Enquête
La Menora disparue : enquête sur un trésor volé deux fois
L'Espagne et Damas ont un rôle dans cette histoire. Mais l'enquête révèle une confusion vieille de mille ans : deux trésors du Temple ont voyagé sur des routes parallèles, et la légende, avec le temps, les a fondus en un seul objet.
Commençons par ce que l'on sait avec certitude. En 71, Titus fait défiler dans Rome les dépouilles du Temple de Jérusalem : la ménorah d'or, la table des pains de proposition, les trompettes d'argent. La scène est gravée à jamais sur l'Arc de Titus, achevé en 81, que l'on peut encore contempler aujourd'hui près du Colisée — c'est d'ailleurs cette gravure, seule représentation antique fiable de l'objet, qui servira de modèle à l'emblème de l'État d'Israël, vingt siècles plus tard. L'empereur Vespasien fait ensuite exposer le butin dans un bâtiment construit à cet effet, le Temple de la Paix, où le candélabre restera visible pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce qu'un incendie ravage l'édifice en 191. C'est à partir de ce moment que la piste documentée s'interrompt, et que commence la véritable enquête.
Rome pillée à son tour
La ville qui avait pillé Jérusalem connaît, deux siècles plus tard, le même sort. En 410, les Wisigoths d'Alaric mettent Rome à sac ; en 455, les Vandales de Genséric récidivent, plus brutalement encore, pendant quatorze jours de pillage systématique. La ménorah, si elle se trouvait encore dans la ville, a nécessairement changé de mains à l'une de ces deux occasions — mais laquelle ? Une légende tenace veut qu'Alaric, mort peu après le sac de 410 près de Cosenza, en Calabre, ait été enseveli avec le trésor volé, le lit d'un fleuve détourné puis remis en place pour dissimuler la tombe à jamais. Une version concurrente, aujourd'hui privilégiée par la plupart des historiens, attribue plutôt le vol aux Vandales de 455, qui auraient emporté le candélabre jusqu'à Carthage, leur nouvelle capitale nord-africaine.
L'histoire ne s'arrête pas là. Près d'un siècle plus tard, en 533-534, le général byzantin Bélisaire écrase le royaume vandale et reprend Carthage au nom de l'empereur Justinien. L'historien Procope de Césarée, qui accompagne l'expédition, affirme avoir vu, parmi le butin ramené, les trésors mêmes du Temple de Jérusalem, aussitôt exhibés en triomphe dans les rues de Constantinople. Puis, selon ce même Procope, la piste prend un tour presque théologique : averti qu'un Juif de sa cour le mettait en garde contre la malédiction pesant sur tout lieu ayant hébergé ces objets —
Rome pillée, puis Carthage à son tour —, Justinien, superstitieux, aurait fait renvoyer les trésors à Jérusalem. Si ce récit est exact, la ménorah aurait ainsi bouclé la boucle, revenant mourir dans l'oubli, précisément là où l'aventure avait commencé cinq siècles plus tôt.
Deux trésors, deux légendes, une même route vers l'ouest — et c'est cette route commune qui a fini par les confondre.
L'autre trésor : la Table qui, elle, est bien allée jusqu'à Damas
Le Temple ne fut pas dépouillé d'un seul objet précieux, mais de plusieurs, et l'un d'eux, la table des pains de proposition — que la légende médiévale rebaptisera « Table de Salomon » —, a suivi un tout autre chemin, parfaitement documenté par les chroniqueurs arabes. Prise elle aussi par les Wisigoths lors du sac de Rome en 410, elle voyage avec leur trésor royal à travers le sud de la Gaule, par Carcassonne puis Narbonne, avant de rejoindre l'Espagne wisigothique : Barcelone à partir de 531, puis Tolède, capitale du royaume, à partir de 546. Elle y demeure près de deux siècles, jusqu'à ce que l'invasion musulmane de 711 renverse le dernier roi wisigoth, Roderic, à la bataille du Guadalete.
C'est le général berbère Tariq ibn Ziyad — celui-là même dont le nom reste attaché au rocher de Gibraltar, « Jabal Tariq » — qui découvre la table à Tolède et s'en empare comme butin de guerre. Une rivalité éclate aussitôt avec son supérieur, le gouverneur Musa ibn Nusayr, chacun voulant s'attribuer l'honneur de l'offrir au calife omeyyade Al-Walid, à Damas. Les chroniques rapportent même que Tariq, prévoyant la dispute, aurait discrètement retiré l'un des pieds de la table avant de la remettre à Musa, afin de pouvoir prouver, le moment venu devant le calife, que c'était bien lui, et non son rival, qui l'avait trouvée le premier. La table parvient ainsi jusqu'à Damas, capitale du califat, où elle est présentée à la cour — avant de disparaître à son tour des archives, sans que l'on sache ce qu'il en est advenu par la suite.
Deux objets, deux destins
- La ménorah : Jérusalem → Rome (71) → Temple de la Paix, incendié en 191 → Wisigoths (410) ou Vandales (455) → peut-être Carthage puis Constantinople (534) → peut-être Jérusalem, sur ordre de Justinien
- La table du Temple : Jérusalem → Rome (71) → Wisigoths (410) → Narbonne, Barcelone, Tolède → prise par Tariq ibn Ziyad (711) → Damas, sous le calife Al-Walid
Ce que Rome cacherait peut-être encore
La rumeur la plus tenace, et la plus difficile à vérifier, situe l'objet non pas en Orient mais au cœur même du Vatican. Elle s'appuie sur un détail troublant : en 1900, dans l'ancien ghetto de Rome, on exhume une inscription rapportant que trois Juifs auraient été décapités, des siècles plus tôt, sur ordre impérial, pour avoir tenté de récupérer dans le Tibre l'Arche d'alliance et la ménorah — preuve, selon certains, qu'une tradition ancienne situait déjà les deux trésors cachés dans le fleuve plutôt qu'emportés au loin.
Une mosaïque du XIIIe siècle dans la basilique romaine de Saint-Jean-de-Latran affirme, elle, explicitement que la Ville éternelle conserve toujours ces objets. Le Vatican a toujours démenti. Mais le simple fait qu'une telle rumeur ait survécu huit siècles, jusqu'à ressurgir dans la presse à chaque visite papale dans une synagogue, dit assez ce que cet objet continue de représenter : non pas un simple lingot d'or perdu dans les remous de l'histoire, mais la preuve, toujours espérée, toujours différée, qu'un vainqueur ne garde jamais éternellement ce qu'il a volé.
Le Symbole de la renaissance d'Israël ...
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