L’Avenue Pasteur, celle qui menait au Casino
Souvenir flash : La Goulette, 1955-1956
I
J'avais sept ans, et je savais déjà que les rues ont une mémoire plus longue que les hommes.
L'avenue Pasteur commençait à la gare du TGM, ce train blanc en bois, composé de lattes blanches, et finissait là-bas, tout au bout, dans le sable blanc du Casino, où la mer de La Goulette prenait cette couleur de zinc chauffé qu'elle gardait tout l'été.
Entre les deux, il y avait le monde entier. Le prisonnier qui parlait fort en italien les jours de marché. Le marchand de bombolonis dont l'huile crépitait dès six heures du matin.
Les persiennes vertes, toujours entrouvertes d'un doigt, comme des yeux qui ne voulaient rien perdre.
Et les femmes, assises sur le pas des portes en fin d'après-midi, qui égrenaient les nouvelles du quartier avec la patience de celles qui n'ont jamais besoin de crier pour être entendues.
Moi, je passais. On me croyait occupé à mes billes, à mon cerceau, à mes noyaux d’abricots , à ma récolte de feuilles de muriers pour nourrir mes vers à soie à mes courses vers la plage.
On avait tort. Je n'ai jamais autant écouté que cette année-là, l'année où l'on chuchotait deux choses à la fois dans la même phrase, sans que je comprenne encore qu'elles n'avaient rien à voir : la France qui reculait, Mendes France en visite, le Bey affaibli, et Madame Berdah qui recevait, le soir, un homme qui n'était pas son mari...
II
Il y avait, sur l'avenue, un personnage que toutes les femmes connaissaient et qu'aucun mari n'aurait songé à interdire : Bajou.
C'était un colporteur d'un genre que je n'ai jamais revu depuis.
Efféminé, des boucles d'oreilles, une voix qui montait et descendait comme une chanson, il ne vendait que ce dont les femmes raffolaient : onguents, poudres, rouges à lèvres, parfums, et quelques aphrodisiaques qu'il proposait à mi-voix, en connaisseur.
Dès qu'on l'apercevait au bout de la rue, les cuisines se vidaient d'un coup, comme si une cloche invisible avait sonné.
Bajou les connaissait toutes. Il devinait, il sentait, il entrait dans leur intimité sans qu’elles s'en offusquent jamais, devenant en une phrase psychologue, psychiatre et confesseur en affaires du cœur et du corps.
« Le parfum, criait-il, excite les hommes, et le jasmin en est le meilleur ! » Et les femmes riaient, se resserraient autour de lui, un flacon à la main.
Elles étaient bien plus d'une dizaine, ce jour-là, réunion improvisée qui n'avait rien à voir avec les habituelles conversations de cuisine : juives pour la plupart, mais aussi siciliennes, maltaises et musulmanes , toute la palette des communautés de La Goulette rassemblée en un seul cercle.
Les musulmanes restaient en retrait, plus discrètes ; les Siciliennes, elles, se pavanaient sans pudeur, gorges offertes au soleil comme au regard de Bajou, qui ne semblait rien en faire, ce qui, précisément, autorisait tout.
Vu sa féminité, ses manières, son langage, ses vêtements, aucun homme ne pouvait voir en lui un danger. C'est ainsi qu'il parlementait avec elles à voix basse, et qu'elles lui parlaient sans pudeur, comme on ne parle qu'à celui dont on sait qu'il ne répétera rien ou qu'il répétera tout, mais ailleurs, et sans jamais dire de qui.
Moi, je n'approchais pas. J'avais peur d'être démasqué comme un voyeur, car Bajou, disait-on, avait du flair, il sentait les présences avant de les voir. Je me réfugiais alors un peu plus loin, près de l'étal du marchand de boutargue de thon, si salée, si forte, qu'il fallait ensuite se remplir la bouche de pain italien pour en atténuer le goût. De là, je regardais sans être vu, ou du moins je le croyais.
Bajou savait qu'aucun mari ne s'aviserait d'interdire à sa femme de descendre le voir.
À la fin de son numéro, il ramassait des liasses de petits billets, promettait de revenir bientôt avec de nouvelles marchandises, et repartait en criant lui-même son nom dans la rue, comme un dernier tour de chant : « Bajou ! Bajou ! »
III
C'était 1955, ou peut-être déjà 1956, je ne sais plus au juste, pour un enfant, le temps ne se découpe pas en dates, il se découpe en étés. Ce que je sais, c'est que les grandes personnes avaient, cette année-là, une manière particulière de se taire dès qu'un enfant entrait dans une pièce.
Un silence trop rapide, trop parfait, comme une porte qu'on referme sur un courant d'air.
À la maison, mon oncle Roger lisait La Monde, en fronçant les sourcils, et parlait de Bourguiba, de Mendès-France, d'autonomie interne, de mots trop grands pour moi et que je faisais rouler dans ma bouche comme des cailloux, sans en connaître le poids.
Mais ces mots-là, au moins, on les prononçait devant moi. Il y en avait d'autres, plus petits, plus proches, qu'on baissait la voix pour dire.
C'est ma tante Lucette qui m'a mis la puce à l'oreille, un jeudi, en sortant de chez le coiffeur avec ma mère.
« Tu as vu l'heure à laquelle il repart, le monsieur ? » avait-elle dit, sans me regarder, comme si je n'existais pas encore tout à fait, comme si les enfants n'avaient pas d'oreilles avant un certain âge.
« Chut, » avait fait ma mère. Et le mot avait suffi à graver la phrase en moi pour toujours.
IV
La maison des Berdah était la troisième après l’épicerie de Béchir, celle avec le figuier qui débordait sur le trottoir et dont on nous interdisait de voler les fruits, bien qu'on le fît quand même, l'été, avec la complicité tacite du vieux figuier lui-même.
Monsieur Berdah travaillait au port. Il partait tôt, revenait tard, sentait le goudron et le sel. Madame Berdah, elle, avait des cheveux noirs qu'elle portait relevés, et un rire qui montait un peu trop haut pour une femme mariée, c'est du moins ce que disaient les femmes de l'avenue, qui savaient mesurer un rire au millimètre.
L'homme qui venait le soir, je le connaissais de vue : on l'appelait Si Albert, il travaillait, je crois, à la Compagnie du chemin de fer, du côté de la gare. Il avait une bicyclette anglaise, très fine, qu'il appuyait toujours contre le même volet, celui de la chambre du fond. Il ne restait jamais bien longtemps.
Mais il venait souvent. Et à La Goulette, en ce temps-là, ce qui revenait souvent finissait toujours par se savoir.
V
Les rumeurs, dans notre quartier, ne marchaient pas droit. Elles zigzaguaient d'une cour à l'autre, changeaient de forme en changeant de bouche, s'arrêtaient boire un café chez l'une, se refaisaient une beauté chez l'autre.
Celle-là mit trois semaines à me parvenir tout entière, par fragments que je recollais le soir, dans mon lit, comme on recolle un vase qu'on n'a pas le droit d'avoir cassé.
Un fragment, glané derrière la fenêtre de la cuisine, un soir de sirocco où l'on avait laissé les volets ouverts pour chercher un peu d'air : « ... et le mari qui ne voit rien, ou qui fait semblant... »
Un autre, plus tard, que je n'ai compris que des années après : « ... si le mari l'apprend maintenant, avec tout ce qui se passe, avec les Français qui plient bagage, où voulez-vous qu'elle aille, la pauvre... »
C'est cette dernière phrase qui, sans que je le sache alors, cousait les deux rumeurs de l'année en une seule et même étoffe.
Le pays changeait de maître au moment même où Madame Berdah risquait de changer de vie, et les deux bouleversements, dans la bouche des femmes de l'avenue, finissaient par se répondre, comme deux cloches qui sonnent à quelques secondes d'écart et qu'on croit, un instant, n'entendre qu'une seule fois.
VI
Alors que la bicyclette était posée non loin, J'ai vu, surtout, la petite fille des Berdah, elle avait mon âge, peut-être un an de plus, assise seule sur le pas de la porte de derrière, en train de dessiner dans la poussière avec un bout de bois, sans dessiner rien de précis, juste pour faire quelque chose de ses mains pendant et j’allais lui parler pour lui tenir compagnie.
Elle a levé les yeux vers moi. Je n'ai jamais oublié ce regard. Ce n'était pas un regard d'enfant surpris. C'était un regard qui savait déjà, et qui me demandait, sans un mot, de ne` rien dire.
VII
Les fêtes allaient sonner et toutes les familles s’apprêtaient a retourner à Tunis … à 10 kilomètres , Les matelas et les affaires étaient posés sur les calèches, tirées par un cheval équipe d’un sac d’avoine, et les rues allaient se vider, les fêtes se passaient à Tunis, et pour ma grand-mère maternelle dans la synagogue des granas, rue de la Loire, et avec mon papa à l’Oratoire de la rue des Tanneurs qui disposait d’une immense terrasse.
VIII
Le pays, lui, ne s'est pas refermé de la même manière. Le drapeau a changé sur le fronton de la Résidence, à Tunis, et les conversations des hommes, sur le pas des portes, ont changé de sujet plus vite que celles des femmes. On parlait maintenant de ceux qui restaient et de ceux qui partiraient, de la France qu'on avait connue et de celle, plus incertaine, qui s'annonçait.
Je n'ai jamais revu Madame Berdah, après cette année-là, les familles du quartier se sont dispersées, comme se disperse le sable du Casino quand souffle le vent d'est, chacune reprise par son propre courant, Marseille pour les uns, Paris pour d'autres, ailleurs encore pour ceux qui hésitaient trop longtemps.
Mais je me souviens, moi, de ce que j'ai compris bien plus tard, adulte, en repensant à cette avenue : que les rumeurs de quartier et les rumeurs de nation naissent du même besoin, celui de mettre des mots sur ce qu'on sent venir avant de le comprendre tout à fait.
Le pays sentait venir son indépendance, et l'enfant que j'étais, sur l'avenue Pasteur, entre la gare du TGM et la plage du Casino, voyaient de sa fenêtre les manifestations de s indépendantistes, injuriant même le Bey, pour l’arrivée d’une République, avec un parti unique, celui du Néo Destour de Habib Bourguiba.
Quelques mois après, deux policiers se sont présentés pour demander à ma mère de préparer une valise sommaire, mon papa avait été arrêté à son bureau au Journal La Presse.
Nous apprenions deux jours après qu’il avait été expulsé - parce que français et sans explication- et mis dans un avion Breguet deux Ponts d’Air France et déposé à Bastia.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire