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vendredi 15 mai 2026

Les juifs de Lecce, dans les Pouilles ... que reste-t-il ? JBCH N° 2605 - 1062

La communauté juive de Lecce : dix siècles de présence, cinq siècles d'oubli



L'histoire des communautés juives dans les Pouilles commence avec les déportations romaines consécutives à la destruction du Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. Des chroniques médiévales rapportent que sur les quelque 90 000 Juifs déportés, plusieurs milliers furent disséminés dans la région, notamment à Tarente et Otrante. 

Lecce fut rapidement l'une des villes les plus importantes de cette diaspora méridionale. 








Un foyer intellectuel et économiqueAu Moyen Âge, Lecce abritait une communauté juive florissante, active dans la teinture des tissus, la médecine et le commerce. Frédéric II, au XIIIe siècle, plaça les communautés sous protection impériale et encouragea la cohabitation des communautés religieuses, chrétiens, Grecs, musulmans et Juifs vivaient côte à côte dans de véritables "villes dans la ville", avec leurs lieux de culte respectifs à courte distance les uns des autres. 



La communauté de Lecce était parmi les plus importantes du royaume : elle comptait une giudecca (quartier juif), une synagogue et un mikveh (bain rituel). Elle donna naissance à l'une des figures majeures du judaïsme médiéval, Abraham de Balmes, médecin, rabbin, philosophe et grammairien né vers 1440, dont la famille était peut-être originaire de Catalogne et réfugiée en Italie après les persécutions de l'Inquisition. 


L'effacement

Cette prospérité prit fin avec les persécutions du XVe siècle, jusqu'à l'expulsion définitive des Juifs du Royaume de Naples en 1541. Comme en Espagne, les communautés juives du Salento subirent une véritable damnatio memoriae, une condamnation à mort de la mémoire. Les lieux de culte furent effacés au profit d'églises, les quartiers remodelés ou rebaptisés. La plupart des bâtiments juifs furent détruits et des églises baroques construites à leur place, notamment Santa Croce, qui jouxte aujourd'hui le musée. 


L'édit d'expulsion 

La mémoire souterraine


Pendant quatre siècles, Lecce sembla avoir tout oublié. Il ne resta que quelques traces : la Via della Sinagoga et la Via Abramo Balmes. Les rues alentour portent encore la trace de la présence médiévale : Via della SinagogaVico della Saponea (en souvenir des fabricants de savon, activité principale des Juifs de la giudecca). Et puis, il y a ces familles catholiques qui perpétuent des gestes sans en connaître l'origine : une visiteuse locale a partagé l'histoire de sa grand-mère qui avait la tradition d'allumer une bougie le vendredi soir, suggérant que les traces des conversions forcées survivent jusqu'à nos jours.




La résurrection d'une mémoire

Tout commença lorsque Michelangelo Mazzotta acheta un appartement dans une rue nommée Via della Sinagoga. Intrigué par ce nom, il se mit à enquêter, réveillant ainsi la mémoire effacée de la communauté. En mai 2016 ouvrit le Palazzo Taurino – Musée Médiéval Juif de Lecce. Le musée expose la vie quotidienne de la communauté juive des Pouilles entre les IXe et XVe siècles. Des éléments excavés du ghetto, comme une mezuzah ou des inscriptions en latin et en hébreu, font partie de la collection permanente. Le mikveh découvert sous l'édifice lors des fouilles récentes est également accessible à la visite. 

Un dernier chapitre inattendu




La visite du musée se clôt sur une vidéo consacrée à un autre aspect de l'histoire juive dans la région : après la Seconde Guerre mondiale, des réfugiés juifs rescapés de la Shoah furent accueillis dans des camps du Salento, où ils travaillèrent en partenariat avec les catholiques locaux. Ces réfugiés furent établis dans les villes de Santa Maria al Bagno, Santa Maria di Leuca, Santa Cesarea et d'autres villes des Pouilles. 



La majorité quitta ensuite la région pour Israël dès que cela leur fut autorisé. Ainsi, la terre qui avait chassé les siens cinq siècles plus tôt devint brièvement, dans le chaos de l'après-guerre, un refuge pour leurs descendants. 




jeudi 14 mai 2026

Ba Mitbar ... Dans le désert ... JBCH N° 2605 - 1061

 17:04

Bamidbar : Le Désert, Symbole de la Naissance Spirituelle et Politique du Peuple Juif


La paracha Bamidbar, qui inaugurait le livre du même nom, place le peuple juif dans le désert, un lieu chargé de symboles profonds. 




Le désert, ou Midbar, n’est pas seulement une étendue aride, mais un espace de vide, de silence et de dépouillement où le peuple, fraîchement libéré d’Égypte, apprend à écouter Dieu et à forger son identité.
 



Sans repères matériels, les Hébreux dépendent entièrement de la providence divine : la manne tombe chaque matin, les nuages de gloire les protègent, et le puits de Myriam les abreuve. 


Ce cadre hostile et sacré incarne l’humilité, car l’homme ne peut y compter que sur sa foi, mais aussi la liberté, car c’est là, loin des idoles de l’Égypte et des civilisations corrompues, que la Torah est donnée. Le désert est le lieu où Dieu se révèle, où le silence permet à la Parole divine d’émerger.







Cette géographie fondatrice est celle où le peuple apprend à marcher, à désirer, mais aussi à se perdre. Le désert est à la fois le lieu de la chute , la génération de l’Exode y meurt avant d’entrer en Terre Promise à cause de ses fautes  et celui de la renaissance, où naît la génération de Josué, prête à conquérir Israël. C’est un espace de transformation, où une multitude d’esclaves devient une nation organisée, comme en témoigne le recensement détaillé des tribus dans la paracha.





Aujourd’hui, Israël vit une période charnière où les défis militaires, politiques et spirituels résonnent avec les thèmes de Bamidbar. Comme dans le désert, Israël est souvent seul face à des ennemis nombreux, mais sa résilience tient à une foi inébranlable, illustrée par sa capacité à surmonter les crises, comme celle du 7 octobre 2023 et ses suites. 


Le recensement des tribus dans Bamidbar rappelle l’importance de l’organisation collective, un enjeu toujours actuel dans un pays où les tensions internes : entre religieux et laïcs, entre gauche et droite, menacent l’unité nationale, tout comme les dissensions du peuple juif dans le désert, symbolisées par la révolte de Korah.







La haftara d’Osée, lue avec Bamidbar, renforce ce lien entre le passé et le présent. Le prophète y dénonce l’infidélité d’Israël, un peuple qui se prostitue aux idoles mais que Dieu, pourtant, continue d’aimer. 


Armand Abécassis décrypte cette relation complexe, où l’alliance divine persiste malgré les fautes. Aujourd’hui, certains y voient une métaphore des défis moraux d’Israël, entre corruption, conflits internes et quête de sens, mais aussi de sa résilience face à l’adversité.


La paracha comporte une règle étrange : les Lévites, chargés du Sanctuaire, ne peuvent ni toucher ni même regarder à leur guise les objets saints.  Le sacré a des limites, et l’élan vers Dieu doit être cadré pour éviter l’idolâtrie ou la présomption, comme le rappelle le sort des fils d’Aaron, morts pour avoir offert un "feu étranger". 





Cette distance imposée aux Lévites souligne que Dieu n’est pas un objet de consommation, et que la sainteté exige du respect. En Israël, cela résonne avec les débats actuels sur l’équilibre entre religion et État, comme la loi sur la conscription des ultra-orthodoxes ou le statut du Mont du Temple.


Léon Ashkénazi souligne la singularité de la tribu de Lévi, non comptée parmi les autres et exclusivement mise à part pour le culte. Leur rôle préfigure la séparation du sacré et du profane, un enjeu toujours d’actualité. 





Aujourd’hui, Israël doit concilier sécurité militaire, avec une armée comme Tsahal, et valeurs spirituelles, comme l’éthique de l’armée ou la pureté des armes (Tohar HaNeshek). Les Lévites, vivant de la dîme sans posséder de terre, incarnent le dévouement désintéressé, une valeur que l’on retrouve chez les soldats, les médecins ou les rabbins qui servent sans contrepartie matérielle.

Le désert, enfin, est un miroir de l’âme juive. Il représente à la fois une épreuve et une opportunité de renaissance. Pour Israël comme pour chaque Juif, c’est dans l’adversité que se forgent l’identité, la foi et l’unité. 


La haftara d’Osée nous rappelle que, malgré les fautes, l’amour de Dieu pour Israël est éternel, une espérance cruciale en ces temps troublés. 


Bamidbar nous enseigne ainsi que le désert n’est pas une malédiction, mais une étape nécessaire, un lieu où se joue la survie spirituelle et physique d’un peuple en quête de sens.