Chronique
De Judée à Rome : le peuple qu'on croyait avoir enchaîné
Titus voulait effacer un peuple. Il n'a réussi qu'à en fonder une colonie qui vit toujours, deux mille ans plus tard, à quelques encablures de l'arc triomphal élevé en mémoire de sa victoire. Il n'existe pas de meilleure démonstration, dans toute l'histoire ancienne, de l'échec structurel de l'entreprise génocidaire
Après la chute de Jérusalem en 70, puis l'écrasement de la révolte de Bar Kokhba au siècle suivant, Rome achemine vers l'Italie des dizaines de milliers de captifs judéens, réduits en esclavage comme trophées de guerre. Une bonne part d'entre eux finit sur le chantier du plus grand amphithéâtre jamais construit par la puissance romaine — celui que la postérité appellera le Colisée. Le financement de l'ouvrage provient directement du butin prélevé sur le Temple de Jérusalem : l'argent d'un lieu voué à la paix sert ainsi à ériger l'arène où l'on donnera la mort en spectacle pendant des siècles, aux dépens, souvent, des descendants mêmes de ceux qui avaient payé pour sa construction sans l'avoir voulu.
Un peuple d'esclaves devient une communauté
C'est de cette masse de prisonniers, rachetés ou simplement survivants, que naît la véritable communauté juive de Rome telle qu'on la connaîtra pour les deux millénaires suivants. Quatre lignées en particulier, amenées par Titus après la destruction du second Temple, marqueront durablement le judaïsme italien de leur empreinte : les familles que l'on retrouvera plus tard sous les noms de delMansi, dePommes, delVecchio et deRossi. Que des esclaves déportés aient pu, en quelques générations, redevenir des lignées de rabbins, de commentateurs et d'érudits dont le nom traverse le Moyen Âge, dit assez ce que l'humiliation initiale n'a pas réussi à détruire.
Rome elle-même a pris soin de graver sa victoire dans la pierre : sur l'Arc de Titus, encore debout aujourd'hui non loin du Colisée, des bas-reliefs montrent les captifs judéens enchaînés et les soldats romains emportant la ménorah et les autres trésors du Temple. Le monument devait dire, pour l'éternité, que Rome avait vaincu et que Jérusalem avait cessé d'exister. Vingt siècles plus tard, l'arc est un vestige touristique que l'on photographie ; la prière que les légionnaires croyaient avoir fait taire résonne, chaque semaine, dans les synagogues qui bordent l'ancien ghetto, à cinq cents mètres de là.
Le vainqueur a construit un arc de pierre. Le vaincu a construit une mémoire — et la mémoire a mieux résisté au temps.
Hadrien achève ce que Titus avait commencé
Titus n'a pas eu le dernier mot romain sur la question judéenne. Soixante ans après la chute de Jérusalem, l'empereur Hadrien réprime avec une brutalité plus systématique encore la révolte de Bar Kokhba (132-135) : l'historien romain Cassius Dion évoque près de six cent mille morts au combat, auxquels s'ajoutent d'innombrables victimes de la famine et des maladies, et un demi-millier de bourgades judéennes rasées. Hadrien ne se contente pas de massacrer ; il entreprend d'effacer jusqu'au nom du vaincu. Jérusalem devient Aelia Capitolina, une cité païenne d'où les Juifs sont bannis sous peine de mort, et la province elle-même est rebaptisée Syrie-Palestine, précisément pour faire disparaître jusqu'à la référence géographique à la Judée. Les survivants, vendus par milliers sur les marchés d'esclaves de la région à des prix si bas que les chroniqueurs s'en étonnent, viennent grossir à leur tour les rangs de la diaspora forcée vers Rome et l'Italie, aux côtés des captifs de 70. Deux générations de déportations successives, deux tentatives d'effacement méthodique — et un seul et même résultat : une communauté qui, à Rome, continue de grandir précisément là où l'on voulait qu'elle disparaisse.
Le Rabbin et Marc Aurèle
Ce que Rome n'a jamais réussi à effacer
Ce n'est pas un hasard si, à travers les siècles de ghetto, de badges jaunes et de sermons de conversion imposés, la communauté juive de Rome a conservé sa propre liturgie, distincte de toutes les autres traditions ashkénazes ou séfarades apparues plus tard — le Nusach Italki, hérité directement des usages de la Terre d'Israël antique, et transmis sans rupture depuis l'époque même de la déportation. Une communauté née dans les chaînes a produit, siècle après siècle, des dictionnaires talmudiques, des codifications du droit juif, des générations d'érudits qui ont continué d'étudier un texte que Rome, à plusieurs reprises, a tenté de brûler purement et simplement.
Deux mille ans, un seul fil
- 70 : chute de Jérusalem, déportation massive vers Rome comme esclaves
- 81 : achèvement de l'Arc de Titus, célébrant la « fin » du peuple juif
- 135 : écrasement de la révolte de Bar Kokhba par Hadrien, nouvelle vague de déportations
- Moyen Âge : les lignées issues des captifs produisent les grands noms du judaïsme italien
- Aujourd'hui : la même liturgie, née de cette déportation, continue d'être priée à Rome
On raconte qu'un grand maître lituanien du siècle dernier, de passage à Rome pour y enseigner, s'est un jour fait conduire devant l'Arc de Titus. Il l'a regardé avec le mépris qu'inspire un vainqueur depuis longtemps disparu, et a rappelé, à voix haute, une évidence que la pierre elle-même contredit chaque jour où une synagogue reste ouverte non loin de là : de l'empire qui prétendait avoir liquidé un peuple, il ne reste qu'un monument qu'on visite en touriste ; du peuple qu'on croyait liquidé, il reste des maisons d'étude, sur tous les continents, où l'on continue de lire le même texte. Rome a gagné la guerre. Elle a perdu, définitivement, le pari qui comptait vraiment.
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