Israël · Élections du 27 octobre 2026
Quels que soient les résultats finaux et quelle que soit la coalition qui sortira des tractations, il y a déjà un vainqueur incontestable dans les urnes de mardi : le camp arabe. C'est le grand gagnant de ce scrutin, au sens historique du terme.
Depuis la renaissance de l'État juif, jamais une telle percée n'avait été observée. Jamais une telle mobilisation. Les partis arabes passent de 10 sièges dans la Knesset sortante à 19 sièges selon les dernières estimations. C'est un bond de 53%, une progression qui change la carte politique d'Israël et qui pulvérise tous les plafonds de verre connus jusqu'ici.
Le Parlement israélien compte 120 sièges, élus à la proportionnelle intégrale sur une liste nationale, avec un seuil de 3,25 %. Il faut 61 sièges pour gouverner. Les citoyens arabes représentent environ un cinquième de la population d'Israël.
Mais le chiffre brut des sièges ne dit pas tout. Le plus significatif est ailleurs : dans la participation.
Alors que lors des précédents scrutins, les citoyens arabes d'Israël avaient pris l'habitude de délaisser les urnes, par défiance, par désillusion ou par consigne de boycott, mardi ils ont fait le chemin inverse.
Ils se sont mobilisés massivement. Ils ont voté. Et ils ont voté fort.
Le cas le plus emblématique, celui qui devra être étudié de très près dans les semaines à venir par les sociologues et les stratèges politiques, est celui de Rahat. Rahat, ville bédouine de 30 000 habitants perdue dans l'extrême sud du Néguev, longtemps symbole de l'abstention et de la marginalité.
Mardi, à Rahat, le taux de participation a dépassé les 60%. Plus de 60% ! Un chiffre qui ferait pâlir bien des villes juives du centre du pays. Ce n'est plus un vote protestataire, c'est un message d'ancrage.
Fondée en 1972, Rahat est la plus grande ville bédouine d'Israël et la seule à avoir le statut de ville. Elle se situe dans le nord du Néguev, près de Beer-Sheva.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : pour la première fois avec une telle force, les Arabes d'Israël ont signifié une volonté d'appartenance à la communauté nationale.
Non pas une appartenance folklorique, mais une appartenance politique. En allant voter en masse, ils disent : "Nous comptons dans l'équation nationale. On ne fera plus sans nous." Ils réclament leur part dans la maison commune israélienne.
Et c'est là que réside toute la complexité, toute la tension de ce moment historique qu'il faudra absolument intégrer.
Car cette volonté d'appartenance s'exprime à travers une représentation partisane qui, elle, reste résolument antisioniste. Il ne faut pas se voiler la face. Les mêmes électeurs qui ont fait la queue pendant des heures devant les bureaux de vote ont ensuite célébré leurs résultats en chantant l'hymne palestinien.
Les mêmes leaders qui revendiquent aujourd'hui 16 sièges à la Knesset n'ont toujours pas trouvé les mots pour condamner clairement le pogrom du 7 octobre, ni pour qualifier le Hamas d'organisation terroriste.
Cette dualité est désormais au cœur de la vie politique israélienne. D'un côté, une intégration civique par les urnes, de l'autre, un divorce idéologique qui persiste.
Il faudra en tenir compte. On ne pourra plus dire que le secteur arabe est en dehors du jeu. Il est au centre du jeu, mais avec ses contradictions.
Ra'am, islamiste conservateur dirigé par Mansour Abbas, a choisi depuis 2021 une ligne pragmatique, centrée sur les besoins concrets des citoyens arabes.
La Liste commune (Hadash, Ta'al, Balad) porte une ligne nationaliste palestinienne et refuse le caractère sioniste de l'État.
Une victoire qui plombe les équations
Et cette victoire, paradoxalement, rend tout plus difficile.
Pendant des années, la formule magique de la gauche et du centre a été celle du "soutien sans participation" : les partis arabes soutiennent de l'extérieur un gouvernement de centre-gauche sans y entrer, sans ministres, sans drapeaux communs. C'était le modèle Rabin en 1992. Ce modèle est mort mardi soir.
En 1992, Yitzhak Rabin gouverne grâce au soutien extérieur de cinq députés arabes, un « bloc d'empêchement » qui lui permet de signer les accords d'Oslo.
En 2021, Ra'am franchit un pas historique en entrant dans la coalition Bennett-Lapid : c'est le premier parti arabe membre d'une majorité gouvernementale en Israël.
Avec 16 ou 17 sièges, on ne soutient plus discrètement. On pèse, on exige, on conditionne.
On ne peut plus être un appoint silencieux. Le camp arabe, fort de ce score historique, va demander un prix politique que le camp sioniste de centre-gauche ne peut pas payer sans se renier.
C'est tout le dilemme qui se pose désormais à Gadi Eisenkot et à ce qui reste du camp du changement.
Comment solliciter le soutien d'un bloc qui représente 16 mandats et qui incarne la mobilisation citoyenne la plus forte du scrutin, tout en sachant que ce bloc refuse les fondamentaux sionistes de l'État ?
La tâche est devenue quasiment impossible. D'autant qu'Avigdor Lieberman, dont les voix seront indispensables à toute alternative à Netanyahou, a déjà posé une ligne rouge infranchissable : aucun soutien, même extérieur, même passif, des partis arabes.
Pour Lieberman, c'est une question de doctrine sécuritaire et nationale. Sa position ne bougera pas.
Nous voilà donc devant une nouvelle réalité israélienne, brute et incontournable.
Israël est sorti des urnes avec un secteur arabe qui n'est plus une marge, mais un acteur central, discipliné, mobilisé, et sur-représenté par rapport à son histoire électorale.
C'est un fait démocratique majeur. On ne peut plus analyser la société israélienne en faisant abstraction de Rahat à 60% de participation.
Quant aux juifs, ils se sont de tout temps divisés ... Et voilà le résultat
Il faudra intégrer cette nouvelle réalité. Non pas en l'idéalisant, non pas en oubliant les chants de l'hymne palestinien ni les silences assourdissants sur le 7 octobre, mais en la regardant en face. Le camp arabe a gagné son pari : exister.
Maintenant, c'est à l'État juif et démocratique de décider quoi faire de cette victoire.
© JBCH Réflexions Août 2026






























