Le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan vient de jeter un pavé dans la mare : dans son rapport « Choisir son travail demain », l'organisme dirigé par Clément Beaune préconise d'augmenter la durée de cotisation de trois à quatre ans d'ici 2050. La proposition est qualifiée d'« explosive ». Elle ne devrait pourtant surprendre personne : elle ne fait que dire tout haut ce que les chiffres répètent depuis des années.
Un système qui ne s'équilibre plus seul
Le Conseil d'orientation des retraites l'a redit dans son rapport de juin 2026 : malgré la réforme de 2023, le système reste en trajectoire déficitaire sur toute la période de projection, les ressources baissant plus vite que les dépenses. Selon les scénarios retenus, le déficit pourrait atteindre entre 0,7 et 2,4 points de PIB à l'horizon 2070. Ce n'est pas une hypothèse partisane : c'est le constat d'une instance indépendante, année après année.
La France consacre déjà environ 13 à 14 % de son PIB au financement des retraites — l'une des parts les plus élevées du monde développé. Le pays ne souffre donc pas d'un manque de générosité envers ses retraités. Il souffre d'un déséquilibre structurel entre le nombre d'actifs qui cotisent et le nombre de retraités qui perçoivent une pension, déséquilibre que le vieillissement démographique et la baisse de la natalité ne vont faire qu'aggraver.
Le vrai problème : le taux d'emploi des seniors
C'est là que le diagnostic du HCSP frappe juste. Aujourd'hui, seuls 42 % des Français âgés de 60 à 64 ans sont en emploi, contre près de 65 % en Allemagne et près de 70 % dans plusieurs pays nordiques. Cet écart, à lui seul, explique une bonne part de la fragilité du système français. Ce n'est pas tant que les Français partent « trop tôt » dans l'absolu : c'est qu'ils cessent de travailler, souvent contraints, bien avant l'âge légal, et que le système doit financer cette période sans les cotisations correspondantes.
Repousser la durée de cotisation, ce n'est donc pas seulement demander un effort supplémentaire : c'est aussi, et peut-être surtout, forcer le pays à se doter enfin d'une politique sérieuse de maintien en emploi des seniors — formation continue, aménagement des fins de carrière, lutte contre les discriminations à l'embauche après 55 ans. Le HCSP ne parle pas seulement de « travailler plus longtemps » : il parle de travailler « dans des conditions plus qualifiantes, plus rémunératrices et plus choisies ». C'est un chantier autrement plus ambitieux qu'un simple report de curseur.
Le déni n'est pas une politique
Face à ce constat, la tentation est grande, à l'approche de 2027, de promettre l'inverse : geler l'âge de départ, voire revenir en arrière. C'est une facilité électorale, pas une politique. Un système par répartition ne fonctionne que si l'équation démographique et financière tient ; la nier ne la fait pas disparaître, elle la reporte sur les actifs de demain, qui hériteront d'un système plus dégradé et de choix plus brutaux que ceux qu'on refuse de faire aujourd'hui.
« Il faut réinventer un modèle de prospérité par le travail », explique Clément Beaune, rappelant que le modèle hérité de l'après-guerre « est aujourd'hui clairement à bout ». La formule est dure, mais elle a le mérite de la franchise. Un modèle social ne se défend pas en refusant de le regarder en face ; il se défend en le réformant avant qu'il ne s'effondre de lui-même.
Une obligation, pas un choix
Repousser de trois à quatre ans la durée de cotisation d'ici 2050 n'est pas une provocation technocratique : c'est l'ajustement minimal pour maintenir un système par répartition auquel les Français restent, à raison, très attachés. Plus on tarde à l'assumer, plus l'ajustement futur devra être brutal — sur les pensions, sur les cotisations, ou sur les deux à la fois. La vraie question n'est donc pas de savoir si la réforme aura lieu. Elle est de savoir si elle se fera maintenant, de manière progressive et négociée, ou plus tard, dans l'urgence et la contrainte.
© JBCH Réflexions — 10 septembre 2026
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