Rosh Hashana débute cette année au coucher du soleil le vendredi 11 septembre, et coïncide,fait rare. avec Shabbat. Deux temps sacrés se superposent, comme pour rappeler que le Nouvel An juif n'est jamais un simple changement de millésime : c'est un jugement, une mémoire et un recommencement, vécus cette année dans un contexte politique et sécuritaire qui donne à chacun de ces mots un relief particulier.
Yom Harat Olam : le jour où le monde recommence
La tradition rabbinique appelle Rosh Hashana « Yom Harat Olam », le jour de l'enfantement du monde. Ce n'est pas tant la commémoration d'une création achevée que la célébration d'un monde qui recommence à naître, chaque année, dans l'incertitude.
Le calendrier juif ne s'ouvre pas sur Nissan, mois de la sortie d'Égypte, mais sur Tishrei signe que le temps juif fait précéder la conscience morale à l'histoire nationale. Avant d'être un peuple libéré, il faut être une conscience jugée.
Malkhouyot, Zikhronot, Shofarot : la structure kabbalistique du jour
La liturgie de Rosh Hashana s'articule autour de trois sections que le hassidisme et la Kabbale ont chargées de sens : Malkhouyot (la royauté divine), Zikhronot (le souvenir) et Shofarot (le son du chofar).
Selon le Zohar, ce jour ouvre les dix jours de « Teshuva » où les mondes supérieurs et inférieurs sont particulièrement poreux : le son du chofar, note brute et sans parole, est décrit comme un cri qui dépasse le langage pour atteindre directement la racine de l'âme — au-delà des mots que l'on pourrait truquer devant le Juge.
Le jour du jugement, et son paradoxe
Rosh Hashana est aussi Yom HaDin, le jour du Jugement, où selon la tradition le sort de chaque être est inscrit dans le Livre de la Vie. Mais ce jugement n'a rien d'une sentence figée : la philosophie juive insiste sur le fait que la Teshuva le retour, plus que le repentir a le pouvoir de réécrire le verdict jusqu'à Yom Kippour.
La justice divine, ici, n'est pas un couperet : c'est une invitation à l'action. Maïmonide y voit la preuve rationnelle du libre arbitre ; les maîtres hassidiques y voient la preuve que même la faute la plus lourde ne clôt jamais définitivement le compte d'une âme.
L'introspection comme discipline, pas comme sentiment
Le « Cheshbon HaNefesh », l'examen de conscience, n'est pas une rêverie mélancolique : c'est un exercice structuré, presque comptable, où l'on passe en revue l'année écoulée pour mesurer l'écart entre ce que l'on a fait et ce que l'on aurait pu faire. Cette rigueur explique pourquoi Rosh Hashana ne ressemble à aucun autre nouvel an : il n'appelle ni à la fête insouciante ni à la nostalgie, mais à une lucidité active sur soi-même, individuellement et collectivement.
Israël : une introspection nationale à ciel ouvert
Cette année, l'examen de conscience dépasse la sphère individuelle. Israël entre dans ces dix jours de Teshuva en pleine campagne pour des élections législatives prévues le 2 octobre, une campagne dominée par une question que la société israélienne ne peut plus éviter : celle de la responsabilité dans la faillite sécuritaire du 7 octobre 2023. Les révélations récentes du quotidien Haaretz, selon lesquelles Benjamin Netanyahu aurait été averti d'une menace imminente sans en informer ses responsables sécuritaires, ont provoqué un séisme politique à quelques semaines du scrutin. D'anciens chefs d'état-major et Premiers ministres réclament désormais une commission d'enquête d'État indépendante, que Netanyahu continue de refuser tant que le pays reste en guerre sur plusieurs fronts.
Il y a quelque chose de profondément juif, presque vertigineux, dans ce calendrier : une nation qui entre dans son jour du Jugement au moment précis où elle est sommée, par elle-même, de rendre des comptes sur l'un des plus grands traumatismes de son histoire. Le dernier otage, Ran Gvili, n'a été rapatrié qu'en janvier 2026 — signe que le deuil du 7-Octobre continue de structurer, deux ans après, la vie politique et spirituelle du pays.
France : la mémoire d'un chofar qui n'a pas cessé de sonner
Pour les Juifs de France, Rosh Hashana 5787 arrive dans un climat que l'on ne peut ignorer. En 2025, 1 320 actes antisémites ont été recensés par le ministère de l'Intérieur, soit 53 % de l'ensemble des actes antireligieux commis en France — pour une population juive représentant moins de 1 % du pays.
Ce niveau, resté élevé depuis le pic de 2023 (+280 % par rapport à 2022), montre un antisémitisme désormais durablement installé plutôt qu'un pic conjoncturel. Le premier semestre 2026 a certes vu ce chiffre refluer à 533 actes, un signal encourageant, mais qui laisse la proportion d'actes antisémites toujours disproportionnée par rapport au poids démographique de la communauté.
Zikhronot, le souvenir, prend ici un sens douloureusement concret : se souvenir, ce n'est pas seulement se rappeler l'histoire ancienne, c'est aussi tenir le compte du présent, refuser la banalisation d'une hostilité redevenue quotidienne dans la rue, dans la sphère privée, sur les lieux de culte.
Et pourtant, c'est précisément dans ce climat que Rosh Hashana rappelle sa leçon la plus exigeante : la Teshuva n'est pas un réflexe de repli, mais un acte de responsabilité tourné vers l'avenir, individuel et collectif à la fois.
Recommencer, malgré tout
Entre le jugement et la miséricorde, entre la mémoire et l'espérance, entre Jérusalem qui s'apprête à voter sur son propre passé et une communauté juive de France qui compte encore ses agressions, Rosh Hashana 5787 n'offre aucune consolation facile.
Mais elle offre ce que la tradition juive a toujours offert dans ses pires heures : la certitude que le monde peut être rejugé, réécrit, recommencé — à condition de ne jamais cesser de l'examiner en face.
JBCH Réflexions — 10 septembre 2026. N° 167
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