L'Argentine et les juifs
À la fin du XIXᵉ siècle, lorsque les plaines immenses de l’Argentine semblaient encore attendre leurs habitants, une histoire singulière commença à s’écrire entre un peuple ancien et une terre neuve.
Des milliers de Juifs d’Europe de l’Est fuyaient alors les pogroms et la misère de l’Empire russe. Beaucoup rêvaient de l’Amérique, mais certains allaient trouver leur refuge bien plus au sud, dans les pampas infinies de l'Argentine.
Derrière cette aventure humaine se trouvait la vision d' hommes comme le Baron de Rothschild ou le Baron Maurice de Hirsch. Ce dernier, financier et philanthrope d’origine austro-hongroise, il était convaincu que les Juifs persécutés d’Europe devaient retrouver dignité et autonomie par le travail de la terre.
Contrairement au Baron de Rotschild, qui achetait des terres aux Ottomans, en 1891, il fonda lui, la "Jewish Colonization" Association, une organisation destinée à acheter des terres en Argentine et à y installer des familles juives venues d’Europe orientale.
À cette époque, l’Argentine était un pays jeune, avide de colons et d’énergie humaine. Le gouvernement encourageait l’immigration pour peupler les vastes territoires agricoles. Les bateaux quittèrent donc les ports d’Odessa, de Hamburg ou de Trieste, chargés de familles juives qui n’avaient souvent jamais vu un champ de blé autrement que depuis la fenêtre d’un train.
Lorsqu’ils arrivèrent dans les colonies agricoles comme Moises Ville ou Basavilbaso, dans la province de Santa Fe Province et celle d’Entre Ríos Province, ils durent tout apprendre. Beaucoup venaient de petites villes où l’on vivait de commerce ou d’artisanat. Ici, il fallait labourer la terre, semer le blé, surveiller les troupeaux et survivre aux saisons de la pampa.
On les appela bientôt les “gauchos juifs”, une expression devenue célèbre grâce au livre de Alberto Gerchunoff, Los Gauchos Judíos. L’image était forte : des hommes portant la kippa sous le large chapeau des cavaliers argentins, récitant les prières du sabbat dans des maisons de bois au milieu des champs dorés.
La vie n’était pas facile. La Terre était ingrate et difficile à cultiver, d'ou la transformation de ces terres en "pampas d'élevage, Les premières années furent marquées par la pauvreté, les maladies et parfois l’hostilité locale. Pourtant, à force de travail, les colonies prospérèrent peu à peu. Des écoles, des synagogues, des coopératives agricoles virent le jour. Les enfants parlaient espagnol, yiddish et parfois hébreu, naviguant entre deux mondes.
L’héritage du baron de Hirsch dépasse pourtant ces villages agricoles. Son projet démontra qu’un exil pouvait se transformer en renaissance. L’Argentine offrit aux Juifs un espace de liberté où ils purent reconstruire leurs vies, contribuer à l’économie du pays et enrichir sa culture.
Aujourd’hui encore, dans les vastes plaines argentines, certaines anciennes colonies gardent la mémoire de cette épopée. Les synagogues de briques rouges, les vieux cimetières et les récits transmis de génération en génération racontent l’histoire improbable d’un peuple venu d’Europe, qui trouva dans la pampa un nouveau commencement. l’histoire ne s’arrête pas là.
Au fil des décennies, la présence juive en Argentine s’est transformée, passant des champs poussiéreux des colonies agricoles à l’effervescence des grandes villes. À Buenos Aires, les descendants des premiers colons devinrent commerçants, médecins, avocats, journalistes, écrivains. La communauté juive allait devenir l’une des plus importantes du monde hors d’Israël et des États-Unis.
Dans les années 1930 et 1940, une nouvelle vague d’immigration arriva d’Europe, fuyant la montée du nazisme. L’Argentine, malgré ses ambiguïtés politiques de l’époque, accueillit des milliers de réfugiés juifs. Beaucoup s’intégrèrent rapidement dans la vie culturelle et économique du pays. Des journaux en yiddish circulaient dans les quartiers juifs, tandis que les théâtres et les librairies faisaient vivre une intense activité intellectuelle.
Pourtant, le destin des Juifs d’Argentine ne fut pas toujours paisible. Le pays connut des crises politiques, des dictatures militaires et des périodes d’antisémitisme latent. Dans les années 1970, pendant la “guerre sale”, plusieurs Juifs argentins furent victimes de la répression militaire, disparaissant dans les prisons clandestines.
Plus tard, dans les années 1990, deux attentats tragiques marquèrent profondément la communauté : l’attaque contre l’ambassade d’ Israël en 1992 et l’attentat contre le centre communautaire juif AMIA à Buenos Aires en 1994. Ces événements rappelèrent brutalement que l’histoire juive, même en terre d’accueil, restait fragile.
Malgré ces épreuves, la communauté juive argentine demeure aujourd’hui une force culturelle majeure. Des écrivains, des scientifiques, des artistes et des entrepreneurs issus de cette diaspora ont contribué à façonner la société argentine moderne.
Et dans certaines soirées tranquilles de la pampa, lorsque le vent traverse les champs de blé, on raconte encore l’arrivée des premiers bateaux. Des familles venues d’Europe, portant dans leurs valises quelques livres de prière, une langue ancienne et une immense espérance.
Ils cherchaient simplement un endroit où vivre libres. Et dans l’immensité de l’Argentine, ils trouvèrent un nouveau monde.
Un siècle après l’arrivée des pionniers juifs dans la pampa, une scène politique inattendue s’est ouverte en Argentine. À sa tête, un président au style iconoclaste, économiste libertarien et provocateur assumé : Javer Milei Mais derrière ses discours flamboyants et ses réformes économiques radicales se cache une dimension moins connue de sa personnalité : une fascination profonde pour le judaïsme et pour Israël
Dès son arrivée au pouvoir en 2023, Milei a surpris le monde diplomatique en plaçant Israël au cœur de sa politique étrangère. Lors de son premier voyage officiel hors d’Amérique latine, il s’est rendu àJ érusalem, où il s’est recueilli longuement devant le Kotel . Les images du président argentin, les yeux fermés et enveloppé dans une émotion visible, ont fait le tour du monde.
Ce geste n’était pas seulement symbolique. Milei a annoncé son intention de transférer l’ambassade d’Argentine à Jérusalem, rejoignant ainsi un petit groupe de pays ayant reconnu la ville comme capitale d’Israël. Pour lui, Israël représente bien plus qu’un partenaire diplomatique : c’est un modèle civilisationnel.
Depuis plusieurs années, Javier Milei s’intéresse à la pensée juive. Il a étudié certains textes bibliques et s’est rapproché de rabbins argentins. Selon plusieurs proches, il envisagerait même une conversion au judaïsme après son mandat présidentiel. Cette curiosité spirituelle s’accompagne d’une admiration pour la résilience historique du peuple juif et pour la réussite technologique d’Israël.
Dans ses discours, Milei évoque souvent l’esprit d’innovation israélien, la capacité du pays à transformer le désert en terres agricoles fertiles et à devenir une puissance technologique mondiale. Pour cet économiste obsédé par la liberté individuelle et l’entrepreneuriat, Israël incarne une forme de miracle historique : un petit État entouré d’ennemis mais capable de prospérer grâce à la science, à l’éducation et à l’audace.
Cette proximité avec Israël a également une dimension politique. Milei a adopté une position très ferme contre l'Iran qu’il accuse d’être responsable des attentats contre l’AMIA à Buenos Aires en 1994, l’une des attaques antisémites les plus meurtrières de l’histoire de l’Amérique latine.
Dans les rues de Buenos Aires, certains voient en lui un dirigeant atypique, parfois déroutant. Mais pour la communauté juive argentine, l’une des plus importantes du monde l’attitude de Javier Milei représente une rupture historique : jamais un président du pays n’avait affiché un tel attachement à Israël et au judaïsme. Au moins 250 000 juifs vivent aujourd'hui en Argentine.
Ainsi, plus d’un siècle après le rêve agricole du baron de Hirsh et l’installation des premiers colons à Moïse City l’histoire entre l’Argentine et le peuple juif semble connaître un nouveau chapitre.
Cette fois, il ne se joue plus seulement dans les champs de la pampa, mais au sommet de l’État argentin, porté par un président convaincu que l’histoire d’Israël est aussi une leçon pour le monde.