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lundi 20 juillet 2026

La Presse de Tunisie JBCH 2607 - 014

J’avais huit ans, et mon père, journaliste, m’emmenait à son bureau de La Presse, avenue Jules Ferry, devenue depuis avenue Habib Bourguiba. 


Mes deux parrains civils, corses, Charles Carcopino et Jacques Andreani, formaient avec André, mon père, un trio inséparable. 


Tous trois m’initiaient aux secrets de la fabrication du journal, ce quotidien tunisois dont le propriétaire, Henri Smadja, possédait aussi Combat à Paris.





On rédigeait l’article, on en dressait la maquette sur la morasse, on choisissait les titres. Le linotypiste frappait ensuite pour assembler le texte, avant que tout ne parte vers la rotative,  la machine qui imprimait et assemblait les pages dans une odeur d’encre fraîche restée gravée en moi.


Les trois compères saisissaient le premier exemplaire sorti du monstre de fer et, pipe à la bouche, contemplaient leur œuvre, comme une mère découvre son nouveau-né.


Mais ce que je comprends aujourd’hui, avec le recul de l’âge, c’est que ce trio n’était pas le fruit du hasard. 


Charles Carcopino et Jacques Andreani n’étaient pas seulement les collègues de mon père : ils étaient mes parrains, choisis, adoptés, faisant famille avec un enfant juif de Tunis. 


Cette symbiose entre Corses et Juifs, en terre tunisienne, n’avait rien d’anecdotique. 


Les uns et les autres portaient en eux la mémoire d’îles et de rivages : la Corse pour les uns, la Méditerranée tout entière comme matrice pour les autres et partageaient cette condition de communautés à la fois enracinées dans l’Empire et jamais tout à fait absorbées par lui. 


Fonctionnaires, gendarmes, douaniers, journalistes, les Corses de Tunisie formaient un maillage serré de l’administration coloniale ; les Juifs de Tunis, marchands, artisans, hommes de loi et de plume, tenaient les rouages économiques et intellectuels de la ville. 


Entre ces deux mondes minoritaires, ni tout à fait arabes ni tout à fait français, s’était nouée une fraternité de fait, faite de respect mutuel et d’un sens aigu de l’honneur : cette parole donnée que l’on ne reprend pas, cette loyauté qui, chez les Corses comme chez les Juifs, vaut plus que tous les contrats.


Carcopino et Andreani n’ont jamais traité mon père en collègue de circonstance. Ils l’ont traité en frère. Tous trois citoyens d’un belle France laïque et humaniste.


Et par extension, moi, l’enfant, en fils. Il y avait dans leur façon de me montrer la morasse, de m’expliquer le choix d’un titre, quelque chose qui dépassait la simple pédagogie professionnelle : c’était une transmission, au sens plein du terme, celle d’un monde d’hommes qui se faisaient confiance au-delà des origines, 


Ils m’ouvraient les portes de leur métier comme on ouvre celles de sa maison.


Les trois compères saisissaient le premier exemplaire sorti du monstre de fer et, pipe à la bouche, contemplaient leur œuvre, comme une mère découvre son nouveau-né.


 Dans ce silence recueilli, il n’y avait plus ni Corse ni Juif : il y avait trois hommes de plume, unis par le même amour du travail bien fait et par une amitié que ni la distance ni le temps n’ont jamais désavouée.


C’est peut-être là, dans cette odeur d’encre et cette fraternité muette de trois hommes devant une feuille encore tiède, que s’est scellée ma vocation d’écrire , et ma conviction, portée depuis l’enfance, que les plus solides des alliances entre les peuples ne se décrètent pas dans les grands discours, mais se tissent, patiemment, dans le silence partagé d’un atelier d’imprimerie.


C’est peut-être là, dans cette odeur d’encre et ce silence recueilli de trois hommes devant une feuille encore tiède, que s’est scellée ma vocation d’écrire.

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