La communauté juive de Perse:
Une histoire millénaire entre permanence et fragilité
L'une des plus anciennes communautés juives de la diaspora se trouve en Iran. Installés sur ces terres depuis le VIe siècle avant l'ère chrétienne, les juifs iraniens ont traversé les empires, les révolutions et les bouleversements idéologiques, forgeant une identité singulière à la croisée de deux civilisations.
Cette présence n'est pas un accident de l'histoire : elle est inscrite dans la chair même de la terre mésopotamienne, là où le sol garde encore la mémoire des prophètes.
Tout commence avec Cyrus le Grand, empereur de Perse, qui en -539 met fin à la domination babylonienne et permet au peuple juif de rentrer en Terre d'Israël. Avec Darius II, en -423, la reconstruction du Temple de Jérusalem devient possible. Dans la tradition juive, ce geste reste le modèle de la relation idéale entre les nations et Israël.
Les livres de Daniel et d'Esther plongent le lecteur dans cet univers cosmopolite où l'araméen servait de lingua franca à des empires composites, créant des affinités culturelles durables entre juifs et Perses. Ces liens s'incarnent encore aujourd'hui dans des lieux de mémoire : la tombe du prophète Daniel à Suse, près de la frontière irakienne, et celle d'Esther et Mardochée à Hamadhan, haut lieu de pèlerinage pour la vieille communauté juive d'Iran.
Mais avant Cyrus, avant même le retour, il y a la parole. Et nulle parole n'est plus puissamment ancrée dans cette terre que celle du prophète Ézéchiel. Déporté à Babylone en -597, il compose ses visions sur les rives du fleuve Kebar, en Mésopotamie, dans ce territoire qui correspond aujourd'hui à la région frontière entre l'Irak et l'Iran. Sa tombe, vénérée depuis des millénaires, se trouve à Al-Kifl, en Irak, non loin de la frontière iranienne un site de pèlerinage pour les juifs du monde entier jusqu'à l'exode massif des communautés juives irakiennes au XXe siècle.
Ézéchiel est le prophète de l'exil par excellence. Il parle à un peuple déraciné, brisé, qui se demande si Dieu l'a abandonné. Sa réponse est d'une audace visionnaire sans précédent : Dieu lui-même est en exil avec son peuple, sa Gloire — la Shekhina — s'est déplacée de Jérusalem vers Babylone pour accompagner les déportés. Ce n'est pas le peuple qui a été rejeté ; c'est l'histoire qui est en marche vers une fin que lui seul perçoit.
Au cœur de son œuvre surgit la vision la plus mystérieuse et la plus commentée de toute la littérature prophétique : celle de Gog et Magog, aux chapitres 38 et 39. Ézéchiel y décrit une coalition de peuples venus du "bout du nord" — Gog, prince de Méshec et de Toubal, accompagné de Perse, d'Éthiopie, de Put, de Gomer et de Beth-Togarma qui se ruerait sur Israël restauré dans ses terres. Cette invasion déclencherait alors une intervention divine spectaculaire : tremblements de terre, épées fratricides, épidémies, grêle de feu et de soufre. Gog serait anéanti sur les montagnes d'Israël, et son engloutissement marquerait la révélation définitive de la puissance divine aux yeux de toutes les nations.
Ce texte a traversé les âges en suscitant des interprétations sans fin. Dans la tradition juive, Gog et Magog désignent les forces du mal eschatologique, le chaos ultime qui précède l'ère messianique. Dans la tradition chrétienne médiévale, Gog et Magog ont été identifiés tour à tour aux Huns, aux Mongols, aux Turcs, puis aux Russes. Fait troublant pour les lecteurs contemporains : Ézéchiel cite explicitement la Perse : l'Iran actuel parmi les alliés de Gog. Certains commentateurs modernes, tant juifs qu'évangéliques, y ont vu une préfiguration de l'Iran de la République islamique, de ses alliances avec la Russie, de sa présence militaire en Syrie. Sans entrer dans les spéculations prophétiques, force est de constater que ce texte vieux de vingt-six siècles, écrit sur la terre même qui sépare l'Irak de l'Iran, continue d'irradier dans les consciences politiques et religieuses du Moyen-Orient contemporain. Le prophète repose dans cette terre frontalière, comme un gardien silencieux de l'histoire à venir.
Entre la captivité babylonienne et l'avènement des Pahlavi, les juifs d'Iran traversent vingt-cinq siècles d'une histoire aussi riche que tourmentée. Sous les Achéménides, protégés par l'édit de Cyrus, ils jouissent d'une relative liberté de culte et s'intègrent aux rouages de l'administration impériale. Bagdad, future capitale abbasside — et les grandes cités mésopotamiennes abritent des communautés florissantes. C'est dans ce berceau intellectuel que s'élabore, entre le IIIe et le VIe siècle de l'ère chrétienne, le Talmud de Babylone : chef-d'œuvre de la pensée rabbinique, il constitue encore aujourd'hui le fondement de la vie juive mondiale. Les académies de Soura et de Poumbédita rayonnent alors sur tout le monde juif, attirant des érudits de l'ensemble de la diaspora. Jamais la pensée juive ne fut aussi productive qu'en cette Mésopotamie où la captivité s'était muée en renaissance intellectuelle.
Sous les Sassanides (224-651), les juifs connaissent tantôt la protection — certains exilarques, chefs de la communauté, siègent à la cour royale et jouissent d'un prestige considérable tantôt la persécution, selon l'humeur du souverain et les pressions des mages zoroastriens. La conquête arabe du VIIe siècle bouleverse cet équilibre millénaire : les juifs, désormais dhimmis, paient la jizya, la taxe de protection, et voient leur statut juridiquement inférieur consacré par la loi islamique. Malgré ces contraintes, Bagdad médiévale demeure un centre intellectuel juif sans équivalent.
C'est dans cet espace que s'illustre la famille Sassoon, originaire de Bagdad, dont la saga illustre à elle seule la trajectoire d'une bourgeoisie juive orientale d'exception. David Sassoon (1792-1864), contraint de fuir Bagdad pour Bombay sous la pression des autorités ottomanes, bâtit depuis l'Inde un empire commercial qui s'étend du golfe Persique à la Chine et à Londres. Ses fils essaiment de Shanghai à Manchester, de Calcutta à Paris. Les Sassoon deviennent les Rothschild de l'Orient — banquiers, mécènes, pairs d'Angleterre — témoignant de la capacité extraordinaire des juifs d'Irak et d'Iran à transformer l'exil en élan conquérant.
Sous les dynasties turco-mongoles, Timurides puis Safavides, le statut des juifs oscille à nouveau dangereusement. L'Iran safavide (1501-1736), marqué par l'imposition du chiisme comme religion d'État, impose aux juifs des discriminations sévères : port du signe distinctif, exclusion de certains commerces, conversions contraintes sous Shah Abbas II au XVIIe siècle. Des milliers de juifs se convertissent nominalement à l'islam tout en pratiquant secrètement leur foi les Anusim, ces "contraints", dont la mémoire hante encore certaines familles iraniennes.
Les Qajars (1796-1925) perpétuent cette précarité structurelle. Des pogroms éclatent à Ispahan, à Chiraz, à Tabriz, souvent attisés par des accusations de meurtre rituel importées d'Europe via les missionnaires catholiques. Pourtant, certaines communautés parviennent, grâce au négoce, à la médecine et à la maîtrise des langues, à maintenir une position économique et culturelle notable.
C'est dans ce contexte que l'Alliance Israélite Universelle, fondée à Paris en 1860, ouvre ses premières écoles en Iran, apportant l'éducation moderne à des communautés longtemps repliées sur elles-mêmes. Cette irruption de la modernité francophone va profondément transformer l'identité juive iranienne — l'ouvrant au monde, mais l'arrachant aussi partiellement à ses traditions séculaires.
L'arrivée de la dynastie Pahlavi en 1925 marque une rupture décisive. Reza Shah, modernisateur autoritaire et nationaliste persan, abolit les discriminations légales contre les minorités. Pour les juifs, c'est une libération après des siècles de statut inférieur. Son fils Mohammad Reza Shah poursuit cette politique d'intégration, dans un pays qui cherche à se définir contre l'arabisme et où l'identité perse millénaire est mobilisée comme rempart contre le panarabisme nassérien. Dans ce contexte, l'Iran et Israël partagent des intérêts convergents : tous deux regardent avec méfiance les régimes arabes nationalistes et le bloc soviétique qui les soutient.
La coopération est discrète mais réelle — échanges de renseignements, ventes d'armes, formation des services secrets, jusqu'au projet Flower qui voit les deux pays coopérer au développement de missiles. Le 11 mars 1949, l'Iran reconnaît officiellement Israël, s'opposant ainsi au bloc arabe. Cette singularité iranienne s'explique par des raisons profondes : la mémoire vive de l'invasion arabe du VIIe siècle, les contentieux territoriaux sur le Khuzestan, le Chatt-el-Arab et le Golfe persique — que les Arabes nomment "golfe arabe" — et une identité nationale farouchement non-arabe qui trouve dans l'alliance tacite avec Israël un point d'appui stratégique. Jusqu'en 1979, malgré les tensions officielles, Israël et l'Iran collaborent secrètement contre leurs ennemis communs.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Iran comptait 95 000 juifs, faisant de lui le pays le plus peuplé de juifs orientaux. Ils n'étaient plus que 60 000 en 1968, et environ 20 000 aujourd'hui, concentrés à Téhéran, Chiraz et Ispahan. L'Alliance Israélite Universelle, l'ORT et le Joint ont profondément marqué cette communauté, favorisant l'assimilation et les mariages mixtes au détriment de l'encadrement religieux traditionnel. Dès 1906, la Constitution accordait aux juifs l'égalité des droits et un siège au Majlis, le Parlement iranien.
La Constitution de 1979 les reconnaît comme minorité religieuse et leur maintient ce siège réservé. Mais sous la République islamique, la suspicion demeure : intensément hostile à Israël, le régime regarde cette communauté avec méfiance. Entre 1945 et 1977, quelque 45 000 juifs iraniens avaient déjà émigré vers Israël. La révolution de 1979 accélère l'exode : de riches familles gagnent Los Angeles — surnommée "Irangeles" — tandis que d'autres s'installent à New York, à Paris ou à Tel Aviv, emportant avec elles une culture plurimillénaire dont les derniers gardiens vieillissent désormais à Téhéran.
En janvier 1999, treize juifs iraniens sont arrêtés à Chiraz, accusés d'espionnage pour le compte d'Israël et des États-Unis. Parmi eux, un adolescent de seize ans, des responsables religieux, un rabbin. Jugés à huis clos, ils risquent la pendaison. Après une mobilisation internationale intense, dix d'entre eux sont condamnés en juillet 2000 à des peines allant de quatre à treize ans de prison, réduites en appel. Le dernier détenu est libéré en février 2003. L'affaire illustre crûment la fragilité du statut des juifs en République islamique : suspects par essence, otages potentiels d'une hostilité qui les dépasse.
Le 11 décembre 2006, l'Iran ouvre une conférence internationale niant l'Holocauste, à l'initiative du président Mahmoud Ahmadinejad, qui avait qualifié la Shoah de "mythe" et appelé à rayer Israël de la carte. Soixante-sept participants venus de trente pays y prennent part. Parmi eux, une présence particulièrement troublante : des représentants de Neturei Karta et des Juifs Unis contre le Sionisme. Ces groupes ultra-orthodoxes minoritaires soutiennent qu'Israël est un État impie, car créé par la main des hommes avant la venue du Messie. Seul Dieu, à travers l'avènement messianique, pourrait légitimement rassembler le peuple juif en Terre promise rejoignant en cela, de manière paradoxale, une lecture eschatologique qui n'est pas sans rappeler la vision d'Ézéchiel : le retour ne peut être que divin, jamais humain.
Aujourd'hui, les quelque 20 000 juifs d'Iran vivent dans un entre-deux inconfortable : enracinés dans une terre où leurs ancêtres résident depuis vingt-six siècles, ils demeurent sous la surveillance constante d'un régime qui fait de l'antisionisme un pilier de son identité.
Quelque part entre l'Irak et l'Iran, la tombe d'Ézéchiel veille toujours, dans ce pays de l'entre-deux où le prophète avait rêvé la résurrection d'un peuple — ces ossements desséchés qui reprennent chair, souffle et vie.
L'histoire de la communauté juive d'Iran ressemble à cette vision : une fragilité extrême, une ténacité sans pareille, et la conviction sourde que les grandes convulsions de l'histoire ne sont jamais le dernier mot.
Nous sommes à la veille de la grande libération du peuple Perse, et de la défaite des ayatollahs qui le martyrise, et les juifs, surveillés de près, attendent ce moment avec une grande impatience.
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