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dimanche 1 février 2026

La fête des garçons ... Yithro. JBCH N° 2602 - 843

Je me souviens encore du marché Central de Tunis  avec des milliers de pigeons en cage et entourés de shohatim pour les égorger, afin qu'ils soient cashers. 


En effet, chez les Juifs tunisiens, la paracha Yithro ne se limite pas au récit biblique du Sinaï. Elle a donné naissance à une tradition singulière, presque inconnue ailleurs : la « fête des garçons », ou Séoudat Yithro, où l’on dresse une table de remerciement et où le pigeon règnait en maître dans les assiettes





L’origine de ce rite se perd dans la mémoire communautaire, on parle de 1785, mais le récit qui revient, de Tunis à la Goulette, à la Marsa pour mon ami Jean,  et même de Djerba pour mon ami Hervé, parle d’une épidémie de "croupe"meurtrière frappant surtout les jeunes garçons juifs. 




Les familles regardaient, les médecins étaient impuissants, ces enfants mâles  qui mouraient les uns après les autres, tandis que les voisins musulmans semblaient étrangement épargnés. Devant l’hécatombe, les sages de la communauté auraient décrété un sursaut de prières, de jeûnes et de supplications. 


Lorsque le fléau se serait soudain arrêté, un jour de la semaine de Yithro, on aurait fixé ce moment comme un rendez‑vous annuel de gratitude.



Reste à comprendre pourquoi le pigeon s’est imposé comme symbole. La version la plus rationnelle renvoie à la médecine populaire : sa chair, tendre et légère, était considérée comme particulièrement adaptée aux convalescents et aux enfants affaiblis. 



Maïmonide évoque   l’usage symbolique ou médicinal des pigeons dans le contexte de la médecine médiévale, notamment pour leur chair jugée légère et bénéfique aux convalescents. Dans ses traités, il recommande surtout une alimentation saine, où la viande de pigeon pouvait être prescrite aux malades affaiblis.




Dans bien des maisons, on servait déjà du bouillon de pigeon aux petits malades ;  une lecture plus mystique, parlant d’un pigeon blanc apparu sur le toit d’une synagogue au moment où l’épidémie cessa, ou d’un rêve où un juste ordonnait de « sacrifier un pigeon pour chaque garçon » afin de stopper le mal.






Qu’importe, au fond, laquelle de ces versions est historiquement exacte. Ce que la Séoudat Yithro raconte, c’est la manière dont une communauté du Maghreb a transformé une peur collective en rituel de protection. 


Le jeudi soir précédant le Chabbat Yithro, on réunit les garçons, on leur fait réciter les Dix Commandements, on partage le pigeon rôti, on bénit l’avenir. 


Dans un monde où la transmission juive nord‑africaine est souvent réduite à quelques recettes de cuisine, cette coutume rappelle que chaque plat a une mémoire : celle d’une angoisse ancienne, conjurée par la foi, la solidarité et un oiseau devenu, à sa manière, messager de vie.






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