Les Enfants du Cap-Vert Le Destin de João II Ebauche d'un Roman historique
Jacques-Bernard Cohen-Hadria
Prologue – Les registres du roi Lisbonne, automne 1493.
Les bougies vacillaient dans la salle du conseil. Le roi João II, que l’on surnommait déjà le Prince Parfait, fixait les parchemins déroulés devant lui. Des noms. Des centaines, des milliers de noms. Des enfants.
« Deux mille, Sire », murmura le secrétaire, la voix tremblante. « Les parents n’ont pas payé. Les édits sont clairs. »
João II ne répondit pas tout de suite. Il n’était pas un monstre assoiffé de sang. Il avait vu les bûchers de l’Inquisition en Espagne voisine ; il savait ce qui attendait ces âmes juives si elles restaient.
Mais le royaume avait besoin de colons pour les îles lointaines, ces terres volcaniques arrachées à l’océan : São Tomé, Principe, et plus au nord, l’archipel du Cap-Vert. Des enfants baptisés, élevés dans la foi chrétienne, pourraient peupler ces lieux, labourer la canne à sucre, bâtir un empire.
« Qu’ils partent », dit-il enfin, d’une voix sans timbre. « Que Dieu les garde. »
Mais Dieu, ce soir-là, semblait détourner le regard.
L’adieu forcé
Beatriz avait sept ans. Elle serrait la main de sa mère si fort que ses ongles laissaient des croissants rouges dans la paume.
« Maman, je ne veux pas aller sur le bateau. »
Sa mère, Rachel, s’agenouilla. Ses yeux étaient deux puits de larmes contenues.
« C’est pour te sauver, minha filha. Le roi dit que là-bas, il n’y aura pas de feu, pas de croix brûlantes. Tu auras une maison, de la terre… »
Mais sa voix se brisa. Derrière elles, les gardes royaux poussaient les enfants vers les quais. Isaac, dix ans, portait son petit frère Yossi sur son dos. Yossi, quatre ans, pleurait sans bruit, le visage enfoui dans le cou de son aîné.
« On va où ? » demanda Isaac à un garçon plus âgé.
« São Tomé. Une île pleine de serpents et de fièvre, paraît-il. »
Les cloches de Lisbonne sonnaient le glas. Les mères hurlaient des bénédictions en hébreu, vite étouffées par les ordres en portugais.
On arracha Beatriz des bras de Rachel. Elle se débattit, griffa, cria. Un soldat la souleva comme un sac.
Le dernier regard qu’elle échangea avec sa mère fut un regard qui dura une éternité — et qui se termina quand la foule les sépara.
La mer cruelle
Les navires étaient des cercueils flottants. Entassés sous les ponts, les enfants respiraient un air chargé de sel, de vomi et de peur. Les tempêtes de l’Atlantique les secouaient comme des dés dans un gobelet.
Beatriz s’était réfugiée près d’Isaac. Ils formaient un petit cercle avec Maria, huit ans, et Samuel, neuf ans. Maria avait caché son petit frère cadet sous un tas de sacs de farine dans la cale. Chaque nuit, elle descendait lui murmurer des histoires de Lisbonne : les fêtes de Pourim, les chants, les odeurs de pain frais.
« Il faut qu’il se souvienne », disait-elle. « Sinon, il deviendra comme eux. »
Samuel avait trouvé un vieux livre de prières dans un coffre abandonné par un marchand. À la lueur d’une chandelle volée, il lisait à voix basse le Shema Israël.
Les autres enfants s’approchaient, fascinés. Ces mots étaient un bouclier invisible contre la faim, contre le scorbut qui rongeait les gencives, contre les corps que l’on jetait par-dessus bord à l’aube.
Un matin, la tempête fut si violente que le navire gîta dangereusement. L’eau envahit les cales. Isaac serra Yossi contre lui.
« Tiens bon, petit frère. On va arriver. »
Mais Yossi ne répondit pas. Son corps était devenu léger, trop léger. Ils le perdirent cette nuit-là. Isaac pleura en silence, le visage tourné vers la paroi du navire, pour que Beatriz ne le voie pas.
Des dizaines moururent ainsi. Les registres du bord, quand ils existaient, notaient froidement : « Enfant décédé de fièvre » ou « Perdu en mer ». Le roi, à Lisbonne, recevait ces rapports et fermait les yeux.
L’île des ombres
São Tomé apparut comme un mirage vert et noir. Volcanique, humide, grouillante de vie hostile. Les enfants furent débarqués sur une plage de sable noir, pieds nus, affaiblis.
Les colons portugais les regardaient avec un mélange de pitié et de mépris. « Des petits juifs baptisés », disaient-ils. « Ils travailleront la canne. »
On les répartit dans des baraques de bois et de feuilles. On leur apprit à planter, à couper, à porter. Pedro de Souza — car on leur donnait maintenant des noms portugais — se souvenait des premiers jours :
« Je ne savais plus qui j’étais. Plus de parents, plus de prières à haute voix. Juste la machette et la sueur. »
Pourtant, la nuit, dans l’obscurité moite, les fragments survivaient. Maria continuait de parler à son frère caché (il avait survécu, miracle fragile). Samuel lisait toujours son livre, désormais en loques. Beatriz apprit à murmurer le Shema en travaillant, les lèvres à peine remuantes.
Certains s’éteignirent. La malaria, les crocodiles des marais, les fièvres. D’autres grandirent. Ils se marièrent avec des Africains amenés comme esclaves, avec des colons. Les noms comme de Souza se multiplièrent. Les traits juifs s’estompèrent, mais pas la mémoire.
Les secrets chuchotés
Les années passèrent. Les survivants eurent des enfants, puis des petits-enfants.
À São Tomé, puis au Cap-Vert où certains migrèrent pour le commerce ou la fuite, les histoires se transmettaient à voix basse.
« Nos ancêtres venaient d’une ville aux sept collines, avec des cloches qui sonnaient la peur. »
« Un roi a voulu nous sauver, mais il nous a tués d’une autre façon. »
Maria, devenue vieille, racontait encore à ses petits-enfants comment elle avait sauvé son frère. Samuel avait transmis son livre à un neveu ; il circulait de main en main, caché sous des lattes de plancher.
Un jour, un descendant de Pedro de Souza trouva un vieux registre portugais mentionnant « les enfants de 1493 ». Il pleura. Pour la première fois, le chagrin avait un nom, une date.
Le fil de la mer
Cap-Vert, XXIe siècle.
Une femme nommée Ana de Souza allume une bougie dans une petite maison de Mindelo. Elle murmure une prière ancienne, en portugais teinté de créole.
Elle sait. Elle sait que ses ancêtres ont traversé l’océan dans des cales puantes. Ils ont perdu des frères, des mères, une foi proclamée à voix haute. Mais ils ont gardé un fil invisible : la mémoire.
La mer qui les a séparés de Lisbonne les a aussi reliés, génération après génération.
João II voulait peupler des îles. Il a semé des âmes brisées.
Mais ces âmes ont poussé, ont résisté, ont transmis.
Et aujourd’hui, sur ces îles battues par l’Atlantique, les Enfants du Cap-Vert racontent encore leur histoire — entre ombre et lumière, avec le courage hérité de ceux qui, jadis, ont survécu
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