Rechercher dans ce blog

dimanche 27 avril 2025

 La Goulette et le  parfum inoubliable du jasmin



À l’arrêt du TGM de La Goulette, le quai vibrait d’une vie foisonnante dès les premières heures du matin. Sous les auvents de toile effilochée, les pêcheurs maltais, bronzés comme des noix, vendaient à la criée les dorades, les rougets et les pieuvres, luisants encore d’eau de mer.

Le tout dans un brouhaha mêlant l’italien, le maltais, l’arabe et le français, un charabia délicieux qui sentait l’aventure. Les terrasses des cafés débordaient de chaises en rotin, où les vieux Maltais sirotaient de l’anisette glacée ou un « café maure » tout en jouant aux dominos.

À quelques pas, des enfants pieds nus couraient sur les pavés brûlants, une glace, une granite au citron dégoulinante à la main  servie dans de fragiles cornets de papier.

En descendant du TGM, les familles citadines — souvent habillées de blanc pour éviter la chaleur — se hâtaient vers les plages de La Goulette, descendant l'avenue Pasteur, surtout celle dite “La Petite Sicile”, où les parasols de fortune faisaient comme un patchwork bariolé. 

Mais ma famille préférait se baigner à Kheireddine ou à Gammarth, loin de toute pollution , celles des balancelles, celle des bateaux et celles de la ville et des égouts.

10 Avenue Pasteur, c'était là que résidait de Juin a Rosh Hachana Mamy De Paz, ma grand-mère  un énorme palmier de dressait au centre du jardin. des figuiers meublaient les contours.

À quelques pas de la station du TGM, en remontant une ruelle baignée d’ombre, s’ouvrait le Café des Psaumes — un lieu unique, presque hors du temps. Ici, sous un auvent blanc jauni par le sel, les anciens de la communauté juive — en djellabas claires ou costumes froissés — se retrouvaient chaque après-midi. On les voyait souvent assis sur des bancs de bois usé, un verre de thé à la menthe posé sur une table cabossée, en train de chanter les psaumes de David, dans un mélange d’hébreu ancien et de accents judéo-arabes.

Les voix s’élevaient, profondes et vibrantes, couvrant parfois les éclats de rires des enfants ou le grincement lointain du TGM qui longeait le canal de La Goulette. Certains jours, entre deux psaumes, on entendait aussi des piyyoutim (poèmes liturgiques) entonnés en chœur, notamment lors de Lag BaOmer, ou encore de grandes prières pour la pluie durant les sécheresses.

Nous n'oublierons jamais les bomboloni, frits dans de l'huile et nappés de sucre en poudre, achetés sous le casino, des beignets de rêve ... 







Le café n’était pas un café ordinaire car on ne servait pas d’alcool, mais du thé, du café turc et des pâtisseries maison (makrouds au miel, vies du Bey ou guizadas), Et surtout, il y avait une immense étagère contre le mur : des livres de prières, des Tehilim (Psaumes) effeuillés par les ans, aux couvertures de cuir élimées. Le vendredi, à la veille du Shabbat, le café se transformait en petite synagogue improvisée, les chants montant dans la lumière dorée du soir.



Mais pour beaucoup, le Café des Psaumes était plus qu’un lieu de rencontre : c’était un îlot de mémoire et de fidélité, un fragment vivant de Jérusalem en exil, bercé par les vents marins de la Méditerranée. Des odeurs… c’était un vrai kaléidoscope  : L’odeur entêtante des sardines grillées sur des braseros de fortune, le parfum capiteux des figuiers de Barbarie et des jasmins, la senteur lourde de la mer et du varech, cette odeur génante et imprégnante des algues millénaires.

Mais le Restaurant le plus cèbre c'était chez Bichi, une fumée dense se dressait jusqu'au ciel, des sardines, des rougets et tous les poissons de la pêche du jour grillaient et les odeurs étaient si présentes qu'il fallait aérer nos vêtements en rentrant ... une carte simple mais ô combien suffisante tous les plats étaient accompagnés de frites et de la fameuse "Slata Mechouia" et au dessert : Melons et pastèques ou sabayon ...  accompagnés d'un thé vert à la menthe, servi dans un verre duralex.

Le samedi soir et le dimanche, l’ambiance se transformait : on sortait les guitares, les mandolines, la darbouka, on dansait au son du tarentelle ou de la musique andalouse, pendant que d’autres organisaient de véritables festins de spaghetti  sur la plage.

Je passais des après midi assis au bord du canal, une bouteille, retenue à une ficelle et un appas au fond afin de capturer du poisson... je n'ai jamais ramené de poisson comestible et je rejetais toujours ce que j'avais pêché.





Je ne manquais jamais de passer devant le marchand de boutargue de thon, coupé en larges tranches, met délicieux, mais si salé qu il fallait le mâcher avec un gros morceau de pain italien.

Mais la fête la plus importante et respectée de tous se passait le 15 Août, lorsque maltais et siciliens sortaient la Madone pour une procession de plusieurs heures, ils la portaient en marchant sur leurs genoux sanguinolents ... Toute les habitants de la Goulette étaient présents quelque soient leurs religion.



La Goulette, c’était l’Italie, la France, la Tunisie, Malte, la Sicile et l’Espagne, fusionnées en un même souffle sous le grand ciel bleu méditerranéen. Un petit monde où l’on parlait six langues en un seul juron… et où chacun partageait, le temps d’une journée de lumière, la même nostalgie heureuse.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire