JBCH Réflexions
Journal indépendant · Idées, actualité, société
N°135
D'APRÈS MES ANALYSES, MES LECTURES DANS LES JOURNAUX FRANÇAIS ET INTERNATIONAUX ET LES MEDIAS, UN COMPLÉMENT SE TROUVE DANS JBCH CLIPS et JBCH Echanges
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Enquête — Médias & pouvoir
Qui tient la plume ? Neuf fortunes, un service public, et la présidentielle en ligne de mire
La gauche éditoriale : un actionnariat qui n'a rien de prolétaire
Il faut d'abord dissiper un malentendu. La presse que l'on range spontanément « à gauche » — Le Monde, L'Obs, Libération, Mediapart n'est pas financée par des lecteurs modestes réunis en coopérative, mais par les mêmes grandes fortunes du numérique et de la finance qui possèdent le reste du paysage médiatique.
Le Monde appartient au pôle réuni autour de Xavier Niel, fondateur de Free, aux côtés du banquier Matthieu Pigasse qui finance Mélenchon, et du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, actionnaire minoritaire influent. Depuis 2024, une holding logée dans le Fonds pour l'indépendance de la presse est censée garantir que ces intérêts privés ne dictent pas la ligne — un pare-feu juridique, pas une garantie éditoriale.
Le même groupe Niel contrôle L'Obs, Télérama, Courrier international et le HuffPost France : une bonne partie de ce que l'on appelle, par commodité, « la gauche de référence » tient en réalité dans le portefeuille d'un seul industriel des télécoms. Libération a suivi un chemin différent : rachetée par Patrick Drahi via Altice en 2014, elle a été transférée en 2020 à un fonds de dotation censé sanctuariser son indépendance — sans que Drahi renonce à son influence sur l'écosystème médiatique dans lequel le titre continue d'évoluer. Seul Mediapart, financé par ses abonnés et sans actionnaire industriel, échappe réellement à ce schéma.
Qui tient la gauche
- Le Monde / L'Obs / Télérama / Courrier international : pôle Xavier Niel, avec Matthieu Pigasse et Daniel Kretinsky
- Libération : ex-Altice (Drahi), transférée en 2020 à un fonds de dotation pour l'indépendance
- Mediapart : indépendant, financé par les abonnements
- L'Humanité : lié historiquement au PCF, soutenu par souscription militante
La droite éditoriale : l'empire vertical de Vincent Bolloré
En face, la concentration est plus spectaculaire encore, et surtout plus verticale. Vincent Bolloré, via Vivendi, a bâti en quelques années un empire qui va du divertissement à l'édition en passant par l'information continue : Canal+, CNews, C8, Europe 1, le Journal du Dimanche, le groupe Lagardère et Hachette, ainsi que Prisma Media (Capital, Voici, Femme Actuelle, GEO, Télé-Loisirs). La bascule éditoriale de CNews vers une ligne d'opinion conservatrice, puis celle d'Europe 1 et du JDD après leur rachat, ont été documentées par l'ensemble des observateurs du secteur, y compris ceux qui ne partagent aucune hostilité de principe envers le groupe.
Le Figaro et la presse économique
Le Figaro appartient à la famille Dassault, propriétaire d'un empire aéronautique et militaire, ce qui n'a jamais empêché le quotidien de revendiquer une ligne libérale-conservatrice assumée. Quant à la presse économique, elle est désormais très largement contrôlée par Bernard Arnault : via LVMH, il détient Les Échos, Le Parisien, Radio Classique, Paris Match depuis 2024, et a complété son dispositif par L'Opinion et L'Agefi — ne laissant à ses concurrents que Capital (Bolloré) et La Tribune (Rodolphe Saadé).
Qui tient la droite
- Groupe Bolloré / Vivendi : Canal+, CNews, C8, Europe 1, JDD, Prisma Media, Hachette
- Groupe Dassault : Le Figaro
- Groupe Arnault / LVMH : Les Échos, Le Parisien, L'Opinion, L'Agefi, Paris Match, Radio Classique
- Rodolphe Saadé / CMA CGM : BFMTV, RMC, La Provence, La Tribune, 10 % de M6
Le service public : quand la présidente de France Télévisions dégaine elle-même
C'est là que le tableau devient réellement intéressant à huit mois de la présidentielle. Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions depuis dix ans et reconduite à ce poste, a qualifié en septembre 2025, dans les colonnes du Monde, CNews de chaîne relevant de l'extrême droite — sortant frontalement de la réserve que l'on attend, en théorie, d'une dirigeante d'audiovisuel public financée par la contribution de tous les Français, y compris ceux qui regardent CNews. La chaîne visée, entre-temps, est devenue en 2025 la première chaîne d'information de France en part d'audience : preuve que la disqualification morale n'a pas suffi à endiguer son succès populaire.
Dans le même temps, l'affaire dite « Legrand-Cohen » — deux journalistes politiques de l'audiovisuel public filmés en train de déjeuner avec des cadres du Parti socialiste — a nourri une commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public, présidée par le député Charles Alloncle. Mme Ernotte y a été accusée d'avoir donné, sous serment, une version des faits contredite par une enquête de Marianne révélant qu'un cabinet privé, Forward Global, aurait bien briefé les cadres du groupe avant leurs auditions — ce que la direction de France Télévisions a démenti avec constance.
Le biais mesuré : les invités de France Télévisions (mars-avril 2026)
- Sur 202 profils identifiés à l'antenne, 37 % étaient rattachés à la gauche, 32 % au centre, 15 % seulement à la droite
- Cette étude, plus large que celle de l'Arcom, qualifie aussi la sensibilité des experts et universitaires invités, pas seulement des personnalités politiques
- Selon la même analyse, France 5 tend à inviter davantage de personnalités de gauche, quand RMC en invite proportionnellement moins
La presse fait-elle vraiment l'élection ?
Reste la question qui donne son sens à cette cartographie : tout cela influence-t-il réellement le vote ? La recherche en sciences sociales, depuis les travaux fondateurs de Paul Lazarsfeld en 1944, est nettement plus modeste que l'intuition commune. Les médias convertissent rarement un électeur convaincu ; ils confortent d'abord ceux qui pensaient déjà comme eux, un phénomène que les chercheurs appellent l'effet de renforcement. L'électeur, montrent ces études, vote d'abord selon son milieu social et ses appartenances anciennes, bien avant selon l'éditorial qu'il a lu le matin.
Mais l'agenda, si
Ce que la presse peut en revanche faire, et fait sans relâche, c'est fixer l'agenda : décider de quoi l'on parle, avec quel cadrage, selon quels critères on juge un candidat. En 2017, une partie de la campagne s'est jouée sur la capacité de chaque candidat à « battre Marine Le Pen » plutôt que sur son programme — un effet d'amorçage qui a directement favorisé le vote utile. C'est précisément ce terrain-là, celui du cadrage et non celui de la conviction brute, que se disputent aujourd'hui neuf milliardaires et une présidente de chaîne publique qui ne prend même plus la peine de cacher son camp.
La pluralité légale existe, garantie sur le papier par l'Arcom. La pluralité réelle est une autre affaire : quand la totalité de la presse écrite et audiovisuelle tient dans une dizaine de portefeuilles, gauche et droite compris, le débat démocratique se joue moins entre des lignes éditoriales indépendantes qu'entre des stratégies d'influence concurrentes, patronales d'un côté, institutionnelle de l'autre. En 2027, l'électeur français croira choisir un président. Il choisira aussi, sans le savoir tout à fait, entre des cadrages qu'il n'aura pas fabriqués lui-même.