LES LIVOURNAIS À TUNIS –1609-1951, par Lionel Levy
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En 1932,
à l’occasion d’un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur à Alger,
fit escale à Tunis. Il l’évoquait ainsi en 1983 dans le Corriere della Sera :
« Je fis
halte à Tunis, la ville nord-africaine, méditerranéenne, déjà levantine, que je
préférais à toutes les autres (…) L’Italie et la France, tout en se querellant,
y avaient greffé sur un vieil héritage la ville la plus joyeuse, étonnante et capiteuse
que j’aie jamais connue. » Dans son journal personnel étudié par sa disciple
Giuliana Gemelli il ajoutait : « Poésie, lumière, joies de la table (…) plaisir
éperdu de la mer (…) la Méditerranée est pour moi mélange (…) Tunis me plaisait
: un mélange. »
1609,
Arrivée des Moriscos,
J’ai pris
comme point de départ de cette conférence, 1609. Pourquoi tant de précision ?
C’est que ce fut l’année d’un grand événement de mélange ethnique, social et
culturel dans le Tunis d’Othman Dey.
À cette
date, Philippe III d’Espagne avait expulsé quelques centaines de milliers de
Morisques. On appelait ainsi les musulmans convertis de force au christianisme.
Contrairement
aux Juifs, les musulmans espagnols n’avaient pas eu, en 1492, à choisir entre
l’exil ou la conversion. Ils furent convertis d’office et de force. Leur départ
massif aurait signifié, en effet, la ruine des grands propriétaires fonciers,
ainsi privés de leur main d’œuvre.
Ces
grands propriétaires furent d’ailleurs, par pur intérêt, les principaux défenseurs
des Morisques. Ils firent pression pour adoucir le poids de l’Inquisition. Ils
avaient rétrospectivement raison.
Le départ
de cette nombreuse main d’œuvre très qualifiée fut, peut-être davantage encore
que celui des Juifs, une cause de la ruine de l’Espagne. Mais l’unité
religieuse du royaume devenait au XVIIe siècle un impératif absolu pour les
monarchies catholiques.
Les
Morisques se montraient totalement réfractaires à la christianisation. Parmi
les pays d’accueil, la Tunisie en reçut le plus grand contingent : certains
auteurs disent 80.000, d’autres 40.000, dans le Cap Bon et, pour leur majorité,
à Tunis même.
Pourquoi
Tunis ? Nous sommes alors encore nominalement dans l’empire Ottoman. Les
Andalous (on appelle ainsi tous les musulmans Espagnols, y compris les plus
nombreux qui viennent du Nord de l’Espagne) sont très appréciés par le Sultan,
au même titre d’ailleurs que les Juifs ibériques, et maintenant les
Nouveaux-Chrétiens qui, soit pour échapper aux poursuites de l’Inquisition,
soit pour fuir les incapacités professionnelles découlant du régime de Limpieza
de sangre, quittent massivement et volontairement l’Espagne et le Portugal.
Ces
Moriscos obtiennent des avantages considérables. Comme la plupart d’entre eux
ne parle pas l’arabe mais seulement l’espagnol, on les autorise à s’exprimer et
même à écrire dans cette langue, en caractères latins contrairement à
l’interdiction constante en terre d’Islam.
La
présidence du Tribunal de Commerce leur est statutairement et obligatoirement
confiée. Huit sur dix des syndics de corporations, les amines, sont des
Morisques. Leur cheikh, dont le premier se nomme Luis Zapata, jouit du
privilège de s’asseoir à la droite du Dey, usage maintenu jusqu’en 1890.
Leurs
bonnes relations avec les Livournais sont démontrées par quelques faits. À
l’occasion de procès, des Morisques viennent souvent témoigner en faveur des
Livournais#. Lorsqu’ils voyagent à Livourne pour affaires, ils s’installent
dans le quartier juif. Enfin les ordonnances sur le luxe de la communauté
portugaise de Tunis interdisent aux femmes de porter des bijoux dans les
maisons des Maures, et même de danser dans lesdites maisons, ce qui implique
une certaine convivialité et des réceptions réciproques.
Arrivée
des Portugais ou Livournais
C’est
autour de cette date de 1609 que commencent à se manifester à Tunis quelques
marchands dits Portugais ou Livournais. Leur situation n’est pas parallèle de
celle des musulmans espagnols. Ils ne sont pas expulsés, mais ont fui la
persécution.
Paradoxalement,
alors que leurs compatriotes musulmans ne parlent pas l’arabe, les
Nouveaux-Chrétiens qu’on appelle en Espagne Conversos, Marranos, Portugais,
gens du négoce ou hommes de la Nation, ont, en général, traditionnellement
étudié l’arabe. Avant de vous le montrer, il me faut expliquer ces différents
qualificatifs.
Marrano
vient de l’arabe-espagnol Mahran, signifiant « interdit ». Comme musulmans et
Juifs s’abstenaient de consommer du porc en raison de l’interdit religieux, ce
mot fut appliqué par les chrétiens à l’objet même de l’interdit, si bien que
Mahran prit le sens de porc, et par application péjorative, vint à désigner ces
chrétiens insincères. Portugais, dans l’Espagne de Philippe III, est devenu
synonyme de Juif. La grande majorité des expulsés de 1492 avait trouvé refuge
au Portugal. Ils y furent convertis de force en 1497 avec interdiction de
sortie du royaume.
L’Inquisition
ne fut effective au Portugal que vers 1540. Beaucoup retournèrent en Espagne à
la fin du XVIème siècle. Plus tard Olivares, le ministre tout puissant de
Philippe IV, essaierait de faire revenir les grands marchands dits Portugais
pour obtenir des prêts plus avantageux que ceux des banques génoises.
Mais ces
revenants, officiellement catholiques, étaient impopulaires en Espagne en
raison de leur prospérité et de leur hérésie supposée. Malgré leur origine
espagnole, le peuple les appelait les Portugais.
Eux-mêmes
s’emparaient de l’appellation, dans un sens non point péjoratif cette fois,
mais prestigieux, désignant, dans tous les pays d’exil, Pays-Bas, Angleterre,
France du Sud-Ouest, Italie, Brésil, Empire Ottoman, les familles partageant
leur destin et leur rang social.
À
Anvers, l’expression Nation Portugaise, utilisée pour la première fois en 1510
dans un décret municipal accordant certains privilèges aux marchands portugais,
désignait bien, à l’origine, une colonie de marchands venus du Portugal, mais,
les Conversos formant 90 % de cette colonie, l’usage donna encore à cette
Nation le sens de Juifs dissimulés.
Gens
du négoce est une appellation plus ou moins péjorative visant la fonction
économique de ce groupe particulier.
Elle est utilisée non seulement par les
Vieux-Chrétiens à l’égard des Nouveaux, mais même par d’autres groupes de
Juifs. Dans un responsum du 20 juillet 1741, le Rab. Ouziel El Haïk décrit
ainsi l’arrivée des Livournais :
Après de longues années vinrent s’installer quelques
personnes du royaume d’Edom ; elles le firent en toute tranquillité, au point
qu’on les appela « les commerçants de la ville » Chaque jour s’y ajoutèrent
d’autres commerçants de même origine qui s’installèrent à
demeure dans la ville
de Tunis, dans la prospérité.
Tous
les historiens des Portugais insistent sur leur extrême mobilité au XVIIème
siècle. La
plupart des personnes citées dans l’ouvrage de Grandchamp, à
l’occasion d’opérations commerciales à Tunis, se retrouve peu après à Livourne
exerçant des charges au sein de la Nation, mais aussi à Venise, Amsterdam,
Salonique, Smyrne, Alexandrie.
Miriam Bodian, historienne américaine de
talent, auteur de Hebrews of the Portuguese Nation, explique que le sens de
Nation n’était pas le même selon qu’il était prononcé par les autres ou par les
descendants des converso
À
tous les niveaux, écrit-elle, les membres de la communauté d’Amsterdam avaient
des
parents à Hambourg, Rouen, Salonique, Pise, Livourne, Tunis, Jérusalem, le
Brésil, Curaçao, Surinam.
Ils étaient membres de la Nation à Amsterdam mais
aussi partout, au sens d’une affiliation lointaine, au-delà de leur horizon
visuel, et profonde dans le passé.
Tunis
fut une étape essentielle dans le circuit Mer du Nord-Proche Orient. Il faut prendre du
recul et rappeler que les républiques italiennes, Venise, Pise, Gênes et
Florence servirent de transporteurs au commerce du monde musulman. Une âpre
concurrence les opposa
longtemps.
Les
principales maisons de commerce florentines étaient représentées à Tunis au
XIVème siècle. Les Vénitiens avaient organisé une ligne régulière de la
Baltique au Levant. Au XVIIème siècle, la place était à prendre car ces
républiques savaient qu’elles ne pouvaient utilement travailler avec les ports
musulmans sans la présence d’une colonie.
Or, elles n’étaient plus à même d’organiser
ces structures. En octobre 1615 Manoel Carvalho affrétait à Rotterdam un navire
pour Tunis et Venise, navire qui resta à son service une année entière.
Les
années suivantes il nolisa un navire pour faire la navette dix mois durant
entre Venise, Tunis et Alexandrie. Un Mordekhay Baruch Carvalho, rabbin,
médecin et grand marchand à Tunis, fut, en 1752, successeur du grand rabbin des
Livournais Isaac Lumbroso dont il fut disciple
.
Le
nom composé Baruch Carvalho a existé au XVIIe siècle tant à Amsterdam qu’à
Livourne.
La présomption est forte qu’il s’agisse de la même famille compte
tenu du niveau lsocia
.
Portugais et monde arabe.
On
s’est posé des questions sur la culture de ces marchands portugais. Étaient-ils
lusophones ou hispanophones ? Se sont-ils plus ou moins arabisés par leur
implantation à Tunis et leurs contacts avec leurs coreligionnaires du pays ?
L’étude
des communautés juives implantées dans les places portugaises du Maroc nous
révèle que l’arabe classique continuait, au XVème siècle, même après la
Reconquista, de faire partie du bagage culturel des marchands dits « portugais
» (cf. Haim Zafrani). Rodrigues da Silva Tavim, historien portugais, a montré
que le Roi Manuel, après la conversion forcée des Juifs en 1497, avait
encouragé l’émigration de certains d’entre eux dans les nouvelles places fortes
portugaises du Maroc, en leur promettant la liberté religieuse.
Cet apparent libéralisme était consenti
justement en raison de leur connaissance de la langue arabe qui les rendait
indispensables dans les contacts avec les autorités marocaines. Ce savoir fut
entretenu.
Au début du XVIIe siècle, un Dr Valenza, à
Mazagan, traduit Avicenne de l’arabe en hébreu. À la fin du XVIIe siècle, à
Livourne, Joseph Attias, marchand lettré, médecin et rabbin, reçoit une
éducation soignée incluant l’enseignement de l’arabe. Attias, auquel se
rattache ma famille maternelle, rencontra à Paris tous les encyclopédistes. Il
reçut, en sa villa de Livourne,
Montesquieu qui, dans Spicilèges, relate leurs
entretiens.
Parmi
les familles de Lisbonne autorisées à revenir au judaïsme, Tavim cite mes
ancêtres paternels, les Ha-Levi. L’un d’eux, Meir Ha-Levi fut chargé en 1512,
comme rentero, de l’administration du port de Safi.
Sa bonne connaissance de
l’arabe lui valut des missions de renseignement qui ne lui portèrent pas
chance. Il fut arrêté et exécuté par les Marocains en 1518. Son fils Joseph lui
succéda plus tard et, curieusement, après la reconquête de la ville, les
Marocains
maintinrent à son poste un de ses descendants.
Un
Moses Levy, petit-fils de Joseph, fut chef spirituel des Juifs du Maroc en
1640. L’arrière-petit-fils de ce Moses, Isaac Levy (1670), fut Dayan (juge) de
la communauté de Tétouan.
Son
fils, Joshua (c. 1700), y exerça les mêmes fonctions. Un autre Isaac (1730),
fils de ce dernier, fut rabbin à Gibraltar. Un autre Moses Levy né à Gibraltar
vers 1760, son fils, fit un
extraordinaire retour au Portugal en 1807
L’amiral
Lord Jarvis, commandant la flotte portugaise, lui obtint en effet une
dérogation spéciale d’établissement à Lisbonne avec garantie de liberté
religieuse. Ce Moses est grand-père de son homonyme, mon bisaïeul Moses Levy,
connu à Tunis comme représentant britannique à la Commission financière
internationale de 1869. Le petit-fils et homonyme de ce dernier, le peintre
Moses Levy, mon oncle, illustra à son tour ces nom et prénom.
Nous passons ainsi de la Renaissance à
l’histoire contemporaine au sein d’une famille dite portugaise. Par les études
de da Silva Tavim nous savons que, très tôt, les Portugais implantés au Maroc
ont adopté la langue espagnole en raison d’un afflux massif dans les places
portugaises, de réfugiés d’Espagne.
Ils n’avaient pas pour autant gommé leurs
différences puisque, à Gibraltar, ils créèrent, au XVIIIe siècle, une synagogue
séparée dite flemmish synagogue ou esnoga flamenca.
Au
XIXème siècle à Tunis, le Livournais David Santillana est l’un des experts les
plus réputés en droit musulman. La connaissance de l’arabe ne s’affaiblit
qu’avec le Protectorat, pour disparaître complètement à ma génération. L’arabe
resta cependant obligatoire dans
les écoles italiennes jusqu’à leur dissolution
en 1945.
La
maîtrise de l’arabe n’impliqua pas ce que l’on a appelé « l’arabisation » des
Livournais, pas plus qu’elle n’entraîna l’arabisation des Génois ou des
Marseillais de la Nation française. L’espagnol resta la langue des documents de
la communauté jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, mais l’adoption de l’arabe
transcrit en hébreu paraît un acte de conformité à la langue officielle au
moment où la nouvelle communauté recevait consécration légale de l’autorité
beylicale.
Une
telle « arabisation » semblerait d’ailleurs survenir à contretemps au moment où
s’accélérait l’immigration en provenance de Livourne. Dans les contrats de
mariage que nous avons étudiés au XVIIIème siècle, les époux, dans leur très
grande majorité, signent en espagnol.
Au XIXème, l’italien est constant. Seuls
quelques lettrés signent en hébreu, personne en arabe. L’historien israélien
d’origine tunisienne Itshak Avrahami explique justement que la communauté
portugaise de Tunis sauvegarda son identité grâce au flux continu de nouveaux
immigrants.
Si
l’espagnol fut préféré au portugais à Tunis, cela tint sans doute au fait d’une
forte présence morisque hispanophone. Par ailleurs le premier noyau installé à
Tunis à la fin du XVIIème siècle comprenait plusieurs familles ayant transité
au Maroc portugais où nous avons vu que l’espagnol avait prévalu#.
Italianisation
– Europe-Afrique
L’italianisation
des Livournais de Tunis fut parallèle à celle des Livournais de Livourne. Elle
accompagna la naissance de l’Italie. Certes l’italien fut une langue
essentielle dans la culture des Livournais des deux côtés de la mer, mais un
conservatisme rigoureux, appuyé sur des règles strictes, maintint à Livourne
l’usage du portugais sur le plan administratif, de l’espagnol sur le plan
culturel,
jusqu’au début du XIXe siècle, avec certes une progression de
l’italien.
On a
vu l’attachement des Livournais de Tunis à l’italien comme un désir de marquer
une sorte de supériorité de l’Europe sur l’Afrique. Bien que cautionnée par
l’un des auteurs les plus prestigieux de la diaspora tunisienne —pas moins que
Claude Hagège—, cette thèse ne me convainc pas ; elle me semble anachronique
dans le cadre d’une époque antécoloniale.
Si l’orgueil de caste des Livournais
fut indéniable, il ne reposa pas sur une virtuelle supériorité de l’Italie
envers le monde arabe, mais sur le sentiment collectif de fierté de l’Espagne
du XVIIe siècle
face au reste du monde.
C’est si vrai que l’affirmation de différence
s’exerça en Europe même à l’égard d’autres communautés européennes : à Venise,
où les Portugais ou Ponentini créèrent une communauté distincte de celles des
Levantini, des Italiens ou des Allemands ; à Rome où, les Juifs autochtones
leur refusant l’accès à la direction de la communauté, les Juifs espagnols
créèrent une synagogue séparée ;
à Gibraltar où, pour se distinguer des
Marocains, les Portugais créèrent la Esnoga Flamenca ; à Bordeaux et Bayonne où
les Comtadins ne furent pas intégrés, pas plus que les Allemands ; à Livourne
où l’intégration des Juifs non ibériques ne suffisait pas à ces
derniers pour
accéder au gouvernement de la Nation.
À ce travers ibérique s’ajoutait ou se mêlait
le poids conscient ou non des préjugés sociaux, banals à l’époque, d’une caste
organisée autour d’un noyau de très anciennes familles marchandes, nossas
familias, nuestras familias, nostre famiglie.
Ce
sentiment, partagé ou mimé par les familles d’origine italienne intégrées de
longue date ou plus récemment, à la Nação, est très bien décrit par Giorgio
Bassani dans son célèbre « Le Jardin des Finzi Contini ». Un sentiment
identique subsiste jusqu’à ce jour à Tunis chez les musulmans dits Andalous,
descendants des Morisques
Myriam
Bodian l’a écrit récemment : les descendants de conversos ont voulu restaurer
un authentique héritage perdu comme les peuples colonisés qui recouvrent leur
indépendance.
La fierté d’être ibériques est une composante importante de leur
mentalité collective. Plus loin elle explique : Les conversos ont développé une
contre-mythologie assez puissante pour soutenir leur sens de dignité en un
milieu saturé de symboles et de rhétorique de supériorité espagnole.
Ne
disons pas qu’il s’agirait là de choses trop anciennes. En histoire,
contrairement aux mécanismes transistorés, la persistance des comportements
survit étrangement et inconsciemment à leurs causes premières.
C’est
ce que Braudel a appelé la durée. Comme pour aggraver cet orgueil, la
constitution accordée à la Nazione Ebrea par Ferdinand de Medicis, en
instaurant l ’hérédité des charges au sein des mêmes familles désignées comme
li più sensati e migliori soggetti della Nazione, les consacrait comme une
véritable aristocratie de droit. Or, malgré leur déclin économique, ces
familles étaient presque toutes représentées parmi les dirigeants de la
communauté portugaise de Tunis. Le critère de la « bonne famille » n’était pas,
dans ce
groupe, la fortune, mais l’ancienneté et le prestige passé.
L’attachement
des Livournais à l’italianité au XIXème siècle est bien le prolongement de
l’engouement de leurs grands-parents au XVIIIème pour la France des Lumières et
de la Révolution. Le Risorgimento est un héritage des Lumières. Marguerite
Yourcenar le décrit
ainsi :
La
ferveur libérale qui entoura en Italie le Risorgimento est l’un des plus beaux
phénomènes du siècle.
Ce
mouvement national généreux partait d’une conception paternaliste et
volontariste selon laquelle il fallait dispenser le savoir au peuple pour
effacer les vices engendrés par l’ignorance et la tyrannie. Ce fut la rencontre
de deux cultures. Les services sociaux des Portugais, très efficaces,
résultaient en effet d’une antique tradition. Ainsi l’aide aux pauvres
était-elle conçue de manière à ne pas les humilier. Celui qui était chargé
d’apporter les secours ne rencontrait pas l’assisté dont le nom était tenu
secret. Malgré la séparation des communautés et quelques incidents, les
Portugais n’abandonnaient pas à eux-mêmes les membres de la communauté locale.
Bien que représentant 1/15 de la population juive, ils prirent en charge le 1/3
des dépenses de l’ensemble. En 1867, existait un «Comitato per Soccorso ai
Poveri di Tunisi » de Tunis qui recueillait des fonds, y compris à Livourne,
pour venir en aide aux pauvres, surtout Tunisiens. Ce Comité, auquel
participaient treize Livournais et trois Tunisiens (I. Samama, Sam. Nataf et
Sim. Nataf), réalisait une œuvre commune. Les Livournais participèrent à la
création d’un hôpital israélite où les médecins livournais assurèrent seuls et
gratuitement les soins à tous les indigents sans distinction de religion.
En
1875 ils prirent l’initiative, en relation avec la direction de l’Alliance
Israélite Universelle à Paris, de la création d’écoles modernes en vue
d’instruire les enfants pauvres, en grande majorité Juifs tunisiens. Cette
initiative avait été précédée dès 1830 de la création d’écoles italiennes
donnant aux Juifs tunisiens une éducation européenne.
Bref, s’ils considéraient
avec hauteur et paternalisme leurs pauvres coreligionnaires tunisiens, les Livournais
étaient loin de se désintéresser de leur sort. Dans tout le bassin
méditerranéen, de Tanger à Salonique, les Livournais ou Portugais, comme les
Picciotto d’Alep, Allatini# et Morpurgo de Salonique, Castelnuovo de Tunis,
Montefiore de Livourne et de Londres, prirent part à la grande œuvre du
Français Adolphe Crémieux en faveur de ces Écoles.
Elles devaient transformer
complètement le niveau culturel des populations juives du Proche-Orient et
d’Afrique du Nord, et par là-même, y faire rayonner la culture française. À ce
sujet, dans un ouvrage concernant les Juifs de Salonique, Elie Carasso écrit «
Les riches commerçants juifs de Livourne, imprégnés de l’esprit des Lumières,
s’installèrent à Salonique à la fin du XVIIIe siècle. Les Allatini, Morpurgo,
Fernandez etc. seront à l’origine
de la renaissance économique et
intellectuelle au XIXe siècle. »
Cet
effort social des communautés portugaises trouvait sa source dans la tradition
ibérique. Dès le XVIIème siècle, la Nazione Ebrea avait institué à Livourne l’instruction
gratuite et obligatoire ; la gratuité des soins pour les indigents, à domicile,
avec ration alimentaire quotidienne ; la distribution de vêtements aux pauvres
; l’octroi de dots aux jeunes filles dans le besoin. Une œuvre s’occupait de
payer les rançons nécessaires pour faire libérer les captifs juifs des
corsaires musulmans ou chrétiens.
Rappelons que, au milieu du XVème siècle, le
Portugais Isaac Abravanel organisait des collectes en Italie pour libérer les
Juifs marocains réduits en esclavage lors des incursions
portugaises au Maroc.
Mais
au XIXème siècle cette ancienne et toujours vivante tradition se conjuguait
avec l’humanisme universaliste du Risorgimento. Arthur Kiron, de l’université
de Philadelphie, rappelle que, dans le deuxième quart du XIXe siècle, dans la
suite de l’occupation napoléonienne et de la restauration des Habsbourg, deux
événements historiques jouèrent sur les jeunes Juifs grandis à Livourne, les
aidant à se construire un humanisme religieux et moderne.
D’abord le programme
de réforme de l’enseignement dans l’esprit des Lumières, établi par la classe
marchande de la cité. D’autre part l’aventure politique du Risorgimento. En
mars 1832 la communauté juive ouvrit une école dite d’Instruction réciproque
dans le cadre d’une réforme plus large entreprise par les marchands en vue
d’éduquer les classes populaires.
Cette
école s’inspirait du système dit Lancasterian, venu d’Angleterre, selon lequel
un maître formait un maître étudiant, qui, à son tour, formait d’autres
étudiants, chacun devenant ainsi, à son tour formateur d’autres élèves.
Cette
méthode fut adoptée par la société secrète des Carbonari et son journal Giovine
Italia, créés par Mazzini#.
Dans
cette optique, l’éclairage proposé par Arthur Kiron est significatif. En 1876,
le rabbin livournais Sabato Morais, proche de Benamozegh, exerçant ses
fonctions à Philadelphie, publiait un « Manifesto » dont ce dernier était
l’auteur. Sous le titre « Israele e l’Umanità », il annonçait la publication
d’un nouvel ouvrage de théologie visant non seulement des fins pédagogiques,
mais un nouveau rapport œcuménique autour de l’unité sous-jacente de
toutes les
religions, y compris l’Islam, ayant pour base commune le judaïsme.
L’essentiel
est que sous cette présentation ait figuré une citation de Giuseppe Mazzini, «
prophète de l’unité italienne », à l’appui des principes religieux exprimés
dans l’ouvrage de Benamozegh. Mazzini, auquel il avait soumis le manuscrit, fit
en sorte que son commentaire paraisse avant sa propre mort en 1872. Kiron voit
là un « triangle » bien particulier : l’humanisme religieux juif, le
nationalisme italien et l’histoire des Juifs d’Amérique.
En
effet, ce document et l’enseignement à Philadelphie du rabbin livournais Sabato
Morais, auront marqué l’évolution du judaïsme américain. La notion
d’abnégation, dit Kiron, que Morais importa avec lui d’Europe, s’opposait aux
valeurs d’individualisme de la culture américaine, caractérisée par le laissez
faire. Pour conclure, Kiron voit en Morais, émule du rab. Benamozegh, l’expression
et la défense, en Amérique, du type du « Juif orthodoxe des Lumières » Pour
comprendre Morais et Benamozegh, dit-il, il nous faut remonter au port et
à la
cité de Livourne.
Livournais
et autres ethnies à Tunis
1- Livournais et Tunisiens
La
Tunisie plurielle avait assigné aux Livournais un rôle singulier. Ils
exercèrent, bien avant le Protectorat, une influence décisive sur les élites de
la communauté juive tunisienne, par
une italianisation qui prépara leur future
francisation.
Dès
la deuxième partie du XVIIIème siècle, des marchands tunisiens prirent
l’habitude de séjours fréquents à Livourne. Des contrats en langue espagnole
nous montrent, en 1778, des Attal, Bessis, Maarek, Semama réalisant des
affaires communes avec des Boccara, DE PAZ, Enriques, Franchetti, Tapia.
En
1780, des Livournais de Tunis et de Livourne créèrent à Marseille une
communauté portugaise dont la langue, comme à Tunis et Bordeaux, fut
l’espagnol. Dans cette communauté, ils accueillirent quelques familles
tunisiennes telles que les Bellaïche, Bismot, Lahmi, Scemama, Tubiana, un
siècle avant le Protectorat. Des familles de Juifs comtadins comme les
Carcassonne, Crémieux, Mossé, Rouget, Vidal, y furent intégrées. Cette «
livournisation » des Comtadins permit à ceux-ci l’établissement à Marseille,
qui leur avait été jusqu’alors interdit.
2. Livournais et Siciliens.
Nulle
part ailleurs qu’à Tunis une communauté juive, comme les Livournais, n’eut à
assumer la responsabilité sur le plan social et culturel de toute une
population chrétienne pauvre, celle des Siciliens. Ce petit peuple, massivement
accru après le Protectorat, ne possédait encore aucune élite. La plupart de ces
Siciliens ou Sardes ne savait pas l’italien. Beaucoup étaient illettrés. Les
idéaux du Risorgimento étaient encore loin d’eux. Les familles livournaises
prirent en charge le financement et l’organisation d’Écoles, d’Hôpitaux, d’associations culturelles italiens
.
En
1895 le Dr Guglielmo Levi, né à Livourne, ancien chef de service de l’hôpital
de Padoue, assura conjointement la direction de deux hôpitaux : l’hôpital
israélite et l’hôpital italien. Les conventions de 1896 permirent de préserver
une amitié franco-italienne. La Grande Guerre où la France et l’Italie furent
alliées semblait devoir consolider cette amitié.
La
démagogie fasciste, après 1935, fut néfaste à ces relations. Mais, dans leur
majorité, les
Siciliens furent choqués par les lois raciales qui frappaient en
1938 leurs compatriotes livournais.
3- Corsi e Livornesi
Les
relations entre Corses et Livournais sont mal connues à Tunis. Elles sont
pourtant anciennes et fructueuses. Notons que l’arrivée des Portugais à
Livourne à partir de 1593, coïncide avec une immigration de Corses grâce à une
politique bienveillante des Medicis,
traditionnellement opposés à Gênes.
La
Nazione Ebrea qui vient de se créer à Livourne, voisine avec d’autres Nations
dont la Nazione Corsa. Certes, jusqu’en 1766, cette Nazione ne put bénéficier
de structures officielles qui auraient risqué de nuire aux relations avec la
République de Gênes.
Les
premiers Corses attirés par le projet de construction du nouveau port de Livourne,
arrivent dès 1548. Plusieurs Corses sont employés dans des activités maritimes,
non seulement comme simples marins, mais comme cadres et officiers. Certains se
font corsaires, activité tolérée et juridiquement encadrée à Livourne. La
plupart d’entre eux vient du Cap Corse.
Dans
les années 1620-1630 on note, dans la Chiesa della Madonna, un autel des
Corses, avec l’inscription : « Virginem Virgini commendavit ». Les donateurs
sont : Carlo Lorenzi, Luzio Mattei, Batista Angeli et Rocco Manfredini. L’autel
est dédié à San Giovanni Evangelista. Le plan de Livourne au milieu du XVIIIème
reproduit une grosse maison dite « Casa d’attenenza dei Ssri mercanti di
Corsica ».
Parmi
les citoyens de Livourne d’origine corse décorés avec grades et dignités publics,
on peut citer, outre les familles évoquées, les Di Santi, di Marco, Mariani,
Morazzani, Di Cardi, Franceschi, Marchi.
De
cette dernière famille est issu Vittorio Marchi, auteur d’un bon lexique du
dialecte livournais, comprenant une étude de la variante juive avec quelques
emprunts portugais et hébreux. Marchi cite ceux de ses amis juifs livournais
qui l’ont aidé dans sa tâche.
Les
relations des deux Nazioni s’affirment surtout dans le domaine de l’armement.
Les Juifs fournissent aux Corses des armes. Ils leur achètent leur corail avec
lequel ils fabriquent des bijoux. Ils obtiennent parfois l’exploitation en
régie. Au XVIIIème siècle une maison Franco et Attias emploie dans sa fabrique
de bijoux de corail 130 ouvriers.
Elle
exporte sa production jusqu’en Inde. Les Livournais aident les Corses à
construire dans leur île un arsenal dont ils assurent la gestion #. Dès le
début du XVIIème siècle, des Livournais utilisent pour leurs transports entre
Livourne et Tunis des bateaux corses. Ils rencontrent enfin des Corses dans les
universités toscanes de Pise et Sienne où les Livournais de Tunis font leurs
études aux XVIIème et XVIIIème siècles, souvent en médecine.
4- Les Livournais et la France
Les
tensions de la compétition coloniale de 1881 ne doivent pas voiler un passé
plus lointain. Les relations franco-livournaises furent ambigües. En 1682
quelques marchands livournais établis à Marseille autour de Joseph Vais de
Villareal et Abram Attias furent expulsés après de longues discussions, à la
demande des échevins marseillais.
Mais
dans tout le bassin méditerranéen, les Livournais bénéficiaient de la
protection française en vertu des capitulations qui assimilaient les Juifs dits
Francs ou Portugais, aux chrétiens. Les marchands livournais utilisaient
essentiellement la flotte marseillaise pour
leurs affaires.
Sans
cet appoint, cette flotte eût été sous-employée. Lors de la Révolution, les
Juifs de Livourne répondirent avec empressement aux demandes des autorités
françaises qui exigeaient que chaque quartier fournît une brigade à la Garde
Nationale. Les zelanti israeliti, expose l’historien Piombanti, en fournirent
deux.
Dans
le monde musulman, pour plusieurs raisons, connaissance des langues, expérience
commerciale, niveau d’instruction de quelques familles ayant fréquenté les
universités d’Europe, des Juifs livournais étaient choisis comme agents
consulaires par des puissances européennes comme la France, l’Autriche,
l’Angleterre, la Hollande#.
La
famille Valensi à Tunis en est un exemple type. Des Valensi intervinrent durant
les guerres napoléoniennes pour des rapatriements de prisonniers. Un Valensi
servit d’accompagnateur au duc de Joinville lors de sa visite en Tunisie. Un
autre servit d’intermédiaire lors de la négociation du traité du Bardo.
Un
Dr Abram Lumbroso, depuis fait baron par le Roi d’Italie, est désigné dans un
contrat de mariage comme représentant du royaume de France. Ces liens avec la
France conduisirent quelques unes des plus grandes et anciennes familles
livournaises de Tunis à ne pas suivre comme les autres le mouvement national
italien, et au contraire à opter pour la France. Ce fut le cas notamment des
Valensi, des Bonan, des Cattan et d’une branche des Enriques.
Pour
autant, les Livournais nationalistes italiens, majoritaires, adoptèrent dans ce
conflit une position mesurée. Le Baron Dr Giacomo di Castelnuovo, éminence
grise de Cavour, homme de confiance des Beys et négociateur des accords italo-tunisiens
de 1869, exposait dans un de ses ouvrages, qu’une présence européenne était
souhaitable en Tunisie, mais que si la solution italienne n’était pas viable,
il faudrait opter pour une présence française.
Ses rapports avec le consul
Roustan, dont la maîtresse était génoise, étaient excellents.
Curieuse
Tunisie où le consul d’Italie était beau-père du député de la Nation française,
où tous les notables marseillais sans exception avaient épousé des Génoises.
Castelnuovo n’envisageait pas d’ailleurs une colonisation, mais une sphère
d’influence.
Culturellement
francophile, il fut attaqué par la presse piémontaise quand il se fit le
promoteur des écoles de l’Alliance Israélite Universelle, privilégiant ainsi
l’influence française.
Il
acquit à ces écoles l’appui de Khereddine, du Bey et de tous les consuls
d’Europe. Personne alors n’envisageait d’annexion et le Protectorat, il faut
l’admettre, reçut une application dépassant de loin ce qui avait été envisagé
au plan international. Patriote, Juif et franc-maçon, Castelnuovo se montra
tolérant. Ayant procuré un terrain pour la construction de la nouvelle
synagogue de Tunis , il en obtint un également pour la construction de la
cathédrale.
Député
de Vérone dans la droite modérée, il vota pour l’inviolabilité du pape. Il fit
décorer l’archevêque de Tunis, Mgr Sutter.
Les
droits acquis de Livournais ne furent pas toujours remis en question. Ainsi mon
arrière-grand-oncle Guglielmo Guttières Pegna, directeur des Douanes
tunisiennes en vertu d’accords antérieurs, resta-t-il en fonction après le
Protectorat comme Receveur Principal. À sa mort en 1913 à Paris, le directeur
des Finances fit son vibrant éloge.
Les Livournais et la Tunisie
Sans
doute les Tunisiens d’aujourd’hui ont-ils oublié cette présence livournaise à
Tunis. L’histoire d’une minorité privilégiée heurte toujours le politiquement
correct. Le souvenir en reste au moins chez les Andalous, toujours attachés à
leur identité et à leur passé.
Les
Tunisiens éprouvent pourtant la nostalgie du pluralisme.
Certes la cohabitation
avec les "Grana" a surtout été vécue au niveau des classes supérieures. Elle a
permis à la Tunisie une ouverture sans domination.
Les "Grana" ont reçu du
pouvoir des privilèges et obtenu la considération qu’ils attendaient en
contrepartie de ce qu’ils avaient apporté. Ils ont permis une société
plurielle.
En Algérie, les minorités italiennes et espagnoles ont oublié leur
culture et se sont fondues dans l’entité française.
En
Tunisie, l’identité italienne s’est maintenue malgré la colonisation française.
L’aurait-elle pu sans la base que représentait cette élite moderne, capable de
sauvegarder sa différence tout en maintenant sa maîtrise de la culture
française ?
La
Tunisie tout entière n’a-t-elle pas bénéficié de la coexistence de ces deux
cultures greffées sur la sienne propre ?
L’intervention, l’an dernier, de mon
ami Adriano Salmieri me l’a fait croire. Les notes de voyage de Fernand Braudel
m’en ont fait prendre conscience.
Lionel
Lévy.







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