Politique · Présidentielle 2027
Gracques, Horaces, Phrygiens : l'État profond a-t-il déjà choisi son camp ?
Vingt ans de réseaux discrets de hauts fonctionnaires, du centre-gauche feutré des Gracques jusqu'aux Phrygiens insoumis révélés fin août : à dix-huit mois de la présidentielle, la haute administration française n'a jamais autant ressemblé à un vivier de partis qu'elle est censée servir avec neutralité.
Une généalogie de vingt ans
Le principe n'est pas nouveau : des hauts fonctionnaires ont toujours eu des affinités politiques et fourni, de façon informelle, des contributions aux partis qu'ils soutenaient. Ce qui change, depuis les années 2000, c'est la formalisation de ces réseaux.
Les Gracques, cercle proche du PS et de la social-démocratie, ouvraient la voie sur un mode de think-tank et d'influence discrète, plus proche du lobby que de la structure clandestine de conquête du pouvoir. Ce que les partis dominants faisaient sans le nommer, les formations dites hors système allaient bientôt le structurer, faute de militants et de cadres expérimentés.
Les Horaces, la matrice du RN
Fondé en décembre 2015 sous la houlette d'André Rougé, le cercle des Horaces rassemble une quarantaine de hauts fonctionnaires, d'anciens membres de cabinets ministériels et de cadres d'entreprise acquis au Rassemblement national.
Jean Messiha, avant de rejoindre Reconquête, en fut le porte-parole ; le député Jean-Paul Garraud y a été identifié comme spécialiste des questions judiciaires. Dès la campagne de 2017, le cercle se réunissait mensuellement avec Marine Le Pen pour nourrir sa crédibilité technique sur l'économie, la défense et la sécurité ;
En 2022, le rythme était passé à une ou deux réunions par semaine. Onze ans après sa création, les Horaces restent un pilier discret mais assumé jusque dans la presse — de la stratégie de dédiabolisation du parti.
Les Phrygiens, l'irruption à ciel ouvert
Créés en mai 2026, dans la foulée de l'officialisation de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, les Phrygiens ont choisi un nom qui ne doit rien au hasard : le bonnet phrygien, symbole de la Révolution.
Selon les révélations de la presse fin août, le réseau rassemblerait environ 80 hauts fonctionnaires, présents à Bercy, à la Banque de France, au Quai d'Orsay, dans la fonction publique hospitalière et territoriale, à la Commission européenne et jusque dans la diplomatie.
Fonctionnement volontairement informel : une boucle Telegram, une réunion mensuelle en présentiel, un recrutement à la machine à café.
Leur mission affichée : produire des notes sur les éco-régions ou la déconcentration des médias, deux marottes du programme insoumis, pour démontrer que LFI saurait gouverner. Coordination politique assurée par Clémence Guetté, cadre du mouvement en charge du programme présidentiel.
Le mouvement se réclame d'une filiation plus ancienne : jusqu'à sa mort en 2023, le conseiller d'État Bernard Pignerol avait déjà contribué à structurer des réseaux comparables de fonctionnaires acquis à la cause insoumise.
Ce qu'en dit Pierre Mathiot
Dans une analyse publiée le jour même sur Atlantico, le politiste Pierre Mathiot inverse la focale : ce n'est pas tant la haute fonction publique qui se partisanise structurellement, ce sont les partis eux-mêmes qui se transforment.
Privés du militantisme de masse et des réseaux d'élus locaux qui portaient jadis le PS et le RPR, les formations aujourd'hui affaiblies comme les outsiders RN et LFI hier comblent le vide par de la technicité importée. Les Phrygiens ne sont, dans cette lecture, qu'un symptôme de plus du délitement du militantisme traditionnel.
Neutralité de l'État : fiction commode ou ligne rouge ?
Un fonctionnaire a un devoir de réserve et d'impartialité. Produire, dans l'ombre, des notes pour un parti crée un risque réel de conflit d'intérêts et fragilise la confiance dans l'administration. Mais la neutralité de l'État n'a jamais été absolue : nominations discrétionnaires, cabinets ministériels, pantouflage l'ont toujours relativisée.
Refuser toute contribution experte aux partis hors système reviendrait, à l'inverse, à les maintenir dans un désavantage structurel face à des formations mieux implantées dans les élites. Le vrai problème n'est donc pas l'existence de ces réseaux, mais leur invisibilité et l'absence de toute obligation de déclaration.
À qui profite le silence ?
Ces cercles restent minoritaires quelques dizaines à une centaine de membres face à des milliers de hauts fonctionnaires. Mais leur existence sert une stratégie de communication précise : prouver que l'État n'est pas monolithique, et que chaque parti dispose déjà de relais à l'intérieur.
À dix-huit mois de la présidentielle de 2027, Gracques, Horaces et Phrygiens racontent la même histoire sous des habits différents : celle d'une démocratie où l'expertise administrative se négocie désormais en coulisses, faute de pouvoir encore se conquérir dans les sections locales.
- Gracques (années 2000) : proches du PS, logique de think-tank et d'influence discrète.
- Horaces (créés en 2015) : environ 40 membres, proches du RN, réunions régulières avec Marine Le Pen depuis 2017.
- Phrygiens (créés en mai 2026) : environ 80 hauts fonctionnaires, proches de LFI, coordination liée à Clémence Guetté.
- Aucun élément public ne démontre à ce jour un usage des moyens de l'administration par ces réseaux.
L'État se veut impartial. Ses agents, eux, ont visiblement déjà choisi — en silence, et par avance.
© JBCH N° 149 Septembre 2026
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