L’accord trilatéral entre la Syrie, la Jordanie et la Turquie s’inscrit dans une dynamique de recomposition des routes commerciales au Moyen-Orient, sur fond de rivalités économiques et d’ambitions historiques renouvelées.
Au-delà de la simple coopération logistique, ce projet traduit une volonté plus profonde, notamment du côté d’Ankara : celle de restaurer une forme de centralité économique rappelant l’époque de l’Empire ottoman, lorsque les flux commerciaux entre l’Asie, le Levant et l’Europe transitaient largement par les territoires sous contrôle turc.
En misant sur la réhabilitation d’infrastructures historiques comme le chemin de fer du Hedjaz et sur la création de corridors terrestres continus, la Turquie cherche à redevenir un pivot incontournable du commerce régional. Cette stratégie s’inscrit dans une vision néo-ottomane assumée, où l’influence ne passe plus seulement par la puissance militaire ou diplomatique, mais par la maîtrise des flux économiques, énergétiques et logistiques. La Syrie et la Jordanie, quant à elles, voient dans cet accord une opportunité de réintégration économique et de relance après des années de fragilité.
Ce projet entre toutefois en résonance — et en concurrence indirecte — avec les grandes initiatives internationales de connectivité. D’un côté, la Chine poursuit son déploiement global avec la Belt and Road Econonic visant à structurer des axes commerciaux reliant l’Asie à l’Europe. De l’autre, une alternative indo-occidentale se met en place avec le corridor India Middle east Corridor, conçu pour relier l’Inde à l’Europe via le Golfe et Israël, en passant notamment par le port de Haïfa.
C’est ici qu’apparaît une ligne de fracture stratégique majeure. Alors que la Turquie tente de reconstruire une puissance économique fondée sur la géographie et les infrastructures, Israël s’impose comme un acteur d’un tout autre type : une puissance technologique, agile et profondément intégrée aux circuits de la mondialisation avancée. Portée par un écosystème de haute technologie particulièrement dynamique — cybersécurité, intelligence artificielle, logistique intelligente —, Israël ne contrôle pas nécessairement les routes, mais en optimise l’usage et en capte une valeur ajoutée considérable.
Ainsi, deux modèles se font face. D’un côté, une ambition turque de contrôle des corridors physiques, héritée d’une profondeur historique et territoriale ; de l’autre, une stratégie israélienne fondée sur la maîtrise des technologies de pointe, capables de redéfinir les chaînes de valeur indépendamment même des tracés géographiques traditionnels. Le port de Haïfa, intégré aux projets internationaux, incarne cette convergence entre infrastructure et innovation.
Il y a pourtant des ambassades a Ankara et à Tel Aviv ... Dans ce contexte, l’accord syro-jordano-turc peut être interprété comme une tentative de créer une « troisième voie » régionale, moins dépendante des grandes puissances extérieures. Mais sa réussite dépendra de sa capacité à rivaliser non seulement avec les financements chinois ou indo-occidentaux, mais aussi avec la sophistication technologique israélienne.
Car à l’ère contemporaine, la puissance commerciale ne repose plus uniquement sur les routes que l’on contrôle, mais sur la manière dont on les rend intelligentes, rapides et compétitives.
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