Depuis le début du conflit, les perturbations des systèmes de navigation par satellite ont explosé dans toute la région. En mer, dans les airs, sur terre : marins, pilotes et livreurs à vélo de Dubaï ont tous été affectés. En moins de vingt-quatre heures après le déclenchement des hostilités, la firme Windward recensait plus de 1 100 navires victimes d’interférences sur leurs systèmes AIS — le dispositif standard de pistage des bâtiments en transit. Une semaine plus tard, ce chiffre avait encore bondi de 55 %.
Ces brouillages ne sont pas accidentels. Ils répondent à une logique militaire précise : « confondre » les systèmes de navigation embarqués dans les drones et missiles adverses pour les dérouter avant qu’ils n’atteignent leurs cibles. Une tactique défensive déjà observée après l’invasion de l’Ukraine en 2022, et désormais généralisée dans le Golfe, où plusieurs États cherchent à protéger leurs infrastructures critiques.
Mais les dommages collatéraux sont considérables. Des avions commerciaux apparaissent sur les radars comme s’ils suivaient des trajectoires en zigzag. Des services d’urgence peinent à se repérer. Et dans le détroit d’Ormuz — qui ne mesure que 33 kilomètres à son point le plus étroit — des pétroliers continuent de circuler avec des données de positionnement défaillantes, au risque de collisions ou d’échouages.
L’autre révélation de ce conflit est géopolitique. Malgré le brouillage massif du GPS américain dans la région, les frappes iraniennes ont continué avec une précision déconcertante. Plusieurs analystes pointent vers BeiDou, le système de navigation satellitaire chinois. Le PDG de SandboxAQ, Jack Hidary, affirmait mi-mars sur CNBC qu’il existait des preuves directes qu’Iran avait accès au système chinois. Un haut responsable iranien des télécommunications avait d’ailleurs publiquement loué l’architecture de BeiDou après la guerre de juin dernier.
Certains experts tempèrent cependant l’importance de cette révélation. Clayton Swope, du Centre d’études stratégiques et internationales, rappelle que les puces de navigation modernes sont capables de capter simultanément les quatre grands systèmes mondiaux — GPS américain, BeiDou chinois, Glonass russe et Galileo européen. L’Iran n’aurait donc pas nécessairement besoin d’une coordination active avec Pékin pour en bénéficier.
Ce que ce conflit révèle surtout, c’est la fragilité fondamentale des systèmes de navigation satellitaire comme infrastructure critique. « Ce qui est remis en question, c’est la conviction que les systèmes satellitaires peuvent constituer à eux seuls le socle du positionnement et de la navigation », résume Luca Ferrara de SandboxAQ, qui développe des technologies de navigation basées sur le champ magnétique terrestre, indépendantes de tout satellite.
L’hégémonie américaine sur la navigation mondiale construite depuis les années 1970 autour du GPS, initialement un projet du Pentagone se retrouve ainsi doublement challengée : par le brouillage qui en neutralise l’efficacité, et par la montée en puissance d’alternatives chinoises et russes qui érodent le levier stratégique de Washington.
Les forces américaines, elles, semblent s’y être préparées : selon Swope, l’armée américaine est en cours de déploiement d’un signal GPS nouvelle génération, conçu pour résister aux environnements fortement brouillés. Une guerre dans la guerre, invisible et silencieuse, qui se joue à 20 000 kilomètres d’altitude.
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