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Infrastructures & Géopolitique
L'Afrotunnel, ce vieux rêve qui pourrait enfin relier l'Europe à l'Afrique
Le tunnel sous le détroit de Gibraltar quitte le domaine de l'utopie pour entrer dans celui du chantier
Espagne — Maroc
Depuis près de deux siècles, il hante les cartes des ingénieurs et les discours des diplomates. Le tunnel sous le détroit de Gibraltar, ce serpent de mer né sous la plume des visionnaires du XIXe siècle, semble aujourd'hui sur le point de quitter le domaine de l'utopie pour entrer dans celui du béton et de l'acier. Surnommé Afrotunnel, ce projet de liaison ferroviaire fixe entre l'Espagne et le Maroc connaît une accélération sans précédent.
Dès 1930, la revue Popular Mechanics imaginait un tunnel sous-marin reliant l'Europe à l'Afrique. Mais ce n'est qu'en 1979 que l'Espagne et le Maroc entament de véritables études de faisabilité, créant la SECEGSA. Pendant des décennies, le projet a oscillé entre espoirs et oublis, jusqu'à ce qu'une réunion bilatérale de haut niveau, en février 2023, donne un coup d'accélérateur décisif.
Le tunnel ferroviaire projeté s'étirerait sur environ 42 kilomètres, dont 27,7 kilomètres sous le détroit lui-même, à une profondeur maximale de 475 mètres. Deux tubes ferroviaires à voie unique, reliés par une galerie de service centrale, relieraient Vejer de la Frontera, en Espagne, à Malabata, aux portes de Tanger.
En janvier 2025, l'Espagne a confié au géant allemand des tunneliers Herrenknecht une étude sur le franchissement de l'Umbral de Camarinal, arête sous-marine séparant Méditerranée et Atlantique. Verdict : le projet est techniquement viable, la roche de flysch ne constituant plus un obstacle insurmontable pour les machines modernes.
Le détroit se situe toutefois à la jonction de deux plaques tectoniques, dans la zone qui provoqua le séisme dévastateur de 1755. En décembre 2025, Madrid et Rabat ont signé un mémorandum pour trois années d'études conjointes sur la sismicité et les risques de tsunami, dotées d'une campagne de recherche marine de 553 187 euros.
Les chiffres du projet
- 42 km de tunnel, dont 27,7 km sous le détroit (-475 m)
- 9,61 M€ de financement public espagnol depuis 2022
- 8,5 Md€ pour la seule partie espagnole (15-20 Md€ au global)
- Appel d'offres possible dès 2027, premiers trains entre 2035 et 2040
- + de 460 000 poids lourds transitent déjà chaque année par Algeciras
Le calendrier reste mesuré : une galerie de reconnaissance pourrait être lancée dès 2027, pour une phase exploratoire de six à neuf ans avant les travaux proprement dits. Les premiers trains pourraient circuler entre 2035 et 2040 — un horizon qui coïncide avec la Coupe du monde 2030, coorganisée par l'Espagne, le Portugal et le Maroc, événement qui a largement remis le projet sur le devant de la scène.
L'Afrotunnel ne fait pas l'unanimité : craintes environnementales, inquiétudes sur un afflux migratoire facilité, complexité souveraine liée à Gibraltar, Ceuta et Melilla, et doutes sur la rentabilité d'un investissement colossal face à un trafic encore incertain. Reste que jamais le projet n'avait bénéficié d'un tel alignement des planètes — volonté politique, faisabilité technique avérée et financements européens Next Generation — pour transformer, peut-être, quatorze kilomètres d'eau en une demi-heure de train.