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jeudi 16 juillet 2026

La lettre Pé 2607 - 003

Le Pé : la lettre de la bouche et de la parole






Dans l'alphabet hébraïque, le Pé occupe une place de choix : dix-septième lettre, il porte la valeur numérique 80 et désigne littéralement « la bouche ». 



Il succède à la lettre Ayin, qui signifie « l'œil »,  une succession qui n'a rien d'anodin. Ce passage de l'œil à la bouche marque, selon Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, le passage d'un registre à un autre : celui de la perception à celui de la communication. 



Dans la cabbale, l'Ayin correspond à une séfira supérieure, tandis que le Pé en représente l'expression inférieure,  le processus va du voir au dire, l'œil enregistrant ce que la bouche exprimera ensuite. Le Pé existe sous deux formes graphiques : la forme ordinaire et la forme finale (Pé final), la première symbolisant la parole, la seconde le silence qui vient toujours clore tout discours.



La parole comme puissance créatrice




Le point de départ de la réflexion est théologique : le monde a été créé par la parole divine. 



Chacun des jours de la Genèse est initié par la formule « Dieu dit… », et la chose advient aussitôt. Cette parole créatrice trouve un écho quotidien dans la liturgie juive, à travers une bénédiction qui associe intimement le fait de « dire » et celui de « faire ». 



Chez l'homme, en revanche, penser, parler et agir sont trois étapes distinctes et successives, alors qu'elles seraient simultanées chez Dieu. La pensée juive distingue ainsi deux stades fondamentaux : la pensée (maha'chava) et la parole (dibour). 



Tant qu'une pensée n'est pas verbalisée, elle demeure abstraite ; c'est la bouche qui lui donne une existence concrète et communicable — ce qui explique, par exemple, l'obligation rituelle de prononcer une bénédiction avant d'accomplir un acte comme manger ou boire.



Dans le langage kabbalistique, cette dynamique est illustrée par une image saisissante : la pensée est comparée au père, et la parole à la fille , l'intelligence (h'ohma) engendrant la royauté (malh'out), cette dernière étant aussi assimilée à la bouche. Contrairement à la tradition chrétienne centrée sur la relation père-fils, la cabbale privilégie donc une filiation père-fille pour décrire l'émergence du langage à partir de la pensée.



L'ambivalence fondamentale de la bouche



Le cœur du texte tourne autour d'une tension : la bouche est à la fois le lieu de la vie et celui de la mort. Le Talmud l'affirme sans détour, la langue a le pouvoir de tuer, y compris à distance, et peut nuire à trois personnes simultanément : celui qui parle, celui qui écoute, et celui dont on parle. 



Cette médisance (lachone hara, « la mauvaise langue ») trouve son origine mythique dans l'épisode du serpent au Jardin d'Éden, qui calomnie Dieu auprès d’Ève :  un mensonge fondateur dont les conséquences continuent de peser sur l'humanité. 



À l'inverse, la tradition biblique célèbre aussi « la bouche du Juste », capable d'énoncer la sagesse. Cette dualité affecte, selon Steinsaltz, tous les aspects de la vie humaine : contrairement à l'œil, dont on ne distingue pas moralement le droit du gauche, la bouche connaît d'emblée une différenciation entre bon et mauvais usage.



Cette centralité du langage définit, pour les deux interlocuteurs, la spécificité humaine elle-même. Alors qu'Aristote définissait l'homme par la pensée, la tradition juive le définit davantage par la parole : aucun animal ne peut nommer les choses ou construire des symboles. 



Le récit de la Genèse, où l'homme devient « esprit vivant » après avoir reçu le souffle divin, est d'ailleurs traduit par le Targoum araméen comme « esprit parlant ». 



C'est la parole, plus que l'intelligence, qui ferait de l'homme un homme, au risque, précise Steinsaltz, de le transformer en son contraire s'il ment, dissociant ce qu'il dit de ce qu'il pense réellement. L'expression talmudique « un dans la bouche, un autre dans le cœur » désigne précisément cette hypocrisie, jugée comme le fondement de tout mal dans le monde.



La pureté enfantine et l’étude



Le texte accorde une place importante à l'enfance et à l'apprentissage du langage. Dans la tradition, la bouche des enfants incarne la pureté originelle : on initiait autrefois les tout-petits à l'alphabet hébraïque en leur faisant lécher des lettres enduites de miel, et le premier texte biblique qu'on leur enseignait était le Lévitique, associé aux lois de pureté. Une formule talmudique célèbre affirme que le monde ne subsiste que grâce au souffle des enfants qui étudient la Torah, un souffle si précieux qu'il ne doit être interrompu sous aucun prétexte, pas même par l'arrivée hypothétique du Messie.



L'éloge du silence




En contrepoint de cet éloge de la parole, le dialogue développe une véritable philosophie du silence. Le judaïsme ne valorise pas seulement le dire, mais aussi le taire : le Talmud enseigne que c'est le silence qui préserve la sagesse. 




L'épisode du prophète Élie sur le mont Sinaï illustre cette idée, Dieu ne se manifeste ni dans le vent, ni dans le tonnerre, ni dans le feu, mais dans « la voix du silence ». Le rite de deuil juif s'inscrit dans cette même logique : pendant les sept jours suivant un décès, les visiteurs doivent observer le silence et attendre que l'endeuillé parle le premier, une pratique dont l'origine biblique se trouve dans le livre de Job.




Steinsaltz évoque même un ancêtre familial surnommé « le rabbin qui se tait », dont la seule sagesse consistait à partager de longues heures de silence avec ses visiteurs. Le chabbat lui-même est qualifié de « jour de silence » par contraste avec les six jours ouvrables, jours de la parole et de l'action.

Les deux prononciations du Pé et la figure du médecin





Sur le plan strictement linguistique, le Pé peut se prononcer de deux façons : « p » (dur, marqué par un point diacritique) ou « f » (doux, sans point),  comme dans les noms Pharaon (Paro) ou Joseph (Yossef). 




Cette dualité phonétique trouve un prolongement inattendu dans le vocabulaire de la guérison. Un commentateur  observe que la Torah emploie le Pé dur lorsqu'elle évoque la guérison humaine (« le médecin guérira »), mais le Pé doux lorsqu'elle évoque la guérison divine (« Je suis l'Éternel qui te guérit »),  suggérant que Dieu guérit avec douceur, alors que la médecine humaine implique souvent la douleur. 



Le texte développe enfin une réflexion sur l'éthique médicale à partir d'une sentence talmudique déroutante affirmant que le meilleur des médecins serait promis à l’enfe,  sentence que Steinsaltz réinterprète non comme une condamnation, mais comme un constat : le médecin trop empathique risque de vivre son métier comme un enfer quotidien, tiraillé entre la vérité qu'il doit dire au malade et la compassion qu'il ressent pour lui.



En somme



Le Pé apparaît, au terme de ce parcours, comme la lettre de tous les paradoxes humains : instrument suprême de la Création à l'image de la parole divine, mais aussi principal vecteur de la faute, de la médisance et du mensonge. 



Sa forme graphique même  :  une bouche qui s'ouvre et se referme — condense cette double capacité à révéler et à dissimuler, à donner la vie par la parole ou à la détruire par la calomnie. 



D'où la formule finale d'Eisenberg, jouant sur l'homophonie entre « bouche » (pé) et « paix » (paix, pé) : savoir garder « la bonne bouche », c'est la condition d'une vie vécue en paix.


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