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lundi 20 juillet 2026

La Presse de Tunisie JBCH 2607 - 014

J’avais huit ans, et mon père, journaliste, m’emmenait à son bureau de La Presse, avenue Jules Ferry, devenue depuis avenue Habib Bourguiba. 


Mes deux parrains civils, corses, Charles Carcopino et Jacques Andreani, formaient avec André, mon père, un trio inséparable. 


Tous trois m’initiaient aux secrets de la fabrication du journal, ce quotidien tunisois dont le propriétaire, Henri Smadja, possédait aussi Combat à Paris.





On rédigeait l’article, on en dressait la maquette sur la morasse, on choisissait les titres. Le linotypiste frappait ensuite pour assembler le texte, avant que tout ne parte vers la rotative,  la machine qui imprimait et assemblait les pages dans une odeur d’encre fraîche restée gravée en moi.


Les trois compères saisissaient le premier exemplaire sorti du monstre de fer et, pipe à la bouche, contemplaient leur œuvre, comme une mère découvre son nouveau-né.


Mais ce que je comprends aujourd’hui, avec le recul de l’âge, c’est que ce trio n’était pas le fruit du hasard. 


Charles Carcopino et Jacques Andreani n’étaient pas seulement les collègues de mon père : ils étaient mes parrains, choisis, adoptés, faisant famille avec un enfant juif de Tunis. 


Cette symbiose entre Corses et Juifs, en terre tunisienne, n’avait rien d’anecdotique. 


Les uns et les autres portaient en eux la mémoire d’îles et de rivages : la Corse pour les uns, la Méditerranée tout entière comme matrice pour les autres et partageaient cette condition de communautés à la fois enracinées dans l’Empire et jamais tout à fait absorbées par lui. 


Fonctionnaires, gendarmes, douaniers, journalistes, les Corses de Tunisie formaient un maillage serré de l’administration coloniale ; les Juifs de Tunis, marchands, artisans, hommes de loi et de plume, tenaient les rouages économiques et intellectuels de la ville. 


Entre ces deux mondes minoritaires, ni tout à fait arabes ni tout à fait français, s’était nouée une fraternité de fait, faite de respect mutuel et d’un sens aigu de l’honneur : cette parole donnée que l’on ne reprend pas, cette loyauté qui, chez les Corses comme chez les Juifs, vaut plus que tous les contrats.


Carcopino et Andreani n’ont jamais traité mon père en collègue de circonstance. Ils l’ont traité en frère. Tous trois citoyens d’un belle France laïque et humaniste.


Et par extension, moi, l’enfant, en fils. Il y avait dans leur façon de me montrer la morasse, de m’expliquer le choix d’un titre, quelque chose qui dépassait la simple pédagogie professionnelle : c’était une transmission, au sens plein du terme, celle d’un monde d’hommes qui se faisaient confiance au-delà des origines, 


Ils m’ouvraient les portes de leur métier comme on ouvre celles de sa maison.


Les trois compères saisissaient le premier exemplaire sorti du monstre de fer et, pipe à la bouche, contemplaient leur œuvre, comme une mère découvre son nouveau-né.


 Dans ce silence recueilli, il n’y avait plus ni Corse ni Juif : il y avait trois hommes de plume, unis par le même amour du travail bien fait et par une amitié que ni la distance ni le temps n’ont jamais désavouée.


C’est peut-être là, dans cette odeur d’encre et cette fraternité muette de trois hommes devant une feuille encore tiède, que s’est scellée ma vocation d’écrire , et ma conviction, portée depuis l’enfance, que les plus solides des alliances entre les peuples ne se décrètent pas dans les grands discours, mais se tissent, patiemment, dans le silence partagé d’un atelier d’imprimerie.


C’est peut-être là, dans cette odeur d’encre et ce silence recueilli de trois hommes devant une feuille encore tiède, que s’est scellée ma vocation d’écrire.

Falsificateur et Menteur ... JBCH 2607 - 013

Mahmoud Abbas a menti à Macron à qui il avait écrit ses intentions afin que le President francais reconnaisse son état à l’ONU en séance privée. 





L’accusation portée dimanche par le département d’État américain ne relève pas du simple différend technique : elle expose au grand jour la duplicité structurelle de l’Autorité de Ramallah. 


En annonçant dès février 2025 la suppression d’un système d’allocations indexées sur la durée des peines des détenus condamnés pour terrorisme, Mahmoud Abbas cherchait moins à rompre avec une politique incitative à la violence qu’à ménager une façade présentable face à ses bailleurs occidentaux.


L’affaire des paiements versés en novembre selon l’ancien barème, découverte quelques mois à peine après l’annonce triomphale, confirme que la réforme n’était qu’un exercice de communication destiné à débloquer une reconnaissance internationale et des financements. 


Le limogeage du ministre des Finances, présenté comme un geste de rigueur, ressemble davantage à un fusible sacrifié pour préserver l’essentiel du système. 


Washington, en rejetant l’audit externe truqué censé blanchir Ramallah, refuse de se laisser enfermer dans cette mise en scène. 



Cette séquence illustre une constante : l’Autorité de Ramallah excelle dans l’art de dire une chose aux chancelleries occidentales tout en en faisant une autre sur le terrain, où la rémunération du terrorisme demeure une politique d’État à peine dissimulée. Le pilier de son financement, le fameux « pay-for-slay », continue ainsi de fonctionner sous des habillages renouvelés, quels que soient les décrets signés pour l’occasion. 


Cette duplicité n’est pas un accident de parcours mais la traduction budgétaire d’une idéologie qui érige l’attaque contre les Israéliens en acte méritoire et rémunéré. 


Tant que cette architecture perdurera, aucune promesse de réforme ne pourra être prise au sérieux par une administration américaine échaudée. 


La confiance, une fois trahie par un mensonge documenté, ne se restaure pas par un limogeage cosmétique mais par la disparition pure et simple du système qu’il prétendait corriger.


Seul Macron et son copain Sanchez sont tombés dans le piège d’Abbas !

dimanche 19 juillet 2026

La Canicule, et l'Energie en France JBCH 2607 - 012

L 'été 2003 a laissé près de 15 000 morts sur le sol français, pour l'essentiel des personnes âgées asphyxiées dans des appartements et des maisons de retraite sans climatisation. 




Le choc fut tel que chacun jura, à l'époque, que « plus jamais ça ». Vingt ans plus tard, le constat est amer : la France reste l'un des pays les moins climatisés d'Europe occidentale, avec un taux d'équipement des logements qui plafonne autour de 25%, contre plus de 90% en Italie du Sud ou en Espagne pourtant soumises aux mêmes latitudes.


Ce retard n'est pas un accident. Il est le produit d'un courant idéologique : l'écologie punitive à la française, qui a fait de la climatisation un objet de suspicion morale plutôt qu'un outil de santé publique. Pendant deux décennies, la doctrine verte a présenté l'air conditionné comme un luxe individualiste, énergivore, contraire à la sobriété qu'il fallait imposer aux Français. 


Résultat : des normes thermiques RE2020 pensées pour freiner l'installation de climatiseurs, des débats interminables sur la « clim comme symptôme du capitalisme fossile », et des collectivités locales, souvent acquises aux Verts, qui ont retardé ou compliqué l'équipement des EHPAD et des écoles au nom de la transition énergétique.


Le paradoxe est cruel : la France est l'un des pays d'Europe les mieux dotés en ressources énergétiques propres, le nucléaire, que ce même courant écologiste a combattu avec la même ténacité depuis Fessenheim jusqu'aux EPR, mais aussi en hydrocarbures non conventionnels. 


Le sous-sol français regorge, selon les estimations de l'Agence internationale de l'énergie, plusieurs milliers de milliards de mètres cubes de gaz de schiste, en particulier dans le bassin du Sud-Est. 


La loi Jacob de 2011, imposée et votée avec le soutien actif des écologistes, a interdit purement et simplement toute recherche, fermant la porte à toute exploration, quand les États-Unis, eux, transformaient leur indépendance énergétique et faisaient chuter leurs prix de l'électricité grâce au même gisement géologique. Gaz qu’ils nous vendent à prix d’or ! 


On peut décider, en conscience, de renoncer au gaz de schiste pour des raisons dogmatiques. Mais on ne peut pas, dans le même mouvement, refuser l'indépendance énergétique qu'il aurait permise, combattre le nucléaire qui aurait pu compenser, et freiner la climatisation qui aurait sauvé des vies en attendant et puis s'étonner que la facture énergétique explose et que les étés tuent. 

Le dogmatisme a un prix ; en France, il se paie en surmortalité l'été et en dépendance gazière l'hiver.

Le SafSaf. JBCH 2607 - 011

🔵 Dans mon imaginaire d’enfant à Tunis, il existait un lieu enchanté : le SafSaf de La Marsa.






Ce n’était pas seulement un café, c’était un monde à lui tout seul, un lieu où le passé semblait encore respirer.

Ce qui me fascinait par-dessus tout, c’était le dromadaire qui avançait lentement en tournant autour du puits.

Je l’observais, fasciné pendant un temps indéfini … lui tournait … ses œillères lui empêchaient d’avoir le vertige  !

Ses pas réguliers faisaient tourner une grande roue, la noria, qui remontait l’eau fraîche des profondeurs de la terre ..   une eau délicieuse.

Pour mes yeux d’enfant, ce spectacle avait quelque chose de magique : un animal du désert faisait jaillir la vie de la terre.

Je pouvais rester longtemps très longtemps à regarder ce mouvement paisible, comme une scène venue d’un autre siècle.

Le bruit de la roue, le pas du dromadaire et le filet d’eau qui apparaissait formaient une musique unique.

Autour de lui, le SafSaf vivait avec ses familles, ses conversations, ses parfums de menthe et de jasmin.

Ce lieu racontait une Tunisie authentique, attachée à ses traditions et à ses gestes anciens.

Le dromadaire n’était pas une attraction : il était l’âme du lieu, le gardien d’une mémoire

Il représentait le lien entre la terre, l’eau, les hommes et le temps qui passe.


Pour l’enfant que j’étais, le SafSaf était un endroit où l’histoire devenait réelle sous mes yeux.

Chaque visite était une découverte, une petite aventure pleine d’émerveillement.

Aujourd’hui encore, le souvenir de cette roue entraînée par le dromadaire reste gravé dans ma mémoire.


Nabeul. JBCH 2607 - 010

 Avant l’indépendance de la Tunisie en 1956, Nabeul  était une ville juive depuis plus de mille huit cents ans, les arabes, eux ont conquis le pays en 703 avec la décapitation de la Reine juive berbère la Kahina près de Tabarka..




La ville était réputée pour son artisanat, son agriculture et son commerce. 


La communauté juive, bien intégrée à la vie économique, jouait un rôle important dans plusieurs métiers artisanaux et commerciaux, tandis que les artisans musulmans perpétuaient des savoir-faire transmis de génération en génération. 


La poterie et la céramique, héritières d’une tradition remontant à l’Antiquité. Les ateliers fabriquaient des jarres, plats, carreaux décorés, vases et objets utilitaires. À partir du début du XXᵉ siècle, 


la faïence décorative s’est développée sous l’influence d’artisans tunisiens et européens.  


La broderie, réalisée principalement par les femmes, notamment le célèbre point de Nabeul, utilisé pour les vêtements de cérémonie et le linge de maison. 


 Le tissage, la fabrication de nattes en jonc et en alfa, la vannerie, la ferronnerie, le travail du bois, du cuir et la cordonnerie faisaient également vivre de nombreuses familles. 

 

La communauté juive de Nabeul était ancienne, elle était installée avec les carthaginois; 

Sous le protectorat français (1881-1956), elle comptait plusieurs centaines de personnes, parfois davantage selon les périodes

.

Les relations entre Juifs et musulmans étaient généralement celles de voisins, de commerçants et d’artisans travaillant ensemble. Comme ailleurs en Tunisie, elles étaient faites de coopération quotidienne, même si chaque communauté conservait ses traditions religieuses et ses fêtes.


L’un des événements qui marqua le plus la communauté juive de Nabeul fut l’occupation de la Tunisie par les forces germano-italiennes de l’Axe, pendant la Seconde Guerre mondiale. 


Les Allemands arrivèrent en Tunisie par le sud, par la Libye, après que Rommel eut essuyé la défaite du deuxième combat d’El-Alamein devant les forces britanniques de Montgomery. 


Nabeul fut occupée le 14 novembre 1942 et la présence allemande se fit sentir alors dans la ville et fut vécue très difficilement par la communauté juive locale. Les Juifs de la ville durent porter l’étoile jaune  comme à Sfax,


Les occupants nazis s’approprièrent des locaux et des habitations, ils confisquèrent des voitures, des vélos, des postes de radio (TSF), des meubles et les accessoires ménagers dont ils avaient besoin. 


Ils investirent la ville et la municipalité et exigèrent de la main-d’œuvre juive quotidienne pour les travaux obligatoires, principalement dans les bases militaires du cap Bon. 


Ainsi, la population juive de Nabeul, comme partout ailleurs en Tunisie, vécut sous la menace constante d’une éventuelle arrestation pour être envoyée au travail obligatoire. 


Les déplacements en dehors de la ville étaient risqués, la surveillance allemande était omniprésente et on sentait un manque grandissant de nourriture disponible à la vente ainsi que de produits de base et de tout autre matériau comme le cuir, les tissus, les matériaux de construction, etc. 


Mais surtout, il y avait l’incertitude quant au lendemain…


Après 1956 et l’indépendance,   puis surtout après les tensions régionales liées au conflit israélo-arabe (notamment 1967), la majorité des Juifs de Nabeul quittèrent progressivement la ville pour Tunis, puis la France ou Israël. 


La communauté locale disparut


En revanche, l’artisanat est resté l’une des grandes identités de Nabeul. La poterie, la céramique, la broderie et les métiers d’art continuent aujourd’hui de faire la renommée de la ville.  


Ainsi, le Nabeul d’avant 1956 qui était une ville vivante où l’artisanat constituait le cœur de l’économie et où les communautés musulmanes et juives participaient ensemble à la prospérité commerciale et culturelle du Cap

Bon a disparu … elle vit encore dans nos coeurs…

Qui était Ahmed Ben Bella JBCH 2607 - 009

Après avoir été renversé par le colonel Houari Boumediene lors du coup d’État de 1965, Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, passe quinze années en prison avant d’être libéré en 1980. 





Il s’exile ensuite en Suisse, dans le village vaudois de Begnins, où il mène une vie discrète tout en poursuivant son engagement politique. 


Protégé par ses amis Noé Graff, un vigneron aux convictions trotskistes, et Françoise Fort, il transforme sa résidence en quartier général de son opposition au régime algérien.


Son emprisonnement l’a profondément marqué. 


Soumis à un isolement extrême, il redécouvre la foi musulmane et développe une réflexion politique renouvelée. 


À sa libération, il dénonce fermement le parti unique, qu’il considère comme un échec des indépendances africaines. 


Il conserve son engagement anti-impérialiste, mais y ajoute une dimension spirituelle, écologiste et favorable au dialogue avec les islamistes.


Depuis son exil, Ben Bella voyage beaucoup, soutient diverses causes internationales, et les peuples autochtones, et fonde en 1984 le Mouvement pour la démocratie en Algérie. 


Son activité politique inquiète les autorités françaises, qui limitent progressivement sa liberté d’action. 


Une perquisition à son domicile en 1983, liée à l’arrestation de son garde du corps armé, accélère son installation définitive en Suisse.


Malgré son image de militant révolutionnaire, Ben Bella mène un train de vie confortable, financé en grande partie par le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. 


Il possède plusieurs résidences en Europe, voyage fréquemment et entretient un vaste réseau politique. 


Cette situation contraste avec son discours démocratique et suscite parfois l’incompréhension de ses proches.


En 1990, les autorités algériennes lui permettent de rentrer au pays. 


Son parcours illustre les paradoxes d’un dirigeant devenu opposant : héros de l’indépendance, prisonnier politique, exilé influent, mais aussi personnage complexe, partagé entre idéaux révolutionnaires, alliances controversées et volonté constante de retrouver une place dans la vie politique algérienne.


Je n’ai jamais aimé cet homme si proche de Nasser

La Russie de demain aux ordres de la Chine JBCH 2607 - 008

Chronique

La Chine prépare déjà l'après-Poutine


On nous présente ces contacts pékinois avec les technocrates russes comme une manœuvre géopolitique raffinée, la marque d'une Chine qui pense à dix coups d'avance. C'est prêter à Pékin une élégance stratégique qu'une lecture plus froide des chiffres suffit à démentir : on ne prépare pas la succession d'un partenaire, on gère le portefeuille d'un actif déjà sous contrôle.

Ne cherchons pas dans ce dossier une manœuvre machiavélique digne d'un roman d'espionnage. Ce que Pékin fait avec Moscou, n'importe quelle banque le fait avec un débiteur en difficulté : elle diversifie ses interlocuteurs, sans jamais renoncer à l'essentiel, qui est la créance elle-même. Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en 2022, la Chine est devenue le premier acheteur mondial de combustibles fossiles russes, loin devant l'Union européenne et l'Inde, avec plus de 300 milliards de dollars d'achats cumulés. Ce chiffre, à lui seul, dit tout ce qu'il y a à savoir sur la nature réelle du lien : ce n'est pas une alliance, c'est une dette qui a changé de forme.

L'illusion de l'alliance entre égaux

Les chancelleries occidentales, et une bonne partie de la presse qui les relaie sans les interroger, aiment décrire la relation sino-russe comme une alliance entre puissances comparables, scellée par près de quarante rencontres entre Xi Jinping et Vladimir Poutine depuis leur arrivée respective au pouvoir, et par des formules sonores sur une « coopération sans limites ». C'est une lecture confortable, parce qu'elle flatte l'idée d'un bloc autoritaire uni face à l'Occident. Elle est aussi fausse. Les diplomates et chercheurs qui suivent le dossier de près qualifient cette relation, à juste titre, de profondément asymétrique : Moscou a aujourd'hui bien davantage besoin de Pékin que l'inverse, pour financer sa guerre, pour échapper à un isolement international quasi général, pour écouler un pétrole que l'Europe a cessé d'acheter. En avril 2026 encore, les recettes pétrolières russes tirées des ventes à la Chine ont atteint leur plus haut niveau depuis deux ans et demi, alors même que les volumes exportés reculaient — signe que Pékin négocie chaque baril en position de force, pas de partenariat.

Il suffit de comparer les deux dernières visites au sommet pour mesurer le déséquilibre. Quelques jours à peine après avoir reçu Donald Trump à Pékin avec les honneurs dus à un homologue, Xi Jinping a accueilli Vladimir Poutine dans une configuration où, de l'aveu même d'observateurs spécialisés dans les relations russo-chinoises, c'est le président russe qui avait besoin de montrer qu'il comptait encore aux yeux de Pékin, et non l'inverse. Un chef d'État qui doit prouver sa pertinence à son propre allié n'est plus tout à fait un allié : c'est un client qui négocie le renouvellement de son contrat.

On ne prépare pas la succession d'un partenaire. On prépare celle d'un actif.

Ce que Pékin cherche vraiment

C'est dans ce contexte, et seulement dans ce contexte, qu'il faut lire les contacts pris par la diplomatie chinoise avec des technocrates et hauts responsables russes situés au-delà du premier cercle du Kremlin. Non comme une manœuvre de politique étrangère au sens classique — choisir un dauphin, arbitrer entre factions, peser sur une succession au sens où Moscou elle-même a longtemps su le faire dans ses propres périphéries — mais comme la gestion de portefeuille d'un actionnaire très majoritaire qui n'a plus vraiment besoin de consulter son partenaire minoritaire avant d'agir. La Chine ne cherche pas un successeur idéologiquement compatible ; elle en a fini avec les affinités électives depuis longtemps, si tant est qu'elle y ait jamais sacrifié quoi que ce soit. Elle cherche des interlocuteurs qui continueront, quel que soit le nom sur la porte du Kremlin, à payer leurs factures en yuans plutôt qu'en dollars, à livrer leur pétrole aux prix négociés à Pékin, et à voter comme il convient dans les enceintes internationales où la Chine a besoin d'une voix russe.

Ce que Pékin ne fait pas

  • Choisir ouvertement un candidat, au risque de s'aliéner les autres factions
  • Miser sur une figure idéologiquement proche plutôt que sur un gestionnaire fiable
  • Prendre le moindre risque qui exposerait la Chine avant que la transition ne soit consommée
  • Traiter la Russie autrement que comme un fournisseur d'énergie et une réserve de vote diplomatique

Cette absence de pari idéologique est précisément ce qui distingue la stratégie chinoise de ce que l'on appelait, du temps de la guerre froide, le soutien à un mouvement frère. Pékin n'investit pas dans une idée de la Russie ; elle sécurise une chaîne d'approvisionnement et une case sur l'échiquier de l'ONU. Les technocrates que l'on dit courtisés par la diplomatie chinoise ne sont pas choisis pour leurs convictions, mais pour leur prévisibilité comptable — un critère qui, soit dit en passant, aurait fait sourire n'importe quel cadre du Gosplan soviétique s'il avait pu deviner que ses successeurs seraient un jour évalués à cette aune par Pékin plutôt que par Moscou.

La vraie surprise sera l'absence de surprise

Le jour où Vladimir Poutine quittera effectivement la scène — par la maladie, par l'âge, ou par l'une de ces défenestrations feutrées dont le système russe a le secret depuis un siècle — les commentateurs occidentaux découvriront avec un mélange d'admiration et d'inquiétude que la Chine « avait tout anticipé ». Ce sera vrai, mais pour de mauvaises raisons : ce ne sera pas la preuve d'un génie diplomatique particulier, mais celle qu'il n'y avait, en réalité, presque rien à anticiper. Une dette ne change pas de créancier quand le débiteur change de dirigeant. Le nouveau visage au Kremlin, quel qu'il soit, héritera d'une économie russe déjà rivée aux marchés chinois, d'infrastructures énergétiques déjà orientées vers l'est, et d'une génération de hauts fonctionnaires déjà familiers des usages de Pékin. La Chine n'aura pas eu besoin de choisir un successeur ; elle aura simplement attendu que la Russie, faute d'alternative, s'en choisisse un qui lui convienne.

C'est peut-être la leçon la plus dérangeante de cette affaire, et la moins commentée : la véritable influence ne s'exerce plus, au XXIe siècle, par le choix des hommes, mais par la structure des dépendances qu'on laisse s'installer pendant qu'on discute encore de qui succédera à qui. Pendant que Washington et Bruxelles se demandent quel visage portera le prochain Kremlin, Pékin, elle, a déjà réglé la seule question qui comptait vraiment à ses yeux : celle du prix du baril.


L'IA a besoin du philosophe ... JBCH 2607 - 007

 Chronique

Les grands laboratoires d'IA recrutent des philosophes à tour de bras, et voilà pourquoi


Anthropic, DeepMind, et dans une moindre mesure OpenAI, garnissent leurs organigrammes de docteurs en philosophie. On nous vend cela comme une conversion à l'humilité intellectuelle. C'est très exactement l'inverse : une opération de couverture, menée avec le sérieux qu'on réserve d'ordinaire aux polices d'assurance.

Ne nous racontons pas d'histoires : ce n'est pas Wittgenstein qui débarque dans l'open space de Sand Hill Road. Chez Anthropic, on trouve Amanda Askell — PhD à NYU sur l'éthique de l'infini, BPhil à Oxford, passée par OpenAI avant de rejoindre la maison en 2021, où elle dirige aujourd'hui l'équipe chargée du « caractère » de Claude, c'est-à-dire de ce que le modèle doit croire, dire et taire. Autour d'elle gravitent Jackson Kernion, docteur en philosophie de l'esprit de Berkeley, Joe Carlsmith et Ben Levinstein. Chez Google DeepMind, c'est Iason Gabriel, ancien maître de conférences en philosophie morale et politique à Oxford, qui dirige l'effort de moralisation de la machine, entouré d'Adam Bales, d'Atoosa Kasirzadeh, d'Arianna Manzini. OpenAI, à l'inverse, continue de traiter la sécurité comme un problème d'ingénierie, sans chaire philosophique dédiée. Cette divergence entre les trois géants n'est pas un détail : elle trahit que le philosophe maison n'est pas une nécessité technique universellement reconnue, mais un choix stratégique, propre à certaines cultures d'entreprise.

Deux lectures possibles

Il y a, disons-le honnêtement, une façon généreuse de lire ce recrutement. Les questions que pose l'IA contemporaine ne sont pas de simples bugs à corriger : est-ce qu'un système qui simule la souffrance mérite qu'on s'en soucie moralement ? Que signifie « aligner » les valeurs d'une machine sur les nôtres, quand les nôtres divergent déjà entre elles ? Un modèle qui raisonne peut-il être tenu pour responsable de ce qu'il produit ? Ce sont, mot pour mot, des questions de philosophie morale, de philosophie de l'esprit et d'épistémologie, telles qu'on les enseigne depuis deux mille cinq cents ans. Il serait absurde, et même dangereux, de les abandonner aux seuls ingénieurs, qui ont statistiquement une appétence limitée pour la nuance normative.

La seconde lecture, moins généreuse, est la bonne : le philosophe maison est un pare-feu réputationnel.

Voici le mécanisme, et il n'a rien de mystérieux. Quand un modèle dérape — qu'il flatte un utilisateur suicidaire, qu'il génère un contenu qui aurait dû être bloqué, qu'il manifeste un comportement jugé « incohérent avec ses valeurs déclarées » — l'entreprise dispose désormais d'une réponse toute prête : nous y avons pensé. Une docteure en éthique de l'infini a validé le processus. Un ancien maître de conférences d'Oxford a rédigé un rapport sur l'éthique des assistants avancés. La philosophie, ici, ne freine rien ; elle documente. Elle produit du papier, des « frameworks », des taxonomies de risques, qui serviront le jour où il faudra expliquer à un régulateur, un journaliste ou un tribunal que la question morale n'a pas été négligée — simplement tranchée, en interne, par des gens payés pour la trancher dans le sens qui n'interrompt jamais un lancement.

Le vrai test : le pouvoir de nuire

On objectera, avec raison, que je caricature — que ces philosophes travaillent aussi sur des sujets qui n'ont aucune valeur défensive immédiate : le bien-être possible des modèles eux-mêmes, sujet sur lequel Anthropic a publiquement engagé des chercheurs comme Kyle Fish, ou les cadres de gouvernance publiés par DeepMind dans des revues comme Nature. Soit. Mais la question qui compte n'est pas celle du sujet de recherche, elle est celle du pouvoir de blocage. Un philosophe d'entreprise a-t-il déjà, une seule fois, fait repousser la sortie d'un modèle parce que la question de son statut moral restait ouverte ? A-t-on vu un lancement suspendu sur avis philosophique, comme on suspend un essai clinique sur avis d'un comité d'éthique hospitalier ? Le silence, sur ce point précis, est assourdissant — et il l'est d'autant plus que le calendrier de sortie des modèles, lui, n'a strictement jamais ralenti depuis que ces recrutements ont commencé.

Ce qui distingue un vrai comité d'éthique

  • Un pouvoir de veto réel, exercé publiquement au moins une fois
  • Une composition partiellement extérieure à l'entreprise qui l'emploie
  • Des rapports négatifs rendus publics, pas seulement les rapports favorables
  • Un budget et une autorité indépendants de la division produit

Aucun de ces quatre critères n'est aujourd'hui rempli par les cellules philosophiques des grands laboratoires. Ce ne sont pas des comités d'éthique au sens où l'entendent la médecine ou la recherche biomédicale depuis Nuremberg et Belmont ; ce sont des départements de communication déguisés en séminaires de philosophie de l'esprit, avec cette différence, non négligeable, qu'ils sont peuplés de gens sincèrement compétents et souvent sincèrement inquiets. C'est là tout le tragique de l'affaire : la sincérité individuelle des Askell, Gabriel et Kernion de ce monde ne change rien à la fonction structurelle de leur poste, qui reste de produire de la légitimité, pas de la contrainte.

Kant au service de l'accélération

On habille de Kant, d'utilitarisme ou de théorie de la décision une accélération que personne, en interne, n'a envisagé sérieusement de ralentir. C'est un vieux tour, que l'industrie pharmaceutique, l'industrie pétrolière et l'industrie du tabac ont pratiqué avant l'IA, chacune avec ses propres experts maison chargés de démontrer, études à l'appui, que le produit qu'on vendait de plus en plus vite ne posait pas de problème qu'une bonne étude ne puisse pas, à terme, résoudre. La différence, cette fois, c'est le vernis : on ne recrute plus des scientifiques pour nier le risque, on recrute des philosophes pour le qualifier avec une précision qui, paradoxalement, rassure davantage qu'elle n'alarme. Un rapport qui distingue soigneusement sept catégories de préjudice possible donne, contre toute logique, une impression de maîtrise supérieure à l'absence de rapport.

La philosophie mérite mieux que ce rôle d'alibi conceptuel. Elle mérite surtout d'être jugée, dans ce contexte précis, non pas à la qualité de ses arguments — ils sont souvent excellents — mais à sa capacité, documentée, de dire non et d'être entendue. Tant que cette preuve ne sera pas apportée, je continuerai de lire chaque nouvelle embauche philosophique dans la Silicon Valley comme ce qu'elle est très probablement : une ligne de plus au budget conformité, et une ligne de moins dans le calendrier des scrupules qui ralentissent réellement quelque chose.


jeudi 16 juillet 2026

Le Gripen ... JBCH 2607 - 006

 La Suède, futur géant européen de l’aviation militaire : le revers stratégique pour la France




La Suède est en train de réussir là où plusieurs puissances européennes peinent à s’imposer : construire une industrie aéronautique militaire exportatrice, agile et politiquement attractive. 



Avec le Saab Gripen, Stockholm a réussi à se positionner comme un fournisseur alternatif face au Rafale français, à l’Eurofighter européen et aux avions américains F-35.



Le succès du Gripen repose sur une stratégie claire : proposer un avion moderne, moins coûteux à exploiter, accompagné d’importants transferts de technologies. 


La Suède a vendu ou placé ses appareils en Afrique du Sud, Thaïlande, Hongrie, République tchèque et Brésil, tandis que l’Ukraine et la Colombie doivent également rejoindre les utilisateurs du Gripen.  La Suisse ne s’est pas encore positionnée face aux pressions des USA.



Le contrat brésilien est particulièrement stratégique, car il a permis à Saab d’implanter une capacité industrielle locale et de faire du Brésil un partenaire de développement du Gripen E.



Cette politique industrielle contraste avec l’approche française, jugée par certains partenaires plus restrictive. Paris, par jalousie,  a longtemps privilégié la maîtrise nationale des technologies du Rafale et une coopération limitée autour de ses programmes futurs. Le Rafale n’est pas furtif.



 Si cette stratégie a permis de préserver une industrie souveraine, elle a parfois réduit l’attractivité commerciale face à des concurrents proposant davantage de coopération industrielle.



Le rapprochement entre la Suède et l’Allemagne constitue également un signal préoccupant pour Paris. Berlin, qui cherche à renforcer son rôle militaire en Europe, voit dans Stockholm un partenaire capable d’apporter des compétences dans les avions de combat, les systèmes électroniques, les radars et la guerre en réseau. 



La nouvelle relation stratégique germano-suédoise pourrait marginaliser davantage l’influence française dans les futurs programmes européens.



Le cas du SCAF (Système de combat aérien du futur) illustre les difficultés françaises à imposer leur vision. Le programme franco-germano-espagnol a été enterré en raison de désaccords industriels entre Dassault Aviation et Airbus Defence & Space sur la répartition des responsabilités et la propriété intellectuelle. 



Cette paralysie a ouvert une fenêtre stratégique pour Saab, qui peut apparaître comme une alternative plus souple dans une Europe où plusieurs pays cherchent rapidement à mo

La Turquie : Le plus grand danger pour l'UE JBCH 2607 - 004

🔵 Imaginons l’impensable : la Turquie, membre de plein droit de l’Union européenne. Quatre-vingt-dix millions d’habitants, une majorité musulmane sunnite, une frontière commune avec la Syrie, l’Irak et l’Iran — et soudain l’Europe cesserait d’être une civilisation pour devenir un espace administratif sans âme, sans mémoire, sans boussole.






Le premier vertige est démographique. Avec sa pyramide des âges jeune, la Turquie deviendrait en quelques années l’État le plus peuplé de l’Union, donc le plus représenté au Parlement européen, donc le plus déterminant dans les rapports de force à Strasbourg et à Bruxelles. 


L’Europe, déjà fragilisée par son vieillissement et sa perte de repères, verrait son centre de gravité politique glisser vers Ankara. 


Ce n’est pas de la xénophobie, c’est de l’arithmétique institutionnelle.



Le deuxième vertige est territorial et juridique. 


Chypre, membre de l’Union depuis 2004, reste amputée depuis 1974 par une occupation militaire turque toujours active dans le nord de l’île. 


Comment intégrer dans l’Union européenne un État qui occupe militairement le territoire d’un autre État membre et refuse obstinément de reconnaître la République de Chypre ?



L’adhésion turque signifierait, de facto, la validation d’une conquête par la force : précédent que l’Europe ne peut ni digérer ni justifier sans se renier elle-même.



Le troisième vertige est sécuritaire. Erdogan a fait de la Turquie un sanctuaire pour des mouvances islamistes que l’Europe elle-même classe comme terroristes : des cadres du Hamas y circulent librement, s’y entraînent, des filières liées aux Frères musulmans y trouvent refuge politique et financier, et Ankara joue simultanément la carte de l’OTAN et celle du soutien à des groupes que ses propres alliés combattent. 



Un État qui héberge ce qu’il devrait combattre ne peut pas prétendre partager les valeurs fondatrices de l’Union, l’État de droit, la lutte contre le terrorisme, la protection des minorités.



Le quatrième vertige est civilisationnel, et c’est le plus profond. 


L’Union européenne n’est pas qu’un marché commun ou une union douanière : c’est un héritage : gréco-romain, judéo-chrétien, humaniste, façonné par les Lumières et payé au prix du sang des guerres du XXe siècle. 


La Turquie d’Erdogan, elle, s’est détournée depuis vingt ans de l’héritage kémaliste laïque pour épouser un projet néo-ottoman assumé, où l’islam politique redevient grille de lecture du pouvoir, de la justice, de l’éducation. Intégrer cet ensemble dans l’Union, ce ne serait pas élargir l’Europe, ce serait la diluer jusqu’à l’effacer.



L’Europe peut coopérer avec la Turquie, commercer avec elle, dialoguer avec elle sur la Syrie, les migrati