Chronique
Pourquoi Homère nous parle encore
Un poème de deux mille sept cents ans vient de réaliser l'un des plus gros démarrages de la carrière de Christopher Nolan. Il y a là quelque chose qui devrait nous arrêter : dans une industrie obsédée par les franchises et les univers étendus, c'est un aède aveugle et probablement fictif qui remplit les salles IMAX du monde entier.
Les chiffres, d'abord, parce qu'ils sont sidérants. Sorti le 17 juillet 2026, « The Odyssey » de Christopher Nolan a rapporté environ 264 millions de dollars dans le monde dès son premier week-end, dont 124,5 millions aux États-Unis — le meilleur démarrage mondial de toute la carrière du cinéaste, devant même « Oppenheimer ». Un film classé R, long de près de trois heures, sans super-héros ni suite annoncée, porté par Matt Damon dans le rôle d'Ulysse aux côtés de Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya ou Charlize Theron. La moitié du public avait entre 18 et 34 ans. Autrement dit : ce ne sont pas seulement les latinistes en fin de carrière qui remplissent les salles, mais une génération qui n'a, pour l'essentiel, jamais ouvert le texte grec, et qui redécouvre pourtant, sidérée, une histoire qu'elle connaissait déjà sans le savoir.
Deux poèmes, deux visions de l'existence
L'Iliade et l'Odyssée ne racontent pas la même chose, et c'est bien pour cela qu'elles se complètent. L'Iliade est le poème de la colère : celle d'Achille, privée de son butin de guerre par Agamemnon, qui se retire du combat et laisse mourir des milliers d'hommes par orgueil blessé, avant de revenir se venger dans un accès de fureur qui le déshumanise presque autant que son ennemi Hector. C'est un texte sur la fragilité de l'honneur guerrier, sur la mort qui égalise le vainqueur et le vaincu — la scène la plus bouleversante du poème n'est pas une bataille, mais la rencontre nocturne entre Achille et Priam, le père de l'homme qu'il vient de tuer, venu réclamer humblement le corps de son fils.
L'Odyssée, elle, est le poème du retour — le nostos, cette nostalgie au sens le plus littéral du terme, la douleur du retour empêché. Ulysse n'y gagne pas par la force, comme Achille, mais par la ruse, la métis, cette intelligence retorse qui lui permet de tromper le Cyclope, de résister aux Sirènes, de survivre à dix années d'épreuves pour retrouver Ithaque, Pénélope et son fils.
C'est, en un sens, le premier grand roman de la littérature occidentale : un texte qui s'intéresse moins à la geste héroïque qu'à l'identité, à la mémoire, à la question de savoir ce qui reste d'un homme après qu'il a tout perdu.
Trois mille ans plus tard, nous racontons encore nos vies avec les mots qu'Homère a inventés pour les siennes.
La puissance d'un récit fondateur
Ce qui rend ces poèmes irremplaçables n'est pas leur ancienneté, mais leur fonction : ils ont doté la civilisation occidentale de son premier vocabulaire commun pour penser la guerre, l'exil, le désir, la mortalité. « Odyssée » est devenu, dans toutes les langues européennes, le nom générique de tout long périple semé d'épreuves ; un « talon d'Achille » désigne la faille secrète de n'importe quel puissant ; une « guerre de Troie » est convoquée à chaque conflit que l'on croyait pourtant évitable. Aucun autre texte, si l'on excepte la Bible, n'a fourni un tel réservoir d'images à deux mille sept cents ans de littérature, de peinture, de philosophie et, désormais, de cinéma. Le succès du film de Nolan n'est donc pas un accident marketing : c'est la preuve que la structure même du récit homérique — la chute, l'épreuve, le retour transformé — continue de correspondre à quelque chose de profondément vrai dans l'expérience humaine, indépendamment du monde qui l'a vu naître.
Homère a-t-il vraiment existé ?
C'est là que l'histoire se dérobe. Ce que l'on appelle la « question homérique » agite les spécialistes depuis l'Antiquité elle-même : sept cités grecques revendiquaient déjà, il y a deux mille ans, l'honneur d'avoir vu naître le poète, sans qu'aucune ne puisse le prouver. L'hypothèse la plus solide aujourd'hui n'est ni celle d'un homme unique ni celle d'un mythe pur, mais celle d'une tradition orale, portée pendant des siècles par des générations d'aèdes qui composaient et recomposaient ces récits de mémoire, avant qu'un ou plusieurs poètes exceptionnels ne leur donnent, autour du VIIIe siècle avant notre ère, la forme fixée que la Grèce a ensuite couchée par écrit. « Homère » serait donc moins un individu qu'un nom de marque, apposé après coup sur l'aboutissement d'une longue chaîne collective — une hypothèse qui, loin d'amoindrir le texte, en explique la densité presque géologique, faite de couches accumulées sur plusieurs siècles de récitation.
L'ombre de Gilgamesh
Et Homère lui-même n'a rien inventé du néant. Quinze siècles avant lui, en Mésopotamie, l'Épopée de Gilgamesh racontait déjà les aventures d'un roi à moitié divin parti, après la mort de son compagnon Enkidu, en quête d'une immortalité qu'il finira par ne pas trouver. Les parallèles avec les poèmes grecs sont trop nombreux pour relever du seul hasard anthropologique : l'amitié virile qui bascule dans le deuil dévastateur, transposée presque terme à terme dans le lien entre Achille et Patrocle ; la descente aux Enfers pour y consulter les morts, que l'on retrouve à l'identique dans le chant XI de l'Odyssée ; le récit d'un déluge universel, que l'on retrouve chez Gilgamesh comme, plus tard, dans la Genèse. Les spécialistes du monde égéen ancien documentent aujourd'hui, avec une précision croissante, la façon dont les récits mésopotamiens ont circulé vers l'ouest pendant l'âge du bronze, portés par les marchands et les scribes, pour irriguer en profondeur l'imaginaire grec naissant. Homère ne clôt pas une tradition : il en est l'héritier le plus brillant, celui qui a su faire fructifier, sur les rives de la mer Égée, un fonds narrativement déjà vieux de mille cinq cents ans lorsqu'il s'en est emparé.
Ce que les deux traditions partagent
- Un héros à la frontière du divin et du mortel, obsédé par la question de la mort
- Une amitié virile brisée par la perte, moteur de toute la seconde partie du récit
- Une descente au royaume des morts pour y chercher un savoir interdit
- Un déluge originel, mémoire commune à tout le Proche-Orient ancien
C'est peut-être cela, au fond, la vraie leçon du triomphe inattendu de Christopher Nolan : un poème composé pour être chanté, avant d'être écrit, avant d'être lu, avant d'être filmé, continue de trouver son public parce qu'il n'a jamais cessé de raconter la même chose que Gilgamesh racontait déjà sur les rives de l'Euphrate, qu'aucun homme, si fort soit-il, n'échappe à la mort, et que la seule immortalité qui lui reste est celle que le récit, transmis de génération en génération, veut bien lui accorder.
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