HOMMAGE A GEORGES PEREC
à la BNF
JBCH N° 298 1er Novembre 2026
Fils de réfugiés juifs polonais, né à Paris en 1936, il a cru en la France comme on croit en une promesse. La France a tué son père à la guerre et livré sa mère à Auschwitz. De ce vide, il a fait l'une des œuvres les plus joueuses et les plus graves du siècle. La Bibliothèque nationale lui rend enfin justice. Profitez-en.
Icek Judko Perec, que tout le monde appelait André, était un ouvrier juif venu de Pologne. En 1940, il s'engage volontaire pour défendre le pays qui l'avait accueilli. Il tombe le 16 juin, en pleine débâcle, quelques jours avant l'armistice. Il avait à peine trente ans. Son fils n'en avait pas quatre.
Sa femme, Cyrla, dite Cécile, tenait un salon de coiffure rue Vilin, à Belleville. En 1941, sentant l'étau se refermer, elle confie le petit Georges à un convoi de la Croix-Rouge, gare de Lyon, comme « orphelin de guerre ». Elle ne le reverra jamais.
Le 23 janvier 1943, elle est raflée et internée à Drancy. Ce camp n'est pas une invention allemande perdue dans la brume : jusqu'en juillet 1943, c'est la préfecture de police de la Seine qui l'administre. Le 11 février, Cyrla part vers l'Est. On ne sait ni le jour ni le lieu exact de sa mort. Elle n'a pas de tombe. Un décret de 1958 la déclarera « officiellement décédée ».
la mère livrée par la France.Tout Perec tient dans cet écart
L'enfant, lui, survit caché à Villard-de-Lans, dans le Vercors, chez sa tante paternelle Esther Bienenfeld. Il en reviendra en 1945 sans parents, sans tombe où se recueillir et, dira-t-il, sans souvenirs d'enfance. Une enfance confisquée, puis effacée par la mémoire elle-même.
Ce n'est donc pas un « petit réfugié » au sens strict : Georges est né Français, dans une maternité du XIXe arrondissement. Mais il est l'enfant de deux réfugiés qui avaient misé sur la France des droits de l'homme. C'est précisément ce qui rend la trahison vertigineuse : on ne l'a pas chassé d'un pays étranger, on l'a dépouillé dans le sien.
Le reste de sa vie sera une longue tentative de remplir ce trou, avec des listes, des inventaires, des jeux de lettres et des immeubles entiers. Il passera par la psychothérapie avec Françoise Dolto dès 1949, puis par deux psychanalyses. Et surtout par l'écriture.
De la société de consommation à l'Oulip
Les Choses, puis la lettre qui manque
Le succès arrive en 1965 avec Les Choses, prix Renaudot. Jérôme et Sylvie, jeunes psychosociologues, rêvent de beaux meubles, de belles étoffes et de vies de catalogue. C'est le premier grand roman de la société de consommation : froid, précis, cruel. Le fils d'immigrés regarde la France des Trente Glorieuses s'acheter un bonheur à crédit, et il en dresse l'inventaire.
En 1967, il publie Un homme qui dort, récit d'un étudiant qui se retire du monde ; il le portera lui-même à l'écran en 1974. La même année 1967, il entre à l'Oulipo, l'Ouvroir de littérature potentielle de Queneau et Le Lionnais, où l'on écrit sous contrainte comme d'autres composent des fugues.
Et en 1969 paraît le livre-énigme : La Disparition. Trois cents pages sans un seul « e », la lettre la plus fréquente du français. On a voulu n'y voir qu'une prouesse de potache. Erreur. Le roman raconte la disparition d'un certain Anton Voyl. Il compte vingt-six chapitres, comme l'alphabet, mais le cinquième, celui du E, manque. Et tous les personnages qui approchent du secret meurent.
Prononcez la lettre à voix haute : « E », c'est « eux ». Eux, les disparus. Le père, la mère, la tante, les deux grands-pères. Le livre le plus drôle de Perec est aussi, sous son masque, l'un des premiers récits français nés du génocide. Il ne dit pas ce qui manque : il le fait manquer. Si l'on cherche la trace de la trahison dans l'œuvre, elle est là, dans ce blanc, plus que dans un réquisitoire.
Trois ans plus tard, en 1972, viennent Les Revenentes, où le « e » est au contraire la seule voyelle permise. Le titre dit tout : ce qu'on a chassé revient, et il hante.
Puis, en 1975, le livre de la vérité : W ou le souvenir d'enfance. Deux récits alternent. L'un, en italique, décrit une île de Terre de Feu entièrement vouée au sport, où l'idéal olympique se mue peu à peu en machine concentrationnaire. L'autre, en romain, rassemble les rares souvenirs, incertains et raturés, d'un enfant sans parents. Le livre est dédié « pour E ».
Tout est là : l'écriture n'est pas une consolation, c'est une stèle. Faute de tombe pour sa mère, Perec élève des livres.
Il y aura aussi Espèces d'espaces (1974), Tentative d'épuisement d'un lieu parisien (1975), où il recense pendant trois jours tout ce qui passe place Saint-Sulpice, et Je me souviens (1978), 480 souvenirs anodins et partagés. L'homme qui disait ne pas avoir de mémoire est devenu le greffier de la mémoire de tous.
1978 · Prix MédicisLa Vie mode d'emploi, un immeuble pour tout un monde
La façade de l'immeuble du 11, rue Simon-Crubellier, découpée en cent cases. Perec la parcourt selon la marche du cavalier aux échecs, une pièce par chapitre. Mais le livre n'a que 99 chapitres : une case reste vide. Encore une fois, il manque quelque chose.
Des années de préparation, près de sept cents pages, des centaines d'histoires emboîtées : La Vie mode d'emploi (1978) est le grand roman de Perec. Il fige un immeuble parisien à un instant précis, le 23 juin 1975, peu avant huit heures du soir, et ouvre une à une ses pièces, comme on soulève le toit d'une maison de poupée.
Au centre, le milliardaire Bartlebooth a consacré sa vie à un projet absurde : peindre cinq cents aquarelles de ports du monde, les faire découper en puzzles, les reconstituer, puis les effacer. Une vie entière pour qu'il ne reste rien. Il meurt devant son quatre cent trente-neuvième puzzle, une pièce en forme de W à la main, alors que le trou à combler a la forme d'un X.
Le W de l'île maudite, le X de la rature : même la dernière image du livre dit l'impossible réparation.
Le livre reçoit le prix Médicis et Perec peut enfin quitter son poste de documentaliste en neurophysiologie au CNRS pour vivre de sa plume. Il n'en aura guère le temps. Un cancer du poumon l'emporte le 3 mars 1982, à l'hôpital d'Ivry-sur-Seine, à quarante-cinq ans, quatre jours avant son anniversaire. Il laisse inachevé 53 jours, un roman policier.
Depuis, l'œuvre n'a cessé de grandir : traduite dans le monde entier, étudiée, imitée, elle entre en 2017 dans la Bibliothèque de la Pléiade. La BnF, qui conserve ses archives à l'Arsenal depuis 1984, lui consacre aujourd'hui sa première grande exposition.
La France a mis du temps. Elle a broyé la mère et honoré le fils, dans cet ordre. Elle lui doit au moins cela : regarder en face, dans la lumière d'une galerie nationale, l'homme qui a écrit tout un livre autour d'une lettre qu'on lui avait arrachée.
À voir jusqu'au 14 février 2027
« Georges Perec, modes d'emploi »
BnF François-Mitterrand, Galerie 1, quai François-Mauriac, Paris 13e. Du mardi au samedi de 10 h à 19 h, le dimanche de 13 h à 19 h. De 10 à 15 €.
Près de 300 pièces : manuscrits, cahiers des charges des romans, et une révélation, Perec dessinateur et peintre. En annexe, gratuite, « Le vrai du faux » à la bibliothèque de l'Arsenal.
Sources : BnF, Georges Perec modes d'emploi · Paris.fr · Université de Rouen, Écrisoi · Claude Burgelin, W et la mémoire juive de Perec · Alban Perrin, Mémorial de la Shoah, sur Drancy
© JBCH Novembre 2026






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