz de transformer cette audition en procès politique et ont mis en garde contre les risques d’alimenter l’islamophobie dans un contexte déjà marqué par de fortes tensions.



Au terme des débats, les témoins ont appelé l’administration fédérale à réexaminer les activités de certaines organisations qu’ils considèrent comme liées au Hamas ou aux Frères musulmans, à renforcer les contrôles des associations à but non lucratif et à appliquer plus strictement les lois américaines relatives au soutien matériel au terrorisme.


Cette audition reflète un débat politique et juridique toujours très vif aux États-Unis. 




La Lettre KOF JBCH N° 2026 - 059

 Alphabet & mystique

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ק

La lettre Kof : sainteté, singe, cercle

Vingtième lettre de l'alphabet hébreu, valeur 100 : trois sens s'y superposent, du plus élevé au plus trivial, et c'est précisément cette tension qui en fait la clé.



Trois mots partagent la même initiale : kedoucha, la sainteté ; kof, le singe ; hakafa, le cercle. Ce n'est pas un hasard de vocabulaire mais, selon la tradition, une même architecture de sens. 

La sainteté y est définie non comme une qualité morale mais comme une séparation absolue : est saint ce qui est radicalement autre, hors de toute mesure — un peu ce que Freud, sans le vouloir, avait approché en parlant de « sentiment océanique ». 

Demander à un peuple d'être saint, c'est donc moins lui demander d'être vertueux que de rester résolument différent.

Un distinguo fin traverse cette discussion : l'hébreu sépare kadoch, saint — réservé à Dieu et, par extension, à l'homme — de kodech, consacré, réservé aux objets et aux lieux. 

On ne dit pas que la Terre d'Israël est « sainte » mais qu'elle est « consacrée » — une nuance que la traduction française efface presque toujours, et qui déplace le vertige : l'homme n'est pas sommé d'être saint en lui-même, mais d'entretenir un rapport à la sainteté.




Une lettre qui se fissure


La forme graphique du kof porte cette tension jusque dans son tracé : la lettre se compose d'un rèch, associé à la tête et à la transcendance, et d'un vav, qui plonge sous la ligne d'écriture, les deux traits restant physiquement disjoints. 

Cet interstice, disent les kabbalistes, est le vide nécessaire entre l'infini et l'homme : sans cet écart, rien ne pourrait exister à côté de Dieu. Et si la jambe du vav descend sous la ligne, c'est, selon une lecture symbolique, pour offrir une prise à qui tombe : une main courante pour remonter vers la sainteté.

Kof porte en germe son propre contraire : initiale de la sainteté, elle l'est tout autant du mal et de ses « écorces », les fameuses klipoth de la cabbale.
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Alphabet & mystique2/2

Quand l'homme descend du singe






Le second sens de kof est plus trivial en apparence : en hébreu, le mot désigne aussi le singe. 

Un Midrach y voit une inversion facétieuse du darwinisme : ce ne serait pas l'homme qui descendrait du singe, mais certains hommes qui, à force d'imiter sans jamais créer, se seraient transformés en singes. 

Le singe n'est pas ici un animal de zoo, mais une figure de l'imitation pure,celle que la mode, la publicité ou la culture de masse cultivent aujourd'hui à grande échelle, en poussant chacun à copier un modèle plutôt qu'à exister par lui-même.

C'est aussi, dans cette lecture, une manière de désigner la perte d'humanité au sens le plus grave : avoir forme humaine ne suffit pas à faire un homme, si l'on a renoncé à toute part de sainteté — une idée que le dialogue applique, sans détour, à la déshumanisation pratiquée par les nazis eux-mêmes.

Le cercle sans commencement ni fin





Le troisième sens, hakafa, « entourer », ouvre sur la géométrie du divin. Le cercle, dans la cabbale comme dans la pensée hassidique, danses rituelles, hakafot des fêtes symbolise ce qui n'a ni début ni fin, donc l'infini, Ein Sof. 

Il n'y a dans un cercle ni haut ni bas : une égalité de principe que l'on retrouve dans l'image d'une terre ronde, sans point plus élevé qu'un autre. 

Reste une question que le dialogue laisse ouverte : comment relier ce cercle infini à son centre ? Le philosophe, dit le texte, part du monde visible pour y chercher Dieu ; le kabbaliste part de Dieu pour comprendre comment le monde peut exister.

Trois sens, donc, pour une seule lettre : la sainteté qui sépare, le singe qui imite, le cercle qui enveloppe. Trois façons de poser la même question, jamais résolue : où est la limite entre l'homme qui s'élève et l'homme qui se contente de suivre ?




Inspiré de l'entretien entre Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz 


Successions douloureuses. JBCH N° 2608 - 058

Portraits & capitalisme français1/2

Successions tragiques

Une disparition brutale, parfois en quelques secondes, et tout vacille : une famille, une marque, des milliers de salariés, un empire industriel patiemment bâti.


Il existe une question vertigineuse que le capitalisme familial français a dû affronter plus souvent qu'on ne le croit : que devient une entreprise lorsque celui qui l'incarnait disparaît sans avoir eu le temps de préparer l'après ? De la baie de Cancale à la chaussée de Sein, de Moscou au Bourget, l'histoire économique française est jalonnée d'accidents qui ont, en quelques instants, changé la trajectoire d'empires entiers.

Lionel Poilâne — La dynastie du pain français perd son fondateur en 2002 : son hélicoptère s'abîme au large de la baie de Cancale, avec son épouse à bord. Sa fille Apollonia, alors âgée de dix-neuf ans, doit reprendre en urgence les rênes de la maison.

Édouard Michelin — En 2006, le patron du groupe au bibendum se noie au large de l'île de Sein lors d'une sortie de pêche. Sa mort, aussi soudaine qu'inattendue, force le conseil de surveillance à accélérer une transition déjà engagée.

Christophe de Margerie — Le PDG de Total meurt en 2014 lorsque son jet privé percute un chasse-neige au décollage de l'aéroport de Moscou-Vnoukovo. Le groupe pétrolier, en pleine expansion internationale, perd son visage le plus reconnaissable du jour au lendemain.

Que devient une entreprise lorsque celui qui l'incarnait disparaît sans avoir eu le temps de préparer l'après ?

Paul-Louis Halley — Premier actionnaire de Carrefour et artisan de sa fusion avec Promodès, il meurt en 2003 avec son épouse dans le crash de leur avion privé près d'Oxford, en Angleterre.

Jean-Luc Lagardère — Le fondateur du groupe éponyme — Matra, Hachette, EADS — meurt en 2003 des suites d'une opération chirurgicale, laissant une succession disputée à la tête d'un empire industriel et médiatique tentaculaire.

Bernard Dumon — Le cas le plus radical : en 1995, le PDG du groupe sucrier Saint-Louis meurt avec son directeur général dans le crash de leur avion-taxi au-dessus du Bourget — les deux dirigeants voyageant ensemble. L'accident donnera naissance à la « jurisprudence Saint-Louis », qui pousse depuis les grands groupes à interdire à leurs dirigeants clés de voyager sur le même vol.

Repère

Six disparitions, six successions

1995 : Bernard Dumon (Saint-Louis), crash au Bourget.

2002 : Lionel Poilâne, crash en hélicoptère, baie de Cancale.

2003 : Paul-Louis Halley (Carrefour) et Jean-Luc Lagardère.

2006 : Édouard Michelin, noyade au large de l'île de Sein.

2014 : Christophe de Margerie (Total), crash à Moscou.

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À l'opposé des héritages foudroyés : Robertet, le bastion de Grasse

Face à ces trajectoires brisées, certaines maisons tiennent bon en préparant méthodiquement leur transmission. À Grasse, Robertet incarne cette autre voie : depuis cinq générations et 175 ans, cette entreprise familiale indépendante transforme les fleurs les plus précieuses — rose de mai, jasmin, iris — en matières premières pour les géants du luxe.

Fondée en 1850 par François Chauvé et Jean-Baptiste Maubert, puis reprise en 1875 par Paul Robertet qui lui donne son nom, la maison n'a jamais quitté le contrôle de la famille Maubert. Philippe Maubert, aux commandes pendant vingt-neuf ans, a préparé sa succession en confiant en 2022 la direction générale à un manager extérieur, Jérôme Bruhat, venu de L'Oréal — tout en conservant la présidence et en associant ses fils, déjà à la tête de plusieurs divisions du groupe.

Deux trajectoires opposées, une même leçon : la pérennité d'un empire familial se joue rarement au moment où l'on croit devoir la défendre, mais bien avant, dans la préparation de sa propre absence.

Avec plus de 800 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel et une présence dans plus de cinquante pays, Robertet reste l'une des dernières grandes maisons de parfumerie à avoir résisté, sur cinq générations, à la tentation de la vente aux groupes internationaux — quand tant d'autres empires familiaux, faute d'avoir anticipé leur propre disparition, ont fini rachetés, démantelés ou dilués dans des groupes plus vastes.

Repère

Robertet en chiffres

Fondation : 1850, Grasse.

Famille : Maubert, cinquième génération aujourd'hui aux commandes.

Chiffre d'affaires : environ 808 millions d'euros.

Gouvernance : direction générale confiée en 2022 à un manager extérieur, présidence restée familiale.

À retenir

Là où la disparition brutale d'un dirigeant a précipité la vente ou la dilution de plusieurs empires familiaux français, Robertet doit sa longévité à une transmission organisée bien avant l'heure de la retraite.

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jeudi 6 août 2026

La Pensée Juive JBCH N° 2608 - 057

Pensée juivePhilosophie

Les tensions structurantes de la pensée juive


Six lignes de fracture philosophiques, de Spinoza à Lévinas, une condition juive moderne faite d'équilibres jamais définitivement stabilisés.

1

Universalisme et particularisme

La tension fondatrice. Le judaïsme affirme à la fois une éthique à vocation universelle — les lois noachides, la justice, la dignité de tout être humain créé à l'image de Dieu, et un particularisme assumé : un peuple distinct, une Alliance, une Loi qui ne s'applique pas de la même façon à tous.


L'universalisme moderne tend à considérer tout particularisme comme suspect ou archaïque : le juif est souvent sommé de choisir entre dilution dans l'universel et accusation de tribalisme. Cette tension traverse toute la modernité juive, de Spinoza à Lévinas en passant par Hermann Cohen et Leo Strauss.


2

Raison et révélation

Le courant rationaliste — Maïmonide, Saadia Gaon, la Haskalah — pose que Torah et raison ne peuvent se contredire, la philosophie et la science étant des outils légitimes pour comprendre la Loi. 


Le courant fidéiste ou mystique : kabbale, hassidisme, pensée post-Shoah estime que la raison humaine a des limites, que l'Alliance et l'expérience historique juive dépassent la pure rationalité. Jusqu'où peut-on rationaliser le judaïsme sans le vider de sa spécificité ? Et jusqu'où maintenir des affirmations non rationnelles dans un monde qui valorise la preuve ?



3

Tradition et modernité

La tradition juive repose sur la continuité, l'autorité des textes et des générations précédentes, une conception du temps qui n'est pas purement progressive. 



La modernité — émancipation, sécularisation, individualisme, critique historique des textes — impose une rupture ou au moins une reformulation radicale. Réforme, conservatisme, orthodoxie moderne, orthodoxie stricte, reconstructionnisme, athéisme juif culturel : autant de réponses, aucune pleinement stable, chacune sacrifiant soit l'autorité de la tradition, soit l'intégration au monde moderne.

4

Individu et peuple

Le judaïsme classique est fortement collectif : responsabilité mutuelle (« Kol Israël arevim zeh bazeh »), continuité du peuple, prière et destin partagés. La modernité valorise l'individu autonome, ses droits, ses choix personnels, y compris le droit de sortir du collectif. 



Peut-on être pleinement juif de façon purement individuelle et volontaire, ou l'identité juive implique-t-elle une dimension collective et héritée qui dépasse le consentement de l'individu ?



5

Mémoire et souffrance et présent et avenir

L'histoire juive est marquée par des catastrophes répétées, et la mémoire de ces souffrances occupe une place centrale dans la conscience collective.



Faut-il que cette mémoire structure encore les choix éthiques et politiques, ou doit-elle être relativisée pour ne pas devenir un frein à une existence tournée vers l'avenir ? Cette tension traverse les débats sur la place de la Shoah dans l'identité contemporaine, sur le risque de « victimologie », et sur la possibilité d'une identité juive qui ne soit pas principalement définie par la persécution.



6

Élection,  différence et égalité

L'idée d'un peuple « élu », ou choisi pour une mission particulière, est au cœur des textes juifs. 


L'égalité formelle moderne rend cette notion difficile à assumer publiquement ; elle est souvent réinterprétée de façon éthique (« élu pour plus de responsabilités ») ou purement culturelle. Peut-on maintenir une conscience de différence qualitative sans tomber dans la supériorité, et sans être immédiatement soupçonné de celle-ci ?

Synthèse

Ces tensions ne sont pas des problèmes à résoudre une fois pour toutes : elles constituent la structure même de la condition juive moderne. 


La plupart des grandes figures de la pensée juive des deux derniers siècles  Mendelssohn, Geiger, Hirsch, Rosenzweig, Buber, Scholem, Strauss, Lévinas, Soloveitchik  ont tenté de les articuler plutôt que de les trancher, chacune à sa manière, sans qu'aucune synthèse n'ait jamais fait consensus.

Hamal'ach Raphaël Berdugo JBCH N° 2608 _ 056

 Il existe à Meknès, dans l’ancien cimetière juif de la ville impériale, une tombe que les pèlerins visitent depuis deux siècles avec la ferveur qu’on réserve aux justes dont la mémoire ne s’efface pas. 


C’est celle de Rabbi Raphaël Berdugo, né en 1747 dans cette même cité, mort en 1821, et que ses contemporains avaient surnommé de son vivant déjà “Hamal’ach”, l’Ange, tant sa piété et son ascèse semblaient dépasser la mesure ordinaire des hommes. 

Aujourd’hui encore, deux siècles après sa disparition, sa hilloula continue de rassembler des fidèles venus du monde entier, et en 2021, pour le bicentenaire de sa mort, le président israélien Isaac Herzog en personne présidait à Jérusalem un colloque commémoratif pendant qu’à Meknès une mappa était solennellement déposée sur sa sépulture, en présence du rabbinat marocain et des autorités locales. Peu de figures rabbiniques du Maroc peuvent se targuer d’une telle postérité.




Raphaël Berdugo naît dans une dynastie où l’étude et la fonction de juge rabbinique se transmettent comme un patrimoine sacré. Son grand-père Moshe Berdugo, son père Mordekhaï, surnommé HaMarbitz, et son frère aîné Yekoutiel appartiennent tous à cette lignée de dayanim originaire de Castille, arrivée au Maroc dans le sillage tragique de l’expulsion de 1492. 

Mais la naissance dans le sérail ne dispense d’aucune épreuve. En 1762, alors qu’il n’a que quinze ans, le jeune Raphaël perd son père et doit poursuivre ses études dans un dénuement que les biographes qualifient d’extrême. Il étudie la nuit, à la seule lumière de la lune, faute de moyens pour s’offrir des chandelles, dans le sous-sol de la maison familiale ; la tradition rapporte même qu’il se liait les jambes avec une corde pour qu’un assoupissement ne le prive pas d’une heure de Torah. 





Cette enfance de pauvreté studieuse, il ne l’oubliera jamais : devenu autorité incontestée, il se fera l’avocat constant des pauvres de la communauté, dans ses commentaires comme dans ses prises de position publiques.

L’ascension est rapide pour qui a traversé un tel creuset. À vingt-quatre ans, en 1771, il rédige déjà son commentaire talmudique, le Sharvit Zahav, œuvre de maturité précoce qui annonce l’ampleur de sa production future. 

Encore dans la trentaine, il accède à la présidence du tribunal rabbinique de Meknès, l’Av Beit Din, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort et qui fera de lui, aux yeux de l’ensemble de la communauté juive marocaine, la référence suprême en matière de Halakha. 

Il partage alors le leadership de la ville avec deux autres figures majeures, Rabbi Baroukh Toledano et Rabbi Petahia Mordekhaï Berdugo, non sans empoignades doctrinales parfois vives, signe d’une vitalité intellectuelle qui n’a rien de feutré. 





Car Hamal’ach n’est pas un mystique retiré du monde : orateur d’une autorité naturelle rare, il n’hésite jamais à affronter les notables lorsque la justice ou la dignité des humbles l’exige. On se souvient encore de la sévérité avec laquelle il tança publiquement les notables de la communauté de Rabat, coupables à ses yeux de trop peu de considération pour les talmidé hakhamim, les étudiants des yechivot. 

Ce trait de caractère, cette capacité à dire non au pouvoir économique et social au nom d’un principe supérieur, mérite d’être rappelé à une époque où le courage rabbinique se fait rare.

Son œuvre législative dépasse la simple gestion du contentieux communautaire. Berdugo réforme des coutumes qu’il juge contraires à la raison ou à la logique du droit hébraïque, imposant par exemple aux shohatim, les sacrificateurs rituels, d’abandonner certaines pratiques locales pour se conformer strictement à la coutume de Castille, retour aux sources qui dit assez son souci d’exactitude et de fidélité à la tradition sépharade dont il se sent l’héritier. 






Il est aussi traducteur, rendant accessibles en arabe dialectal des commentaires destinés à ceux qui ne maîtrisaient pas l’hébreu, souci pédagogique qui traduit une conception profondément populaire, presque démocratique, de la transmission du savoir religieux. Son œuvre écrite, considérable, comprend le Michpatim Yécharim, un commentaire du Choulhan Aroukh, des responsa qui font encore autorité, ainsi que des piyoutim liturgiques toujours chantés dans les synagogues de tradition marocaine. 

Fait rare pour un rabbin de cette époque et de cette région, la quasi-totalité de ses écrits furent imprimés de son vivant ou peu après sa mort, à une exception près : un ouvrage qu’il refusa lui-même de publier, craignant, dit-on, d’être mal compris par ses pairs, scrupule d’humilité qui en dit long sur la rigueur morale du personnage.

Mais c’est peut-être dans les temps de calamité que la stature de Raphaël Berdugo atteint sa pleine dimension. 






Le Maroc de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième connaît des sécheresses répétées et des épidémies de peste qui ravagent les communautés juives de l’intérieur comme des ports. 

Dans ces moments où la foi vacille et où la survie même de la communauté semble en jeu, Berdugo se révèle un pilier de réconfort et de soutien, présence morale autant que juridique, ce qui explique sans doute mieux que toute légende hagiographique la vénération quasi mystique dont il fait l’objet dans la mémoire populaire judéo-marocaine. 

C’est là, dans cette conjonction entre l’immense érudition et la proximité charnelle avec la souffrance de son peuple, que réside sans doute le secret de son surnom : un ange, non pas détaché des hommes, mais descendu parmi eux pour les porter.





Deux siècles après sa mort, l’héritage de Hamal’ach continue d’irriguer le judaïsme marocain et sa diaspora, de Meknès à Jérusalem en passant par Paris, Montréal ou Ashdod, partout où des descendants de cette communauté séculaire perpétuent la mémoire d’un homme qui sut être à la fois juge intraitable, législateur audacieux et consolateur des affligés. 






Dans un monde juif contemporain souvent tiraillé entre rigorisme et dilution, la figure de Raphaël Berdugo rappelle une leçon simple et exigeante : l’autorité rabbinique authentique ne se mesure pas à la sévérité de ses décrets, mais à la justesse de son discernement et à la constance de sa proximité avec les plus faibles.