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jeudi 10 avril 2025

 Le SOUPIR du MAURE ...


Tout commence par al-Andalus, ce vaste territoire ibérique conquis par les Maures venus du Maroc en 711, poussés par l’enthousiaste fièvre religieuse du jihad et qui, dès 718, à Covadonga (Asturies) subira des revers, jusqu’à se réduire au royaume de Grenade et enfin s’évanouir lors du triomphe des Rois Catholiques (1492).



Le Soupir du Maure …


Il fut un temps et un lieu où les trois religions du Livre cohabitèrent paisiblement.


De 711 à 1491, plus particulièrement entre le dixième et le douzième siècle de notre ère, les royaumes Maures installés en Espagne permirent aux hommes et aux femmes des trois Confessions de vivre à peu près en paix et de rester fidèles à leurs traditions tout en s'enrichissant au contact des autres. Les chrétiens et les juifs (présents en Ibérie depuis la chute du Premier Temple de Jérusalem, (arrivés avec les phéniciens dont la langue punique était cousine) étaient considérés en Dhimmis et avaient un statut inférieur.


Modèle de tolérance et d'harmonie, la civilisation hispano-mauresque engendra des merveilles et la Tradition y trouva son compte :


A Tolède, à Cordoue, à Grenade et dans toute l'Espagne maure, le Génie se mit à parler. La Tradition fut portée par des hommes fidèles et éclairés, justes et inspirés. Des hommes sans lesquels l'Europe du Moyen Âge n'aurait pas été fécondée et n'aurait connu ni l'algèbre et le zéro, ni la médecine perse, ni Aristote, ni Platon.


Je ne citerai ici –sous leurs noms latinisés- qu'Avicenne, médecin, philosophe, écrivain, mais aussi féru d'astronomie et d'alchimie,


Averroès, philosophe, théologien islamique, juriste, mathématicien et médecin, et Maïmonide, médecin, philosophe juif, jurisconsulte de la Loi juive et après avoir été banni par les musulmans, est allé se réfugier à Fes au Maroc, puis à Alexandrie, comme Médecin du Sultan, il était aussi un brillant commentateur d'Aristote, qui influencera considérablement les théologiens chrétiens via Thomas d'Aquin.


1 JBCH 2005.


Comment tout cela s'est-il econdré ?


Nous sommes au printemps de l'année 1491. Après sept siècles de luttes la "Reconquista" est en passe d'aboutir. Seule Grenade, la sublime, résiste encore à Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon.


Grenade, le dernier refuge des conquérants vaincus, consécration de l’art de vivre selon certains, et pour d’autres, signe de la décadence qu’il est préférable d’oublier, ne cessera d’exalter les imaginations.


À la Reconquista politique succède la reconquête des esprits d’où il fallait effacer le souvenir des années pluriculturelles. Le règne de la légende du « sang pur » (« la limpieza de la sangre ») de la race espagnole commence le 2 janvier 1492, au moment où Abu ‘Abd Allah (Boabdil) rend les clés de la ville à Isabelle de Castille. Cette imagerie nationaliste perdurera de manière continuelle sous les Bourbon, ponctuée, toutefois, de moments lucides aux temps des Lumières, pour devenir la règle sous la dictature franquiste.


De l’Histoire à la légende


Sans doute est-il encore périlleux de s’aventurer dans une étude strictement historique du rôle de Boabdil dans la chute de Grenade qui s’étend sur plusieurs années et qui succède à une crise politique au sein même de la dynastie des Nasrides.


En effet, les sources espagnoles se divisent toujours en deux écoles : l’une retient l’évolution inévitable vers la fin du règne des Arabes en Espagne, l’autre s’appuie sur le génie stratégique des Rois Catholiques en magnifiant la figure d’Isabelle dont on a célébré avec faste le cinquième centenaire.


Car, la lecture du tournant décisif pour le pays que fut le dernier épisode de la Reconquista est entachée des scories de la guerre civile. Pour les uns, nostalgiques de l’ordre franquiste, elle est le prétexte à souligner la supériorité des troupes espagnoles, pour les autres, républicains ou démocrates, elle manifeste les erreurs de l’ancien régime.


2 JBCH 2005.


Il convient donc de tenter de s’en tenir aux faits et de noter les principaux épisodes de ce règne. La dynastie des Nasrides originaires du Maroc (tribu des Béni Nazar) commence en 1195 avec Alhamar I, ami du roi Ferdinand III dit Ferdinand le Juste. Jusqu’au règne de Mulhey Hacen, le père de Boabdil, les assassinats et les trahisons se succèdent. Mulhey Hacen épouse Aïxa de laquelle il aura deux fils : Abu Abd Allah Ben Ali et Mulhey Abduk Ahazig. Il se heurte à son frère, El Zaghal qui s’oppose à ses accords avec les Chrétiens.


Son amour pour une jeune chrétienne esclave au palais, Isabel, fille de don Sancho Jímenez de Solís entache sa popularité et fait trembler Aïxa, inquiète pour la succession au trône.


En effet, deux fils (Cad et Nazar) sont nés de l’union avec Isabel, convertie à l’islam sous le nom de Zoraya. Aïxa va tout mettre en œuvre pour protéger les droits de Boabdil en opposition avec le vizir Abul Casin qui soutient Zoraya et flatte ainsi le roi. De ces antagonismes naît une double rivalité : celle du sultan et de son frère et celle avec son fils, autant de facteurs créateurs de conspirations déterminantes dans la chute du royaume


L’héritage que reçoit Boabdil en succédant à son père, de manière légale, après sa mort, est lourd à porter.


Non seulement son accession au trône est entachée de complots, parmi lesquels celui du massacre des Abencérages, mais l’unification du royaume d’Espagne se trouve consolidée par le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon en 1480.


Le mot d’ordre des souverains soutenus par la noblesse castillane : « Jeter hors des Espagnes la domination des Maures et le nom de Mahomet », est à la fois entreprise de décolonisation et marque de l’antagonisme entre deux mondes


Certes, tenir le rôle historique du dernier Emir de Grenade explique aisément que Boabdil soit ainsi passé à la postérité. Il représente pour l’Espagne le symbole de sa libération de l’occupation arabe et surtout le triomphe de l’Église sur l’Islam dans le prolongement des Croisades, ainsi qu’une protection contre la menace de l’expansionnisme ottoman. Fustigé, méprisé, Abu Abd Allah se trouva hispanisé en « Boabdil » – El Rey Chico –


3 JBCH 2005.


(le Petit roi) autour du récit de sa soumission aux Rois catholiques rapportée par de multiples chroniques:


À partir du fait historique et des événements consignés par les Nasrides eux-mêmes, les divers historiographes espagnols ne manquent pas de construire et de nourrir la légende de Boabdil. Ils retiennent la malédiction attachée au personnage dès sa naissance : selon l’astrologue Ben-MajKulmut et la concordance de sa venue au pouvoir entachée du meurtre politique des Abencérages (Ibn al Sarray).


Une double malédiction est inscrite à la fois dans les astres et dans le sang qui annonce la bénédiction et la protection divine sur l’Espagne.


Cette vision serait demeurée confinée dans l’espace ibérique sans les voyageurs attirés par l’exotisme de la péninsule à la période romantique.



Selon les sources les plus fiables ce serait Swinburne qui aurait le premier véhiculé la légende du « soupir du Maure », guidé par une approche anticonformiste de l’Espagne où il avait voyagé et désireux de proclamer la dette que la péninsule avait contractée envers les Arabes :


Ferdinand et Isabelle firent leur entrée triomphante le 2 janvier 1492. Abouabdouallah (Boabdil) étant sur le chemin de Purchena, lieu fixé pour sa résidence, s’arrêta sur la montagne du Padul, afin de considérer pour la dernière fois sa bien-aimée ville de Grenade.


La vue de cette ville et se son palais, et de sa Fontaine aux 12 Lions (de Juda) auxquels il disait un éternel adieu, fit évanouir tout le courage qu’il avait montré, jusqu’à ce moment ; il répandit un déluge de larmes, et, dans l’amertume de son âme, il lui échappa les plaintes les plus amères sur la dureté de sa destinée.



La sultane Ayxa, sa mère, lui reprocha sa faiblesse en lui disant : « Tu fais bien de pleurer comme une femme sur la perte d’un royaume et pour lequel tu n’as pas voulu mourir en homme. » Ce prince fut le dernier roi maure qui régna en Espagne. Cet empire y avait duré sept cent quatrevingt-deux ans.



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