Darius Milhaud (1892-1974)
Le Provençal universel
Juif du Comtat, ami de Claudel, enfant terrible du Groupe des Six, passeur du jazz et de la samba, maître de Dave Brubeck et de Steve Reich : Darius Milhaud a fait chanter la Provence à toute la planète, sans jamais renier ses racines.
Une enfance sous les oliviers
Darius Milhaud naît le 4 septembre 1892 à Marseille, dans une famille juive provençale installée depuis des siècles dans le Comtat Venaissin, ces terres pontificales où les « Juifs du pape » vécurent à l’abri de l’expulsion. Son père, Gabriel, est négociant en amandes ; sa mère, Sophie Allatini, vient d’une famille juive d’origine italienne. La famille s’installe très tôt à Aix-en-Provence, où l’enfant grandit entre les oliviers, la lumière du Midi et les parfums de la garrigue. Cette terre restera la matrice de toute son œuvre.
« Je suis un Français de Provence et de religion israélite. »— Darius Milhaud, première phrase de ses mémoires
Bercé de musique dès trois ans, il apprend le violon et joue bientôt en quatuor avec des amis de la famille. Au lycée d’Aix, il se lie avec le poète Léo Latil, premier d’une longue lignée de complices littéraires, qui tombera en 1915. Toute sa vie, Milhaud souffrira d’une polyarthrite rhumatoïde sévère qui finira par le clouer dans un fauteuil roulant. Il trouvera dans la création un refuge, et une force.
Paris, le Brésil et le Groupe des Six
En 1909, il entre au Conservatoire de Paris, où il étudie notamment auprès d’André Gédalge et de Charles-Marie Widor, et y rencontre Arthur Honegger et Jacques Ibert. Surtout, il se lie avec Paul Claudel, qui sera son compagnon d’écriture pendant des décennies. Lorsque Claudel est nommé ministre plénipotentiaire de France au Brésil en 1917, il emmène Milhaud comme secrétaire. Rio est une révélation : les rythmes brésiliens, le tango, la samba et le choro imprègnent pour toujours sa langue musicale. Il en rapporte Le Bœuf sur le toit (1919-1920) et les Saudades do Brasil (1920).
De retour à Paris, il participe à l’aventure du « Groupe des Six », réuni autour de Jean Cocteau et d’Erik Satie, avec Poulenc, Auric, Honegger, Durey et Germaine Tailleferre. Plus amical qu’esthétique, le groupe prône une musique claire et directe, libérée des brumes wagnériennes et debussystes.
Une œuvre immense
Avec 443 numéros d’opus, Milhaud est l’un des compositeurs les plus prolifiques du siècle. Sa signature : la polytonalité, la superposition de plusieurs tonalités à la fois, qu’il manie avec une aisance et une chaleur toutes méditerranéennes.
L’exil et la fidélité juive
En 1940, Milhaud, juif, doit fuir la France occupée. Il s’exile aux États-Unis et enseigne au Mills College d’Oakland, en Californie. Parmi ses élèves : le jazzman Dave Brubeck, qui donnera à son fils le prénom de Darius, et Steve Reich, futur père de la musique minimaliste. Après la guerre, il partage sa vie entre la Californie et le Conservatoire de Paris, où il enseigne à partir de 1947.
Le compositeur juif
- Poèmes juifs (1916) et Chants hébraïques, mélodies sur des textes et des thèmes de la tradition.
- Esther de Carpentras, opéra-bouffe qui fait revivre les Juifs du Comtat et leur Pourim.
- Les Prières journalières à l’usage des Juifs du Comtat Venaissin et la Liturgie comtadine, mémoire vivante de sa famille.
- Service sacré (Avodath Hakodesh), commandé par le Temple Emanu-El de San Francisco, achevé en 1947 et créé en 1949.
- David, opéra composé pour les trois mille ans de Jérusalem et créé en Israël en 1954.
Darius Milhaud s’éteint à Genève le 22 juin 1974. Il laisse une autobiographie savoureuse, Notes sans musique (1949), devenue Ma vie heureuse. Le titre dit tout : malgré la maladie, l’exil et la guerre, il aura fait de sa vie une fête de la lumière.
© JBCH Octobre 2026



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