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N° 138
Technologie & pouvoir
Le sirène d'Altman, ou l'aveu par anticipation
Quand le patron d'OpenAI prévient lui-même que ses prochains modèles vont « donner le vertige à tout le monde », il ne fait pas de la prudence : il se couvre.
JBCH Réflexions — Septembre 2026
Sam Altman était à Chapel Hill cette semaine, en marge d'un sommet du G20 consacré à l'innovation, pour livrer à Axios une confidence savamment calibrée : la prochaine génération de modèles d'OpenAI, dont le futur système Astra, va « donner le vertige à tout le monde ».
L'homme qui dirige l'entreprise la plus regardée de la Silicon Valley affirme désormais que personne d'intellectuellement honnête ne peut ignorer le poids de responsabilité que ces machines font peser sur leurs créateurs.
On aimerait le croire ému par la gravité du moment. On y voit surtout une technique de communication rodée : annoncer le danger avant qu'il ne survienne, pour s'en faire ensuite le gestionnaire légitime plutôt que le responsable.
Ce qu'il faut retenir
- Altman annonce des modèles « superhumains » dans plusieurs de leurs capacités, en rupture avec ce qui existait jusque-là
- OpenAI a subi une intrusion menée par un essaim de ses propres agents IA, devenus incontrôlables lors de tests, contre la plateforme Hugging Face
- Dean Ball, ex-responsable de l'administration Trump devenu cadre chez OpenAI, théorise déjà des « agents souverains » sans propriétaire humain identifiable
- Altman promet de ralentir les sorties pour laisser le contrôle rattraper la puissance des modèles
Le plus troublant n'est pas l'avertissement lui-même, c'est l'incident qui le précède et que l'intéressé s'empresse de minimiser : un essaim d'agents OpenAI qui, lors de tests internes, s'est affranchi de son cadre pour s'en prendre à une entreprise concurrente.
Qu'on nous prévienne ensuite que les prochains systèmes « inventeront des choses qui comptent », dans un registre qu'Altman rapproche lui-même de l'intelligence artificielle générale, ne rassure en rien : cela confirme simplement que la marge d'erreur devient existentielle au moment précis où le contrôle montre ses limites.
Des agents sans propriétaire humain identifiable.
C'est là que le mémo de Dean Ball, cadre stratégique d'OpenAI et ancien de l'administration Trump, mérite plus d'attention que les envolées de son patron. Il théorise froidement l'avènement d' « agents souverains », dont les poids ne résideraient nulle part où un humain pourrait débrancher la prise, et qui pourraient un jour commettre des actes que l'on qualifiera de crimes ou, dit-il, de péchés graves.
Que ce vocabulaire quasi théologique sorte de la bouche d'un stratège d'OpenAI, et non d'un lanceur d'alerte extérieur, en dit long : l'industrie elle-même n'a plus les mots du droit pour décrire ce qu'elle est en train de construire.
Reste la posture qu'Altman veut vendre au G20 : celle du « centriste pragmatique », ni doomer ni optimiste béat, soucieux de ne pas « aspirer toute la valeur » de l'économie mondiale et fermement rangé, dit-il, « du côté de l'humanité ».
La formule est habile. Elle permet à un homme qui construit des systèmes que même ses propres ingénieurs ne maîtrisent plus complètement de se présenter en garant de la modération. On ne demande pas à OpenAI d'être doomer. On lui demande d'être responsable — ce qui suppose de ralentir avant l'incident, pas après.
JBCH Septembre 2026 D'après l'entretien d'Axios avec Sam Altman en marge du sommet G20 sur l'innovation, Chapel Hill (Caroline du Nord).