Rechercher dans ce blog

jeudi 3 septembre 2026

Le désert des intellectuels français JBCH N° 2609 - 136

 

JBCH  Réflexions 
N° 136



Idées & société

Les clercs et leurs miroirs

Sur le déclin annoncé des intellectuels français, et sur ce qu'il faudrait avoir le courage de leur dire en face.

D'APRÈS MES ANALYSES, MES LECTURES DANS LES JOURNAUX FRANÇAIS ET INTERNATIONAUX ET LES MEDIAS,                             UN COMPLÉMENT SE TROUVE DANS JBCH CLIPS et JBCH Echanges


JBCH Réflexions — 

L'Express a eu l'idée, cet été, de demander à l'historien américain Robert Zaretsky de dresser le constat d'un « âge d'or » révolu des intellectuels français. Le philosophe Pierre-André Taguieff, directeur de recherches au CNRS et auteur du récent Les Méfaits de l'idéologie, lui a répondu dans un entretien qui mérite qu'on s'y arrête, non parce qu'il révèle quoi que ce soit d'inédit, mais parce qu'il ose enfin nommer ce que beaucoup pensaient tout bas.

Taguieff ne pleure pas la disparition des clercs engagés. Il rappelle, avec une lucidité qui fait du bien, que ces mêmes intellectuels ont fourni, tout au long du siècle dernier, les cadres idéologiques du communisme comme du fascisme. 

L'engagement n'a jamais été une garantie de vertu ; il a surtout été un multiplicateur d'aveuglement collectif, avec des consciences éclairées qui se sont trompées ensemble, avec ferveur, et souvent jusqu'au bout.

Ce que dit Taguieff

  • Rejoint le diagnostic de Zaretsky sur la fin de « l'âge d'or »
  • Mais s'en distingue : il ne regrette pas l'intellectuel « engagé »
  • Voit resurgir les mêmes ressorts idéologiques sous des habits neufs — écologisme radical, néo-féminisme genriste
  • Cite les morts (Sartre, Aron, Foucault, Ricœur...) comme toujours plus influents que les vivants





Ce qui frappe, dans cet entretien, c'est le diagnostic d'un remplacement plutôt que d'une extinction. L'utopie communiste s'est éteinte, mais l'attente révolutionnaire, elle, a simplement changé de vêtements : elle s'est greffée sur l'écologie radicale et sur un féminisme devenu, selon les mots mêmes du philosophe, « genriste et misandre ». 

Les grands pervers idéologiques n'ont pas disparu, ils ont changé de nom et de logo. Et leurs idiots utiles, comme toujours, sont recrutés dans les amphithéâtres et sur les plateaux.

« Une escouade de vaniteux »

C'est la formule qui restera de cet entretien, et elle est d'une cruauté méritée. Taguieff vise ces professeurs-fonctionnaires reconvertis en tribuns de la gauche radicale, qui monnaient leur savoir spécialisé   un savoir souvent étroit   contre une visibilité médiatique et un strapontin politique. 

Le phénomène n'est pas propre à la gauche, on pourrait en trouver l'équivalent ailleurs sur l'échiquier ; mais le mécanisme est le même partout : la vanité déguisée en conviction, la carrière déguisée en engagement.

Il y a, derrière cette description, un constat plus dérangeant encore : celui d'une spécialisation qui a tué le clerc généraliste. On ne pense plus à l'échelle de l'universel, on commente à l'échelle de son domaine, et on prospère sur les réseaux en jouant un rôle :  le Sage, le provocateur, l'histrion plutôt qu'en pensant vraiment. Taguieff, qui a fréquenté la télévision avant de s'en détourner, ne dit pas autre chose : la pensée n'y était jamais au rendez-vous, seul le rôle comptait.

Faut-il pour autant se lamenter sur ce déclin, comme le font si complaisamment tant de polémistes qui en vivent ? Non. Le vrai sujet, et Taguieff a l'honnêteté de le poser sans y répondre entièrement, c'est celui du temps. La lecture d'un livre exige une durée que le tweet a rendue suspecte. 

Le lectorat s'est rétréci parce que l'offre numérique a changé nos rythmes, pas seulement nos goûts. Dénoncer le déclin est devenu, lui aussi, un marché  florissant, réconfortant, et paresseux.

Ce que cet entretien nous rappelle, en creux, c'est qu'un vrai clerc ne se reconnaît ni à son audience ni à son indignation programmée, mais à sa capacité de résister au rôle qu'on veut lui faire jouer. 

Il en reste peut-être moins qu'avant. Mais le problème n'est pas leur nombre : c'est notre paresse à vouloir encore les distinguer de l'escouade.



D'après l'entretien de Pierre-André Taguieff paru dans L'Express (2 septembre 2026). JBCH N° 136  Septembre 20926  



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire