Aleph est la première lettre de l’alphabet hébraïque, et pourtant, paradoxalement, elle n’ouvre pas la Torah. Celle-ci commence par la lettre Beth, dans le mot Bereshit. Cette absence inaugurale de l’Aleph n’est pas un hasard.
Elle constitue, au contraire, l’un des mystères les plus profonds de la tradition juive, tel qu’il est interprété par la Kabbale et par des penseurs contemporains comme Marc-Alain Ouaknin.
D’un point de vue numérique, l’Aleph vaut un. Mais sa composition graphique traditionnelle révèle une structure plus complexe : un Yod supérieur, un Yod inférieur et un Vav central. Leur valeur additionnée (10 + 6 + 10) donne 26, nombre du Nom divin (YHWH), et parfois 13, lorsqu’on la considère dans sa symbolique unifiée. Or, 13 correspond aussi à Ahava (amour) et à E’had (unité). L’Aleph devient ainsi le signe de l’Un, de l’amour et de la cohésion cosmique.
Pour la Kabbale, l’Aleph représente l’origine invisible, le point de départ non manifesté de toute création. Elle est liée au Ein Sof, l’Infini divin, qui précède toute parole et toute forme. L’Aleph est silencieuse : elle n’a pas de son propre. Elle ne se prononce qu’à travers les voyelles qui l’accompagnent. Ce silence n’est pas vide, mais plein de potentiel. Il est comparable au silence qui précède la parole créatrice, à ce vide fécond d’où émerge le monde.
Pourquoi, dès lors, la Torah commence-t-elle par Beth et non par Aleph ? Le Beth signifie « maison », « intérieur », « demeure ». Il représente le monde déjà structuré, habitable, organisé. La Torah ne commence pas par l’absolu, mais par le relatif, par le monde humain, par l’espace de l’histoire. L’Aleph, lui, reste en retrait, comme si l’absolu ne pouvait être dit directement. Il demeure en amont, caché, réservé à la transcendance.
Dans les enseignements rapportés par la tradition, l’Aleph se plaint de ne pas avoir été choisie. Dieu lui répond alors qu’elle ouvrira les Dix Commandements : Anochi Hachem Elohecha. Ainsi, l’Aleph devient la porte de la Révélation. Elle ne fonde pas le monde matériel, mais la relation éthique entre Dieu et l’homme. Elle est le commencement de la parole adressée, du dialogue, de l’alliance.
Marc-Alain Ouaknin voit dans l’Aleph le symbole du manque fondateur. Ce qui est premier n’est pas la plénitude, mais le retrait. Le monde commence par une absence, par un espace laissé libre pour la liberté humaine. L’Aleph représente cette béance originelle, cette ouverture qui rend possible la pensée, le désir et la responsabilité. Sans ce vide initial, aucune parole ne pourrait advenir.
Dans la Kabbale lourianique, le concept de Tsimtsoum — la contraction divine — rejoint cette idée. Dieu se retire pour laisser place à la création. L’Aleph incarne ce retrait premier. Elle est présente dans son absence même. Elle rappelle que toute réalité repose sur un fondement invisible, que toute existence est suspendue à un mystère qui la dépasse.
Sur le plan spirituel, l’Aleph invite l’homme à l’humilité. Elle enseigne que la véritable sagesse commence par le silence, par l’écoute, par la reconnaissance de ses limites. Avant de parler, il faut savoir se taire. Avant d’agir, il faut savoir contempler. L’Aleph est la lettre de l’intériorité et de la méditation.
Elle est aussi la lettre de l’unité. Dans un monde fragmenté, marqué par les conflits et les divisions, l’Aleph rappelle que toute multiplicité provient d’une source unique. Elle relie le haut et le bas, le spirituel et le matériel, le divin et l’humain. Elle est le trait d’union entre les mondes.
Ainsi, si l’Aleph ne commence pas la Torah, c’est parce qu’elle précède toute écriture. Elle est l’origine avant l’origine, la parole avant la parole, l’amour avant la loi. Elle n’appartient pas au récit, mais à ce qui rend le récit possible. Elle est le secret du commencement.
En définitive, l’Aleph n’est pas absente : elle est cachée. Elle ne s’impose pas : elle suggère. Elle ne parle pas : elle fait parler. Réservée à l’Unique, elle enseigne à l’homme que la véritable grandeur ne réside pas dans l’affirmation de soi, mais dans la capacité à se relier à plus grand que soi.
Par elle, la tradition juive nous rappelle que le sens ultime ne se possède pas : il se cherche, dans le silence, l’amour et l’unité.
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