GILLES BOULU
RECHERCHES SUR
LES ORIGINES ET L’HISTOIRE D’UNE
FAMILLE JUIVE SEFARADE DE TUNIS
Les DE PAZ

OCTOBRE
2000
TABLE DES MATIERES
Introduction . Onomastique du nom de Paz 4
La période espagnole (1391-1492) 5
La période portugaise (1492-XVIe siècle) 7
Les émigrations marranes 10
L’implantation dans le Nouveau Monde 12
L’implantation dans l ’Empire Ottoman 15
L’implantation en Europe 17
Les communautés judéo- portugaises de France
La communauté portugaise d ’Angleterre
Les Pays-Bas. La communauté séfarade d
’ Amsterdam
Les
communautés juives de Toscane: 20
Pise et Livourne
La Nation juive de Pise
La Nation juive de Livourne
Les De Paz de Livourne
La
communauté juive livournaise de Tunis 29
Les débuts de la Nation juive
livournaise de
Tunis (XVIIe siècle)
Le Schisme des Grana. La séparation
des deux communautés juives de Tunis (XVIIIe siècle)
Les De Paz de Tunis au XVIIIe
siècle
La communauté Grana au XIXe siècle.
La deuxième émigration livournaise
Les De Paz de Tunis au XIXe
siècle
Note familiale
Les Grana au XXe siècle
Les De Paz de Tunis au XXe
siècle
Notes et références bibliographiques
Annexe . Tableau chronologique des
Principaux De Paz cités

Pendant trois siècles à Tunis, du
dix-septième siècle jusqu’en 1944, a existé en marge de la communauté juive
indigène, une petite communauté de Juifs originaires de Livourne en Toscane,
faible numériquement mais puissante économiquement. Les De Paz appartenait à cette communauté qui
se nommait elle-même tantôt portugaise tantôt livournaise, révélant par-là même des origines marranes
portugaises(1). Au-delà de l’aspect purement généalogique d’une famille, nous
avons voulu en reconstituant l’histoire du patronyme De Paz à travers les
émigrations marranes, faire devoir de mémoire envers ces communautés séfarades
disparues.
ONOMASTIQUE DU NOM DE PAZ
Patronyme originaire de la péninsule
ibérique, PAZ qui signifie “paix” correspond à un nom d’origine espagnole. Il
pourrait venir de la traduction de l’hébreu SHALOM ou SALOM lors de l’hispanisation des noms de famille
(2).
On trouve ainsi chez les séfarades des
sobriquets en langue espagnole ou portugaise tels Lumbroso (illustre) ou
Carvalho (chêne). D’autres juifs séfarades
portent des noms de ville d’Espagne (Calvo, Nunez, Soria) ou du Portugal
(Cardozo, Luisada) etc. Nous voyons donc dans le patronyme De Paz plutôt une
origine espagnole que portugaise. Dans
nos recherches, l’orthographe du nom
varie : De PAZ prédomine largement mais peut
se décliner en De PAS, De PASS, ou DEPAZ et DEPAS en un seul mot.
Parfois, chez le même individu la préposition De peut sauter, donnant simplement PAZ. On peut aussi trouver des
noms composés avec de Paz comme Aboab de Paz, Alvarés de Paz, De Crasto de
Paz, Dias de Paz, Fernandes de Paz, Gomez de Paz, Lopes de Paz, Nunez de Paz,
Vita de Paz, etc.
Concernant l’origine des noms de famille
séfarades, il faut savoir que ces derniers remontent au X-XIVe siècles et
revêtent une grande importance dans la mesure où ils désignent les descendants
d’une même famille, contrairement aux patronymes ashkénazes qui ne remontent
qu’au XVIIIe siècle et ont été imposés par les gouvernements à des fins de recensement et d’imposition.
Par ailleurs, dans la recherche historique séfarade, le nom de famille est plus
important que le nom de la ville, les individus
se déplaçant beaucoup d’un endroit à un autre.
LA PERIODE ESPAGNOLE
(1391-1492)

Après l’âge d’or en Espagne musulmane, une
période difficile allait s’ouvrir pour
les Juifs séfarades lors de l’établissement des royaumes chrétiens. En 1391,
des pogroms dirigés contre les Juifs se déclenchèrent dans différents endroits
tels Séville, Valence, Barcelone et Majorque, entraînant des milliers de morts
et des conversions en masse (3).
Un grand nombre de Juifs (presque les
deux-tiers) se convertirent plus ou moins volontairement au catholicisme et
devinrent des conversos, encore appelés Nouveaux Chrétiens ou
“Marranes”, terme péjoratif signifiant “porc”.
En fait, sous ce dernier vocable on désignait les conversos qui
continuaient à pratiquer le judaïsme chez eux, dans la clandestinité, un autre
terme étant celui de “crypto-juif “. Le judaïsme espagnol se retrouva brisé et
les communautés dispersées sur le territoire. Un mouvement d’émigration clandestine
commença en direction de la terre sainte, du Portugal et du Maghreb mais fut
canalisé. Pendant un siècle, l’inquisition espagnole (officielle depuis 1480)
devait poursuivre les Juifs ainsi que les convertis dont beaucoup continuaient
a judaïser. Devant la “mauvaise
influence” que les Juifs avaient sur les nouveaux chrétiens, la monarchie devait déclencher une marche vers la
“solution finale”, c’est à dire
l’expulsion de tous les juifs d’Espagne.
Le 31 mars 1492, les
souverains catholiques Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille signèrent le
décret d’expulsion présenté par
l’inquisiteur général Torquemada ; l’alternative étant la conversion. Une
grande majorité de la population juive refusa cette dernière et préféra l’exil.
100000 juifs au moins (certains disent 150000) quittèrent le pays à partir du 2
août 1492. Un petit nombre reçurent le baptême, notamment chez les plus
fortunés, venant grossir la masse des conversos de la première heure.
Après 1400 ans de résidence en Espagne, une diaspora dans la
diaspora
débutait et prenait plusieurs directions. La
plupart se dirigèrent vers le Portugal et la Navarre, royaumes encore sûrs. Une
minorité se rendit en Italie, au Maroc et dans l’empire ottoman. Parmi les conversos
lesquels étaient restés en Espagne, on vit le crypto-judaisme (judaïsme
clandestin) diminuer fortement. Ces
Nouveaux Chrétiens et leurs descendants devaient malgré le baptême, engendrer
la suspicion de la population espagnole pendant plus de trois siècles.
Nous savons qu’il a existé des conversos portant le patronyme De Paz comme en témoigne
une liste de personnages extraite de l’ouvrage d’un chercheur madrilène
consacré aux conversos des XVe et XVIe siècles en Espagne et en Amérique
(4). Outre un Burgos et un Salon de Paz, on relève deux prêtres dominicains :
Fray Diego De Paz et Fray Matias de Paz.
Nous ne savons pas si ces personnes étaient des chrétiens convaincus ou
des crypto-juifs. Un autre prêtre, Diégo Alvarez de Paz né au milieu du XVIe siècle,
se serait installé en France en Artois (5).
Le patronyme De Paz n’est à priori pas originaire des villes de Tolède
et de Gérone car il ne figure pas dans des listes recensant les noms de famille
de Juifs vivant dans ces deux villes avant 1492 (6).
C’est ici que nous faisons intervenir une
anecdote rapportée par la tradition orale de la famille De Paz de Tunis qui
nous intéresse.
Notre famille de Paz, aurait eu pour ancêtre un Duarte De Paz,
converti au Christianisme en 1492 pour ne pas quitter l’Espagne, devenant donc converso
ou marrane espagnol. Par son savoir et son intelligence, il se serait élevé au
rang de Grand d’Espagne et au Cardinalat. Par la suite, traversant les
Pyrénées, il se rendit à Pau où il se maria. Il mourut à Pau où il fut enterré
(7).
Ce genre de légende familiale est
naturellement à manier avec précaution mais peut comporter néanmoins une part
de vérité. On sait que des conversos se sont élevés aux postes les plus
élevés de l’administration royale et au plus hauts rangs de la hiérarchie
ecclésiastique. Dans la première partie du XVIe siècle, pour des raisons
socio-économiques, les monarques vendirent même à des conversos des
titres de noblesse. Ce processus devait s’arrêter vers la fin du XVIe siècle
avec les statuts sur la pureté du sang ,déterminant nombre d’entre eux à tenter de quitter la
péninsule (8). Par contre, l’émigration vers Pau dans le vicomté de Béarn à
l’époque dirigé par les rois de Navarre, est plus problématique car on a pas de
traces d’émigrations marranes en ce lieu ni d’ailleurs dans le royaume de
France voisin avant les mouvements de marranes portugais à partir de 1536.
Cette anecdote a néanmoins le mérite de poser
la question de l’origine soit marrane
portugaise soit marrane espagnole de
notre famille De Paz , c’est à dire de son passage ou non par le
Portugal ; problème épineux car on
verra plus loin que la plupart des itinéraires empruntés par des familles De
Paz sont ceux d’authentiques marranes portugais.

LA PERIODE PORTUGAISE (1492- XVIe siècle)

Les deux-tiers au moins des Juifs espagnols
exilés se dirigèrent vers le Portugal. En effet, le pays était proche, sa
langue et sa culture étaient semblables à celles de l’Espagne. Les persécutions
et les expulsions ne touchaient pas les juifs du royaume lusitanien lesquels
bénéficiaient de la protection royale.
Par ailleurs, ils appartenaient aux classes les plus favorisées et
jouissaient d’un énorme prestige. Cependant, le roi du Portugal Jean II avait commencé à brimer ses sujets juifs
quelques années avant l’expulsion des espagnols. A l’arrivée de ces derniers,
il taxa lourdement les plus riches en leur permettant de rester en permanence,
les autres ne pouvant résider que 8 mois. Mais au bout de ce délai, il ne leur
fournit pas les embarcations promises et les vendit comme esclaves aux nobles.
En 1493, il fit même déporter des enfants juifs en Afrique. Sous son successeur
Manuel Ier, les Juifs espagnols ne devaient pas connaître un meilleur sort, et
surtout le roi ne fit plus la différence
entre les deux communautés : en 1497, exilés juifs espagnols et Juifs
portugais de souche vécurent une
expérience unique dans l’histoire des Juifs, c’est à dire la conversion forcée
et massive au catholicisme.
Le nouveau roi du Portugal espérait obtenir l’héritage espagnol en demandant en
mariage la fille des rois catholiques. Ces derniers imposèrent comme condition
l’expulsion de tous les Juifs. En décembre 1496, Manuel Ier fixa un délai de 10
mois pour le départ tout en espérant une
conversion car il avait conscience de l’importance économique de la communauté
juive. Devant la vue de milliers de Juifs entassés dans le port de Lisbonne, il
ordonna pendant la pâque juive de 1497, l’enlèvement de tous les enfants pour les placer dans des familles chrétiennes
; un deuxième décret devait suivre en octobre 1497, interdisant aux Juifs de
quitter le pays et ordonnant la
conversion de 20000 personnes
qui furent traînées de force devant les fonds baptismaux (9).
Seul un petit nombre d’entre eux purent
s’enfuir, notamment vers le bassin
méditerranéen. C’est donc à partir de 1497
que naît la notion de conversos ou marranes portugais comme en
1391 était né le marranisme espagnol, avec comme différence notable que les
Juifs du Portugal n’eurent pas le choix, ce qui devait à l’avenir entraîner
chez eux un crypto-judaisme permanent et un profond désir de fuite. 80% en fait
de ces marranes dits portugais étaient
d’origine espagnole.
Gravure de Lisbonne. Fin XVe siècle
Concernant la famille De Paz qui nous
intéresse ici, leur origine espagnole ne
fait pas de doute en raison nous l’avons vu de l’onomastique ,de la présence de
conversos espagnol portant ce patronyme, et finalement aussi de la
tradition orale familiale (voir supra).
Au début du seizième siècle, malgré la
conversion, la situation ne s’améliora pas pour
les Nouveaux Chrétiens portugais. En 1506, deux mille d’entre eux furent
massacrés à Lisbonne. Le roi adoptait une politique tortueuse qui avait pour
objectif d’enrayer la fuite à l’étranger des convertis. Entre 1507 et 1521, ils
furent laissés dans une paix relative ce qui autorisa une rapide ascension
économique.
A partir du règne de Jean III en 1521, commence un long processus au
terme duquel une Inquisition nationale sera établie au Portugal. En grand
secret, le roi avait négocié cette inquisition avec le pape. En dépit de la
nomination de Fray Diégo de Silva comme grand Inquisiteur, les choses
traînèrent en longueur car les Nouveaux Chrétiens avaient consentis à Rome
d’énormes sacrifices financiers pour stopper le processus (10).
C’est là qu’en effet était intervenu Duarte de Paz, représentant des
Marranes portugais, l’un des premiers De Paz mentionné dans la littérature, et
d’emblée le plus important, ainsi que le montre son parcours mouvementé.
Duarte de Paz
avait commencé sa carrière dans la diplomatie comme attaché militaire
portugais en Afrique du Nord et s’était distingué par sa bravoure pendant la guerre contre le Maroc au cours de laquelle il avait
perdu un oeil. Gagnant la confiance du roi Jean III, il fut fait chevalier de
l’ordre du Christ en 1532, juste avant
d’être envoyé en mission secrète par le souverain. Au lieu de se
rendre à son poste, Duarte se rendit à
Rome où il déploya une grande activité
auprès de la curie et du pape Clément VII, défendant avec habileté la cause de ses coreligionnaires
Marranes portugais. Son éloquence et surtout l’argent mis à sa disposition par
la communauté marrane emportèrent la conviction de la plupart des
cardinaux. Le 17 octobre 1532, un décret
papal abolissait la bulle du 17 décembre 1531 qui avait introduit l’inquisition
au Portugal. Son second succès fut l’émission le 7 avril 1533 d’une bulle
papale pardonnant aux convertis portugais leur crypto-judaisme en raison d’une
non validité de la conversion forcée. L’inquisition était abolie. Continuant
ses activités sous le pape Paul III, Duarte de Paz obtint encore un autre
succès lorsque le 2 octobre 1535, une autre bulle étendait les droits civils
des Marrantes avec pour effet l’impossibilité de confisquer leurs biens et la
libération de 1800 personnes des prisons portugaises. Entre temps, le roi Jean
III furieux de l’insubordination de Duarte lui fit retirer sa décoration par
son ambassadeur à Rome et décida de le mettre hors d’état de nuire. Un soir
avant la fin du mois de janvier 1536, Duarte fut attaqué dans une rue par des
hommes masqués, frappé quatorze fois et laissé pour mort. Il dut son salut
garce à une armure qu’il portait ainsi qu’aux soins des médecins du pape. Une
fois rétabli, Duarte de Paz accusa le
roi du Portugal d’assassinat, mais ce dernier dénia toute accusation. En fin de
compte, les Marranes portugais furent trahis par leur propre agent. Ils avaient
accusé Duarte d’avoir détourné une somme de 4000 ducats pour son train de vie
personnel. Ce dernier par désir de vengeance passa du coté des Vieux Chrétiens et devint leur pire ennemi. Il leur réclama par
ailleurs les sommes qui lui étaient dues pour tous les services qu’il avait
rendus à la communauté marrane. De Venise, il les dénonça au roi et attaqua
également leur nouveau représentant Diégo de Antonio. “S’ils disent,
écrivait-il, que je n’agis pas par zèle pour la foi, mais par dépit, parce
qu’ils ne m’ont pas payé mon du, j’en appelle à Dieu qui connaît mes mobiles,
et à ceux qui me connaissent. Je répète que pour de l’argent ils se feront
tuer, et que pour le conserver ils se feront les meilleurs Chrétiens au monde.
La pitié divine a voulu qu’ils aient agis avec moi tel qu’ils l’ont fait ; car
l’ingratitude et la mauvaise foi rendent mauvais les hommes qui furent bons, et
si je suis devenu mauvais, j’espère devenir bon par la grâce de Jésus-Christ.”
Entre temps, une bulle du 23 mai 1536 établissait l’Inquisition au Portugal.
Par la suite, Duarte se rendit à Ferrare ou il fut emprisonné par surprise. A
sa libération, il embrassa le judaïsme et
termina ses jours en Turquie ou peu avant sa mort en 1542 il s’était
converti à l’Islam (11).
L’Inquisition
portugaise devait durer près de trois siècles puisque le tribunal
inquisitorial ne fut supprimé qu’en 1821. Contrairement à l’Inquisition
médiévale (française ou espagnole), l’Inquisition portugaise a été crée
exclusivement à cause de la question juive. Les Marranes subirent beaucoup
d’atrocités dont les fameux autodafés. Voir les Marranes brûlés vifs sur le quemadero
ou bûcher, en était la grande attraction
Par ailleurs, les statuts de pureté de sang ratifiés par le pape en
1555, faisaient obligation à toute personne désirant s’inscrire à l’université,
accéder à une fonction publique ou entrer dans un ordre militaire ou religieux
de présenter une généalogie exempte de sang impur.
Les conversos furent donc en grande
partie exclus de participation à la vie sociale et se sont tournés vers le
négoce. Pendant des siècles, les expressions “hommes de négoce” et “gens de la
Nation” ont été synonymes de “ Juifs” (12). Au dix-septième siècle,
l’importance des marchands portugais était telle qu’on a parlé du “siècle des
grands marchands juifs”. Leur dispersion à travers le monde, leur connaissance
des langues facilita les contacts ce qui leur permirent de créer de vastes
réseaux commerciaux fondés sur la parenté.

AUTODAFE,
LISBONNE, XVIIIe SIECLE
LES EMIGRATIONS
MARRANES
L’établissement de l’Inquisition portugaise
en 1536, les persécutions, les difficultés de l’ascension économique et
sociale, l’insécurité, l’aversion que les Nouveaux Chrétiens avaient pour le
catholicisme, tout cela amena des Marranes portugais qu’on appelait
également “les Portugais” a quitter le
Portugal à partir du XVIe siècle. L’émigration se fit lentement sur deux
siècles et gagna une grande partie du monde civilisé ainsi que les Colonies.
Ils se dirigèrent en premier lieu principalement vers l’empire ottoman et
l’Italie, la Grèce, l’Afrique du Nord et le proche orient. Puis à la fin du
XVIe siècle vers la Hollande, les Balkans et le Brésil. N’oublions pas la
France et l’Angleterre. En Afrique du Nord et en Turquie, l’émigration marrane
retrouva les communautés qu’avaient fondées les juifs espagnols à la fin du XVe
siècle. Tunis n’était pas concernée ; les quelques séfarades qui s’y étaient
installés lors de l’expulsion de 1492 s’étaient fondus dans l’antique
communauté juive locale.
Notons également qu’il a existé une
émigration marrane portugaise en Espagne entre 1580 et 1640. C’est en
effet entre ces deux dates que le
Portugal a été rattaché à l’Espagne par Philippe II. Les Nouveaux Chrétiens
portugais fuyant l’Inquisition
portugaise, ravivèrent le crypto-judaisme des conversos espagnols
qui étaient restés sur place.
Parmi eux, on trouve Enrique Enriquez De Paz,
plus connu sous le pseudonyme d’Antonio Enriquez Gomez, poète et auteur
dramatique (1600 ? -1662 ?). Né à Ségovie, fils d’un Marrane portugais, Enrique
de Paz fit une carrière militaire distinguée, atteignant le rang de capitaine
et recevant la décoration de chevalier de l’ordre de Saint Michel. Il quitta
l’Espagne en 1636 pour la France, notamment la communauté portugaise de Rouen.
Plus tard il se rendit en Hollande où il renoua avec le judaïsme et fut
symboliquement puni en son absence lors d’un autodafé le 13 avril 1660. Il
serait par la suite retourné en Espagne sous le nom de Fernando de Zarate,
arrêté comme judaïsant et décédé dans les cellules de l’Inquisition à Séville. Son œuvre est
composé de poésie épique et satirique. Il a aussi écrit 22 pièces. La plupart
de ses livres furent publiés à Bordeaux, Rouen et Paris (13).)
Un autre personnage important vivait à la
même époque en Espagne, Jorge De Paz, baron de Silveyra, qui était à Madrid le
plus gros fournisseur d’argent pour l’armée espagnole des Flandres dans les
années 1635-1640 (14). Nous ne savons pas s’il était simplement converso
ou aussi crypto-juif. A propos de ce personnage, Lionel Lévy dans son ouvrage
consacré à la Nation juive portugaise se demande s’il n’existe pas un lien
entre Les de Paz et les Silveyra famille de marranes portugais présents
également à Tunis (15).
Des conversos espagnols avaient quitté
L’Espagne pour les colonies espagnoles d’Amérique dès les premiers voyages de
Christophe Colomb à la fin du XVe siècle. Un certain nombre de ces conversos
étaient des crypto-juifs qui renouèrent sur place avec le judaïsme. Il y eut
donc aussi une émigration marrane espagnole, mais moins importante que la
dispersion marrane portugaise.
La “nation juive portugaise” ainsi que se
nommait ses membres, allait être à l’origine des métropoles séfarades les plus
florissantes d’Europe tels Amsterdam,
Londres, Anvers et Hambourg pour l’Europe du Nord ; Livourne, Pise, Bordeaux,
Bayonne et Salonique pour l’Europe du Sud.
C’est le portugais ou le castillan
qui résonnait dans les rues de ces villes et c’est en castillan, écrit
en caractères latins ou en caractères hébraïques que les Marrantes
correspondaient entre eux et qu’ils publiaient leurs ouvrages. Ce mélange
devint une langue judéo-espagnole, le ladino (16).
Nos recherches dans la littérature ainsi que
dans les bases de données consacrées à la généalogie juive séfarade sur
l’Internet, nous ont permis de retrouver la trace de familles De Paz dans de
nombreux endroits de la diaspora
marrane. On peut donc dire que ce
patronyme était relativement fréquent. Dans la grande majorité des cas, il
s’agit de Marranes portugais. Par
ailleurs, nous ne savons pas si ce nom de famille était aussi porté par les
Vieux Chrétiens.
L’IMPLANTATION DANS LE
NOUVEAU MONDE
Le
rôle des Marranes dans la construction et le développement du Nouveau Monde fut
décisif, aussi bien du point de vue économique que culturel.
LE BRESIL
La colonie portugaise a abrité dès le milieu du seizième siècle, un
grand nombre de fugitifs de l’Inquisition laquelle d’ailleurs les rattrapera et
les poursuivra jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle. La grande œuvre des
Nouveaux Chrétiens sera l’introduction de la canne à sucre aux Amériques et le
développement d’un commerce international du sucre. Au XVIIe siècle, ils
représentaient déjà 20% de la population blanche de Bahia (17).
Un site dédié à la culture séfarade sur
Internet nous donne une longue liste de noms de familles séfarades avec renvoi
à différentes sources (18). Nous y trouvons le patronyme DEPAZ (en un mot),
lequel est cité dans un ouvrage consacré aux Juifs dans le Brésil colonial
(19).
Le Nord-Est du Brésil sera occupé par les
Hollandais pendant vingt-quatre ans à partir de 1630. Pendant cette période,
les Marranes portugais collaboreront efficacement avec les occupants qui les
laisseront pratiquer le judaïsme. En 1654, la reprise en main de la région par
le Portugal entraîne l’expulsion des Hollandais et des Juifs qui y séjournaient,
vers la Hollande, les Antilles néerlandaises(Curaçao) et d’autres lies des
Caraïbes.
LE PEROU
Lima
fut le siège principal de l’Inquisition en Amérique du Sud pendant la période
de l’empire colonial espagnol à partir de
1570. Une arrivée massive de Marranes portugais, venant grossir la population
de conversos espagnols se manifesta à partir de 1580, date de la fusion
de l’ Espagne et du Portugal. En 1634, soixante-cinq de ces Nouveaux Chrétiens
portugais furent arrêtés à Lima par l’Inquisition. Parmi eux, Manuel De Paz,
pris en possession d’une Bible Hébraïque. Le procès établit la culpabilité de
soixante-trois des suspects de la “Grande Conspiration” ; ils furent condamnés
lors d’un autodafé spectaculaire, le 23 janvier 1639. Onze d’entre eux furent
brûlés vifs et deux en effigie (20). Nous ne savons pas si Manuel de Paz
figurait parmi eux. Dans la même affaire un marchand, Enrique de Paz, avait
aussi été condamné mais dans la nuit précédant
l’exécution, il abjura la religion juive et fut gracié .
LES ANTILLES
Nos recherches nous ont permis de trouver la
trace du patronyme De PAZ à Curaçao, La Barbade, La Martinique, La Jamaïque et
Saint Domingue.
Curaçao, possession des Antilles
néerlandaises, accueillit en 1651 sa première colonie juive portugaise venue
d’Amsterdam. A la fin du XVIIIe siècle, la communauté juive était la plus
importante et la plus riche du Nouveau Monde. Curaçao possède la plus ancienne
synagogue des Amériques, inaugurée dans la ville principale Willemstad en 1732 ainsi que le plus ancien cimetière, inauguré
en 1659.

SYNAGOGUE DE WILLEMSTADT
Ce cimetière historique contient cinq mille
tombes dont la moitié porte des Inscriptions (21). Le nom De Paz est mentionné
dans un ouvrage traitant des inscriptions funéraires des Juifs de Curaçao
auquel renvoi une liste de patronymes figurant dans un site séfarade sur
Internet (22).
La Barbade, possession des Indes Occidentales
Britanniques, fut le plus ancien établissement juif de toutes les communautés
caraïbes. La communauté s’agrandit du fait de l’afflux de réfugiés venus du
Brésil en 1654, puis de Hollande. Bridgetown, ville principale, comptait 184
Juifs en 1680, soit 4,4%de la population blanche (23). Dans le principal forum consacré à la généalogie
séfarade sur Internet, JewishGen, un membre parle d’une correspondance qu’il a
eu avec un juif originaire de La Barbade, lequel descend entre autres d’une
famille De Paz (24).
Concernant La Martinique, c’est une
des principales rhumeries de l’île, la distillerie DEPAZ(en un mot) installée à
Saint Pierre, qui nous indique la présence du patronyme.

On sait que le gouverneur-patron de l’île, le
lieutenant-général Jacques du Parquet autorisa l’installation de Juifs et de
Hollandais venus du Brésil en 1640. Puis en 1664, arriva un groupe de
“Portugais” qui améliorèrent les techniques de production sucrière (25).
La communauté juive de la Jamaïque
s’établit avec la conquête anglaise de 1655. Il s’agit de Juifs venus
d’Angleterre, de Hollande et de Guyane anglaise. Sur un site Internet traitant
d’histoire et de généalogie juives jamaïcaines, une page de généalogie
familiale énumère les membres d’une famille De Pass, ayant vécus à Kingston au
XIXe et XXe siècles. Le premier mentionné est un Jacob de Pass (1785-1848) dont
l’ancêtre est arrivé d’Angleterre en 1698 (26).
Apparenté à la même famille, nous connaissons un Henry De Pass
(1831-1922) fils d ‘Abraham De Pass (1787-1848) venu de Londres, et descendants
des De Paz de la communauté séfarade londonienne. (cf.infra) (27).
Saint Domingue (Haïti) : la partie
française de l’ile d’Hispaniola s’appelait Saint Domingue, tandis que la partie
espagnole portait le nom de Santo Domingo. Quelques Juifs portugais
s’établirent au sud de l’île vers la fin du XVIIe siècle dont une famille DEPAS
aussi orthographié De PAZ. La population juive de Saint Domingue provenait
essentiellement des communautés judéo-portugaises de Bordeaux et Bayonne,
additionnées de juifs expulsés de la
Martinique en 1683. Un médecin juif diplômé de la faculté de Médecine de
Montpellier, Michel Lopes De Paz, ”médecin du Roy”, résidait au début du XVIIIe
siècle à Léogane dans la partie Ouest de l’île. (28)
LE
MEXIQUE
Appelé
Nouvelle Espagne à la période coloniale, l’histoire des nouveaux-chrétiens y
débuta dès les voyages de Colomb. A
partir de 1571, débute la grande immigration des “ hommes de négoce ”
portugais qui se poursuivra jusqu’en 1625. Les Archives nationales de Mexico
renferment 1500 volumes de documents inquisitoriaux (29 ). Dans un index
patronymique des nouveaux-chrétiens ayant eu affaire à l’inquisition mexicaine,
on trouve le nom PAZ (30) . Une Antonia de Paz est citée à Monterrey en
1631(31).
L’AMERIQUE DU NORD
Après l’expulsion des Juifs et des Hollandais du Brésil par les
Portugais en 1654, vingt-trois Juifs arrivèrent à la Nouvelle-Amsterdam où ils
fondèrent la première communauté juive de la future NewYork. Au siècle suivant,
de nombreuses communautés juives séfarades furent établies dans les villes de
la cote est.
A Savannah en Géorgie fut fondée en 1733 une
communauté séfarade par quarante-quatre Juifs parmi lesquels figurait un De
Pass. (32) Par ailleurs, les noms De Paz et De Pass sont cités dans la
principale base de données de recherche patronymique juive, “Avotaynu” sur
Internet ; une des sources étant un ouvrage consacré aux premières familles
juives installées en Amérique du Nord entre 1654 et 1838.(33)
Enfin, l’interrogation de la base de données généalogiques des Mormons Family
Search, donne quelques personnages tels un Abigail de Paz marié à Richmond,
Virginie en 1827 ; un Abraham de Pass marié à Charleston, Caroline du Sud
en 1784 ; un Abigail Pass marié à Boston en 1775 (34).
L’IMPLANTATION DANS
L’EMPIRE OTTOMAN
Nous n’évoquerons pas ici les De Paz de Tunis
qui font l’objet de la deuxième partie de ce travail, mais nous avons trouvé
traces de familles De Paz en Turquie, en Egypte et dans la Régence d’Alger.
L’arrivée des séfarades dans l’empire ottoman
s’est faite bien avant 1492, dès les persécutions de 1391. Une deuxième vague
arriva après l’expulsion de 1492, fort bien accueillie par le sultan Bayazid II
chez qui on prête cette phrase apocryphe mais
significative : “ On dit Ferdinand un prince avisé, mais il
appauvrit son royaume et enrichit le mien. ”(35). L’émigration marrane elle,
s’est faite à partir du XVIe siècle jusque vers les années 1580. Après
quoi, la situation de l’empire ottoman
ayant commencé à se dégrader, les marranes préféreront d’autres destinations
telles Venise, Livourne, Amsterdam.
LA TURQUIE
La principale métropole marrane était Smyrne
(Izmir), ville dans laquelle s’installa au long du XVIIe siècle un important
groupe de conversos portugais, probablement venus d’Italie et de hollande.
(36)
Des De Paz et De Pas figurent dans des listes
de jeunes mariés juifs à Izmir entre 1883 et 1901 et entre 1918 et 1933, tels
Sinioru Silman de Paz et Yosef de Pas. (37)
L’EGYPTE
Lionel Lévy cite un Jacob de Paz, protégé
français dans les Echelles du Levant à Alexandrie en 1731 et un Abram de Paz au
Caire en 1734 (38). En plus du commerce, les Juifs de l’Egypte ottomane
servirent d’intermédiaires et étaient notamment traducteurs, soit dans les
établissements commerciaux, soit dans les bureaux des consuls étrangers au
Caire et à Alexandrie. Les langues qu’ils connaissaient étaient en général
l’arabe, le turc, le français, l’espagnol et l’italien, langue du commerce
méditerranéen (39).
REGENCE D’ALGER
En 1674, Jacob de Paz, Isaac Saportas et David
Torres conduisirent au nom d’Alger une négociation diplomatique avec les
Provinces-Unies et furent signataires du traité de paix et de commerce conclu
en 1676 (40). Jacob
de Paz était probablement un Juif livournais. Il existait en effet à Alger une
communauté livournaise de marranes portugais, laquelle représentait le
quatrième groupe de Juifs après les Juifs indigènes, les immigrants venus des
Baléares en 1287 et les réfugiés des XIV et XVe siècles. Contrairement aux
Juifs livournais de Tunis, ceux d’Alger ne constituèrent pas une communauté à
part entière (41).
L’IMPLANTATION EN EUROPE
LES
COMMUNAUTES JUDEO-PORTUGAISES DE FRANCE
Les Marranes portugais ont commencés à passer
en France à partir de 1536, date de l’instauration de l’Inquisition portugaise.
C’est à Bordeaux, Bayonne et Rouen, que se sont installées ces communautés
lesquelles devaient connaître une première période marranique au cours des XVIe
et XVIIe siècles, avant de pouvoir ensuite exprimer leur judaïcité. C’est dans
ces villes que s’arrêtaient les réfugiés avant de rejoindre la communauté
judéo-portugaise d’Amsterdam, destination par excellence des Nouveaux-Chrétiens
désireux de revenir au judaïsme. La mère du fameux Isaac de Castro brûlé vif à
Lisbonne en 1647 lequel freina par son courage l’inquisition portugaise, était
née Isabel de Paz. Elle s’était établie avec son mari à Tartas en Guyenne où
elle avait donné jour à Isaac en 1626 (42).
Les Nations portugaises du sud-ouest de la
France connaîtront un âge d’or à partir du XVIIIe siècle. Bayonne est plus
active que Bordeaux ; la population juive y est de 2500 personnes, soit un
cinquième de la population bayonnaise, contre 1000 Juifs pour Bordeaux. Malgré
la désapprobation des échevins de Bayonne, les boutiques juives ferment le
samedi. En 1703, Un vendredi soir, à Labastide-clairence communauté proche de
Bayonne, Abraham de Paz refuse de signer le procès-verbal d’une inspection des
vins de son chai (43).
Nous connaissons aussi un Abraham Salom
Morenu de Paz de Bordeaux, parti à
Londres faire du commerce dans les années 1700 (44).
Enfin, on trouve également le patronyme De
Paz à Bordeaux entre 1700 et 1900, dans la base de données Geneanet indexé par
la Bibliothèque Généalogique de Paris (45).
LA COMMUNAUTE PORTUGAISE D’ANGLETERRE
Elle concerne essentiellement la ville de
Londres et devait connaître une première période marranique de 1540 à 1656. En
1701 est inaugurée la synagogue de Bevis Marks, plus ancienne synagogue
d’Angleterre toujours en activité. Le patronyme Depaz est indexé dans une des
listes de noms de famille séfarades sur Internet déja citée, avec comme source
le registre d’inhumation du cimetière Bethahaim Velho publié par la
société historique juive d’Angleterre (46).
La consultation de la base de données des
Mormons pour le patronyme Depaz (en un mot), retrouve notamment un couple,
Jacob Depaz et sa femme Rebecca, mariés à Londres en 1735. Suit leurs enfants
Samuel, David, Raphaël, Esther, nés entre 1736 et 1743 (47).
A
noter dans la même base de données des Depaz toujours nés à Londres mais
baptisés dans différentes églises tels Lewis de Paz, fils de Samuel et de
Dorothy en 1682 ; Sarah de Paz, fille de Aaron et Mary en 1756. Nous
pensons, étant donné les prénoms des épouses, qu’il s’agit plutôt de mariages
mixtes que de mariages de crypto-juifs.
Nous connaissons également une famille De Paz
(ou De Pass) de Londres laquelle émigrera en Jamaïque au XIXe siècle . Elle
comprenait un Aaron de Pass (1741-1810) fils de Jacob de Paz (1715-1781) lui
même fils d’Abraham de Paz . Les deux fils de l’Abraham Salom de Paz parti de
Bordeaux à Londres (cf.supra), se nommaient Selomo et Elias de Paz. Ils étaient
très riches et possédaient plusieurs navires marchands qui effectuaient la
navette avec les Caraïbes. Enfin, citons
les frères Jacob et Isaac Vita de Paz originaires de Pise et Solomon de
Paz de Livourne, partis faire du commerce dans la cité londonienne vers 1750
(48).
LES
PAYS-BAS. LA COMMUNAUTE SEFARADE D’AMSTERDAM.
Appelée la Jérusalem du Nord, la communauté
judéo-hispano-portugaise d’Amsterdam représentait la vitrine du judaïsme
séfarade occidental ainsi que le centre économique et spirituel le plus
important de la Nation portugaise en Europe. Elle fut fondée à la fin du XVIe
siècle par des Marranes portugais en provenance du Portugal et d’Anvers,
auxquels s’ajoutèrent par la suite d’autres Crypto-Juifs ainsi que des Juifs
d’origine espagnole venant d’Italie et du Levant. En 1795, on dénombrait
environ 3000 Juifs portugais. La Grande Synagogue portugaise inaugurée en 1675,
est devenu de nos jours un haut-lieu touristique pour les visiteurs de la ville
(49).

Dans
la base de données Geneanet, on trouve indexé un Abraham Gutierres de Paz né à
Gibraltar vers 1710 et installé à Amsterdam de 1735 jusqu’à sa mort en 1750. Ce
personnage fait partie des ancêtres séfarades d’un bibliothécaire et
généalogiste amateur d’Amsterdam lequel présente la totalité de son tableau
d’ascendance sur un site web personnel (50).
Abraham Gutierres de Paz fils d’Aron de Paz, était on l’a vu, natif de
Gibraltar, qui venait de passer sous contrôle britannique en 1704. Quelques
années après, des marchands juifs venant de Tétouan toute proche au Maroc,
s’installaient dans la ville suivis de leurs correspondants commerciaux, des
Juifs portugais de Livourne et de Londres (51.) Il est fort probable qu’ Aron
de Paz venait de l’une de ces deux villes. A son tour, Abraham Gutierres migra
pour le commerce à Amsterdam ou il épousa une Melendes native de Grenade. Ils
eurent une fille Esther de Paz (1739-1829).
On connaît aussi un Jan de Paz mentionné à
l’index des Archives de la Communauté portugaise d’Amsterdam (52).
Un Rodrigo Alvares de Paz né à Pinhel au Portugal en 1598, fils de Francisco, s’était
installé à Amsterdam via Anvers au début du XVIIe siècle (53). Un
Duarte Fernandes de Pas vivait à Amsterdam à
la même époque. Il avait épousé Magdalitha Dounogt et avait eu deux fils,
Francisco et Diégo Fernandes
de Pas et deux filles, Leonor (née en 1603)
et Isabel de Pas (54).
LES COMMUNAUTES JUIVES DE TOSCANE EN ITALIE : PISE
ET LIVOURNE
L’étude de ces communautés est pour nous d’un
intérêt primordial puisque c’est d’elles et notamment de Livourne, qu’est issue
la famille De Paz de Tunis, base de nos recherches.
Au cours du XVIe siècle, les Médicis
grands-ducs de Toscane lanceront des invitations déguisées aux Marrantes
portugais fuyant la péninsule ibérique, afin de créer des communautés
commerciales. En 1547, Come Ier appelle sans succès les Nouveaux Chrétiens à
venir s’installer à Pise. Il faudra attendre les lettres patentes de Ferdinand
Ier du 30 juillet 1591 et l’édit du 10 juin 1593 pour attirer les Portugais.
L’édit de 1593 appelé la Livournine
s’adressait officiellement aux marchands étrangers en général, mais concernait
en fait la Nation portugaise. Il garantissait la citoyenneté toscane, la
possibilité pour les Marrantes de retrouver le judaïsme avec libre exercice du
culte, la légalité des fêtes juives, la possibilité de posséder des biens et
d’obtenir le doctorat de l’université de Pise. En outre, seuls les
magistrats de la Nation juive, les massari,
pouvaient agréger (ballottare) à la Nation les juifs venus d’autres communautés,
ainsi que juger les différents entre juifs (55).
LA NATION JUIVE
DE PISE

Fondée en 1591,elle prend le nom de “Nazione
Ebrea Levantina”, appellation lui permettant d’échapper à la curiosité de
l’Inquisition pisane encore active malgré les privilèges accordés par le
grand-duc. Contre toute attente, la communauté de Pise ne grandira pas au cours
du XVIIe siècle et n’atteindra que le chiffre de 348 Juifs recensés en 1643.
Son rôle ne sera en fait que d’être une
terre d’accueil pour les immigrés qui la quittent le plus vite possible pour la
Nation juive voisine de Livourne. C’est la raison pour laquelle les plus
anciennes familles implantées à Livourne venaient essentiellement de Pise
(56).
Parmi elles figurait la famille De Paz, dont
Lionel Lévy signale dans son dictionnaire des familles juives livournaises de
Tunis que sa première implantation fut dans cette ville de Toscane. En effet,
un Abram de Paz est mentionné à Pise dès 1603 dans les Archives communautaires
(57). Il s’agit du plus ancien De Paz établi en Toscane, porté à notre
connaissance.
Soixante ans seulement sépare cet “ancêtre
potentiel de la branche de Tunis ” du Marrane portugais Duarte de
Paz.
Le recensement de la population juive effectué en 1643 pour des raisons
fiscales par le Commissaire de Pise Alessandro Caccini relève 74 familles
divisées en quatre catégories. La première est celle des riches dont la
fortune se situe entre 4000 et 20000 ducats. Puis viennent les personnes
aisées, les économiquement faibles, enfin les pauvres et mendiants. Dans la première
catégorie on trouve 8 familles dont 6 séfarades et 2 italiennes. Parmi les
riches séfarades, la famille De Paz dont le chef se nomme Jacob Israël de Paz
(58). Les autres familles sont les
Sulema, Lusena, Moreno, Sedicaria, Jesurum pour les familles ibériques, et deux
familles Leucci italiennes.
Ce Jacob Israël de Paz est mentionné
plusieurs fois par Toaff et apparaît comme un des rares De Paz membre de
la Nation juive de Pise: le plus ancien document où il apparaît date de 1636.
Nous le revoyons en 1643 parmi les marchands se présentant à l’élection des massari ; il y est mentionné non pas comme
“ ballottato ” lui-même mais comme di famiglia di ballottata,
donc issu d’une famille déjà agrégée à la Nation, indice d’une implantation
déjà ancienne à Pise. Peut-être est-il le fils d’un Israël de Paz (Jacob de
Israël ?) et apparenté à l ’Abram de
Paz de 1603. Sa fortune est
estimée à 10000 ducats. Enfin, il figure dans la liste des chefs de famille
recensés en 1643 (59). En
définitive, il est donc fort possible que les De Paz de Tunis soient apparentés
à cette famille pisane dans la mesure où
la plupart des Juifs de Pise quitteront
la ville avant la fin du XVIIe siècle pour rejoindre la communauté
livournaise en pleine expansion. Nous verrons que ce sera d’ailleurs le cas
pour Jacob Israël de Paz.
RECENSEMENT DE 1643
(extrait de Toaff [59] )
LA NATION JUIVE DE LIVOURNE
L’origine de la ”Nazione Ebrea di Livorno”
était constituée de Marranes
venant du Portugal, mais pas uniquement. On y
trouvait aussi des Juifs espagnols dits levantins, arrivés via l’Afrique du
Nord et la Turquie ainsi que quelques Juifs italiens de souche. Au départ sous
la tutelle de la communauté de Pise, la Nation livournaise devait s’en affranchir
en 1614 et se développer considérablement. De 134 Juifs en 1601, la population
passe à 711 en 1622, 1250 en 1645, 3000 en 1689 et atteindra son apogée sous
l’occupation napoléonienne avec 5338 âmes en 1809. Son “gouvernement” autonome
comportait cinq massari ou magistrats ainsi que des “gouvernants”
correspondant à une assemblée de soixante chefs de famille aux charges
héréditaires. Au cours du XVIIe siècle, ce gouvernement oligarchique était
exclusivement séfarade et essentiellement portugais. La langue portugaise sera d’ailleurs utilisée
dans les affaires officielles de la Nation jusqu’en 1787 où elle fera place à
l’italien (60).

Entrée des Français dans Livourne (1796) Gravure
extraite de Lionel Lévy (61 )
Parmi les famille gouvernantes, plusieurs
étaient représentées par les leurs à Tunis pour le commerce dont les Attias,
Cardozo, Moreno, Nunes, Soria, Médina, Guttieres, Vais. Nous verrons plus loin
que plusieurs De Paz ont joués un rôle
important dans la communauté.
Les séfarades perdront de leur influence au profit des Juifs italiens et
ne représenteront plus que 35% de la population juive à la fin du XVIIIe
siècle; une sorte d’aristocratie vivant de ses rentes, laquelle cependant ne
lâchera pas le gouvernement de la Nation. Ce sont les familles juives italiennes
alliées pour beaucoup d’entre elles aux familles ibériques qui donneront les
nouveaux hommes d’affaires de Livourne : les Finzi, Forti,
Modigigliani, Montefiore, Cesana, Castelnuovo
etc. Par ailleurs, un courant migratoire de l’Afrique du Nord vers Livourne
donnera en 1809 13% de Juifs nord-africains dans la communauté, principalement
venus d’Alger, Tétouan et Tunis (61).
La condition des Juifs livournais était
exceptionnelle comparée à celle de leurs coreligionnaires des autres métropoles
séfarades. Un témoin décrit le faste des juifs de Livourne en ces termes : ”Ils
y sont libres, ne portent aucune marque qui les distingue des Chrétiens, ne
sont point enfermés dans leurs quartiers, sont riches, font un commerce très
étendu, et sont protégés de manière que c’est un proverbe en Toscane qu’il
vaudrait mieux battre le grand-duc qu’un Juif.”(62).
Livourne brillera pendant deux siècles comme
centre du négoce méditerranéen mais sera aussi considéré comme un haut-lieu de
la culture hébraïque par son enseignement talmudique et ses imprimeries.
La diaspora marrane fit du port toscan une
véritable plaque tournante du commerce méditerranéen grâce à un système
triangulaire associant à Livourne un port de l’Europe du Nord-Ouest et un
comptoir d’Afrique du Nord ou du Levant. Comme le dit Jean-Pierre Filippini
spécialiste de l’histoire du commerce livournais : ”c’est par l’étendue de
leurs relations, fondées sur des liens familiaux (telle famille marrane a des
parents aussi bien au Levant qu’à Londres ou à Amsterdam) et, d’une manière
générale, sur l’ampleur de la Diaspora, qu’ils se distinguent des autres
négociants...”(63). Au summum de leur
prospérité, les négociants juifs de Livourne ont représenté jusqu’au tiers de
la totalité des négociants livournais.
Il n’est pas interdit de penser dans ce
contexte que les De Paz d’Amsterdam, de Livourne et de Tunis soient liés par
des liens familiaux.
Un exemple de ces ramifications familiales
profitable au négoce et même à une carrière diplomatique nous est donné par un
article de Filippini consacré à une famille juive de Livourne au service du roi
de France au XVIIIe siècle : les Calvo de Silva (64) ; famille dans laquelle on
trouve par ailleurs le patronyme Nunez de Paz. Michel Calvo de Silva, fils de
Samuel et de Ricca Nunez de Paz, était venu de Bayonne avec son père en 1686.
Ce personnage était l ’ “agent français” ou informateur du consul de France à
Livourne ainsi que du ministre de la marine. Son fils Samuel continuera à jouer
le même rôle d’informateur, mais auparavant, il l’enverra en Egypte apprendre
le métier de négociant dans la famille. En effet, les oncles maternels de
Michel Calvo de Silva y sont installés : Abraham Nunez de Paz réside en 1742 à
Alexandrie et son frère
Jacob au Caire. Notre “agent” avait également
un oncle à Amsterdam et des parents en Angleterre. On a là une famille
portugaise typique, représentant
toutefois l’élite de la Nation portugaise du point de vue culturel.
LES DE PAZ DE
LIVOURNE
Les De Paz sont l’une des plus anciennes
familles de Livourne, d’abord implantée à Pise (cf.supra).
Renzo Toaff
puis Lionel Lévy dans son dictionnaire des 74 familles livournaises de
Tunis citent plusieurs De Paz membres de la Nation livournaise (65).
Le premier est un Abram de Pas qui faisait
partie en 1632 du groupe dominant des marchands de Livourne. Il figure parmi
les signataires d’une requête visant à aider un des leurs en faillite
(66).
Toaff nous donne ensuite plusieurs listes
très intéressantes de Juifs de Livourne pour les années 1644-46, obtenues de
différentes sources. D’une part à partir du cadastre de 1645 et d’autres fonds,
d’autre part la liste des membres fondateurs de la Fraternita di Mohar
ha-Betulot en 1644-1645, œuvre s’occupant des jeunes filles pauvres et
orphelines (67). Ces listes ont été fusionnées par Lionel Lévy et constituent
en fait une liste des membres de l’aristocratie des marchands de cette époque
(68).
Le cadastre permet d’ailleurs à Toaff de
donner une description des commerces de la ville: “ la majeure partie
d’entre eux était située via Ferdinanda... au 119, la boutique d’Abram
de Paz, au 125 les magasins de Samuel Nahmias et la petite boutique de David
Nunes de Paz... ”(69). Cet Abram de Paz est probablement le même que le
marchand de 1632. Nous le retrouvons comme membre fondateur de la Fraternita
di Mohar ha-Betulot en 1644, figurant avec un Isaque de Paz et un Jacob
Israël de Paz.

Membres fondateurs de la Fraternita di
Mohar ha-Betulot en 1644 (67)
Isaque de Paz était aussi gabbayim di
zedaqà en 1648, c’est à dire trésorier de
l ‘œuvre d’assistance aux besogneux (70). Quant à Jacob Israël de Paz,
il correspond très vraisemblablement au riche chef de famille de Pise dont nous
avons parlé plus haut car l’homonymie et l’époque identique peuvent
difficilement être considérées comme
des coïncidences. Jacob Israël de Paz est à priori passé de Pise à Livourne en
1643-44, ce qui fait qu’il n ’ y avait plus de De Paz à Pise au milieu du XVIIe
siècle. Un document de 1647 nous donne le nom d’un autre marchand livournais,
Jacob Abram de Paz (Jacob de Abram ?)(71).
Ainsi, nous constatons qu’il y avait au moins
quatre marchands De Paz présents à Livourne à cette époque. Abram, Isaque et Jacob Abram de Paz étaient
probablement passés aussi par Pise et peut-être apparentés à Jacob Israël. Par
la suite, les De Paz présents à Livourne dans la seconde moitié du XVIIe siècle
ne viendront à priori plus de Pise et pourrons correspondre soit aux
descendants des premiers, soit à de nouvelles familles De Paz venant d’horizon
divers.
Dans les documents produits par Toaff , nous
trouvons ensuite la liste des maisons de commerces de Livourne pour l’année
1678, au nombre d’une soixantaine parmi lesquelles est citée la maison (ditta)
Jacob de Paz e Ferera (72).
Des faits divers nous renseignent également
sur les membres de la communauté. Ainsi, en 1685, un Joseph de Paz, joueur de
harpe, se fait dérober son argenterie par un des esclaves attachés aux
appartements qu’il occupait avec son épouse (73).
Le Dottor Jacob de Paz est
mentionné parmi les médecins actifs à Livourne à cette époque. En
général les médecins étaient diplômés de l’Université de Pise.
Jacob de Paz
fut par ailleurs élu massaro en 1689 et 1691. Les 30 gouvernants de la nation ne manquait
pas de médecins et on relève parmi eux outre notre De Paz les docteurs Abraham Gutierres, Jacob Arias,
Samuel Coen Arias et Reuben de Cave (74).
Un peu plus tard, Abram de Jacob de Paz,
probablement le fils du précédent , est à son tour élu massaro en 1696.
Il figurait déjà sur la liste des 30 gouvernants adjoints en 1693. Il sera
membre de la fondation Mohar ha-Betulot en 1697(75).
Un personnage important fut le rabbin Shemuel
de Pas, président du tribunal rabbinique de 1685 à 1710 et l ’un des trois
députés de Issur ve-Hetter, organisme de la Nation chargé d’appliquer la
loi hébraïque dans la conduite des affaire publiques et privées. Détenteur du
grade supérieur de Chakham , il fut chef spirituel de la Nation, investi
du titre Resh Galuta, c’est à dire “ Chef de l’Exil ” en
araméen (76).
Pour le XVIIIe siècle, Toaff cite un Isaque
de Moïse de Paz, rédacteur à Florence
des nouveaux statuts de la fondation Mohar ha-Betulot en 1750
(77). Nous connaissons aussi Solomon de
Paz ainsi que Jacob et Isaac Vita de Paz parti le premier de Livourne, les
autre de Pise vers 1750 pour l’Angleterre. (cf.supra)
Pour le XIXe siècle, le patronyme De Paz est
mentionné dans les recensements des chefs de famille juifs de Livourne en 1809
et 1841 (78) .
Enfin nous connaissons une famille De Paz qui
émigrera dans la deuxième partie du XIXe siècle en Egypte à Alexandrie. Abramo
de Paz né à livourne en 1850 émigrera à Alexandrie où son fils Elia Vittorio
naîtra en 1878 (79).
Pour aller plus loin dans notre enquête sur
les De Paz de Livourne, il faudrait consulter les archives de la communauté
juive livournaise et notamment les registres de “ballottazione” du XVIIe siècle
lesquels mentionnent la liste des juifs cooptés par la Nation. Il pourrait
éventuellement nous renseigner sur l’arrivée de familles De Paz à Livourne. N’oublions
pas non plus les registres des naissances et mariages (ketoubbot) de la
communauté lesquels remontent au XVIIe siècle. Ainsi, il existe un registre des
naissances de 1668 à 1740 et un répertoire des naissances de 1668 à 1810 (80).
Des De Paz sont encore présents à Livourne au
vingtième siècle. On peut lire leurs noms sur le monument aux morts de la
Grande Synagogue.
LA COMMUNAUTE JUIVE
LIVOURNAISE DE TUNIS

LES DEBUTS DE LA NATION
JUIVE LIVOURNAISE DE TUNIS (XVIIe siècle)
On a vu que le développement du commerce dans
le port franc de Livourne amena les Juifs livournais à nouer des relations
commerciales avec les états barbaresques, notamment les Régences d’Alger et de
Tunis. Dès le début du XVIIe siècle, plus précisément à partir de 1609, les
négociants et financiers de Livourne furent amenés à créer des filiales dont
ils confièrent la direction à des associés qui étaient des parents ou des amis.
C’est ainsi que tout au long du siècle s’implantèrent à Tunis des familles
juives livournaise d’origine ibérique pour la plupart. (81)
Les Livournais prirent une place de plus en
plus importante dans les activités économiques du pays bien qu’ils dussent
s’acquitter de droits de douanes plus élevés que les marchands chrétiens et
musulmans (10% contre 3%). Ils détenaient un quasi-monopole sur le commerce
avec Le port toscan, exportant huiles, savons, laines, cuirs, miel, cire, etc.
ainsi que les prises des corsaires qu’ils achetaient et revendaient avec
profit. On était en effet à la grande époque de la course barbaresque laquelle
s’exerçait non seulement à l’encontre de l’Espagne mais aussi contre les
puissances pourtant en paix avec l’empire ottoman, tels la France, l’Angleterre
et la Hollande.
Les Juifs livournais de Tunis importaient
draps, soieries, toiles et des matières premières pour l’industrie de la
chéchia. Enfin, ils se livraient à d’importantes opérations financières : prêts
aux capitaines de navire, assurance des cargaisons, rachats de captifs
chrétiens capturés par les corsaires moyennant un prêt avec les intérêts
d’usage (82).

TUNIS XVIIe SIECLE (gravure extraite de Paul Sebag[ 82 ] )
Les Actes du consulat de France à Tunis sont
une source extraordinaire d’informations sur les transactions commerciales des
marchands juifs livournais. Parmi les Européens, la colonie française était la
plus anciennement installée dans la ville. Trois ans après la prise de Tunis
par les Turcs, le roi Henri III nommait en 1577 un consul de France ; le
consulat ainsi que des marchands provençaux s’établissaient dans le “Fondouk
des Français”, créant des relations commerciales entre Marseille et la Régence.
Un commerce triangulaire devait d’ailleurs naître par la suite entre Livourne,
Tunis et Marseille associant marchands
juifs et français ; les premiers bénéficiant des mêmes privilèges que les
seconds en ayant la possibilité d’emprunter leurs noms. Le consulat de France,
une des rares institutions européennes de Tunis à l’époque, enregistrait la
plupart des actes commerciaux des marchands chrétiens, juifs et andalous
(musulmans d’Espagne expulsés au début du XVIIe siècle). Tous les marchands
étrangers étaient en effet placés sous protection consulaire française en vertu
des traités de paix et de commerce accordés à la France par l’empire ottoman, à
l’exception des Anglais et des Hollandais lesquels avaient aussi leur consulat
(83).
L’inventaire des archives du consulat de
France à Tunis de 1583 à 1705 a été réalisé par l’historien Pierre Grandchamp
dans un travail monumental publié entre 1920 et 1933. Dans ces volumes, deux
mille actes environ concernent les Juifs sur un total de dix-sept mille. (84)
Paul Sebag qui en a effectué le recensement
dresse dans son ouvrage consacré aux Juifs de Tunisie, la liste de 74 noms de
familles (sans les prénoms des marchands) dont les membres se disent livournais
et sont unanimement considérés comme tels. Le patronyme De Paz y figure parmi
beaucoup d’autres noms qui sont les mêmes que ceux portés par les Juifs de la
communauté de Livourne tels Attias, Boccara, Calvo, Cardoso, castro, Costa,
Darmon, Franco, Gomez, Louisada, Lumbroso, Nunez, Pardo, Pariente, Soria, Vais,
Valensi, etc.(85).
Nous avons donc la quasi-certitude que des De
Paz étaient présents à Tunis dès le XVIIe siècle, tout en sachant que l’extrême
mobilité des familles entre les deux villes laquelle transparaît dans les
actes, ne permet pas toujours de préciser leur implantation définitive dans la
Régence. Ainsi, plusieurs marchands se déclarent présents à Tunis, mais se
disent de Livourne. Les paiements ou les remboursements de prêts stipulés à
Tunis se font toujours à Livourne à un bénéficiaire, proche parent du stipulant
; ce dernier se retrouvant parfois plus tard comme résidant à nouveau dans le
port toscan. Ceci a été montré par Toaff qui effectue de nombreux
rapprochements familiaux entre 1611, lors de l’apparition des Juifs livournais
dans les actes du consulat de France et 1686 (86). Dans le tableau de
concordance Tunis-Livourne que présente
cet auteur on ne trouve pas de marchands livournais De Paz à Tunis mais Toaff
n’a apparemment pas parcouru lui-même ces actes (87) ; sa liste est
incomplète et ne nous donne pas le nom du premier De Paz présent à Tunis pour le commerce.
Quoi qu’il en soit, les Juifs livournais de
Tunis seront assez nombreux à la fin du XVIIe siècle pour s’organiser en Nation
comme en témoigne deux actes du consulat de France :
Dans le premier, daté du 30 août 1685 et
rédigé en espagnol, un certain nombre de marchands agissant ”au nom de la
nation juive livournaise de Tunis” (la nacion ebrea livornese en tunez
), donnent une procuration à Samuel de Medina, marchand de Livourne, pour
s’occuper en cette ville, de toutes les affaires de “leur nation”. L’acte est
suivi de soixante-neuf signatures de Juifs livournais résidant tous à Tunis.
Dans le second, daté du 24 avril 1686 et
rédigé en italien, la “Nation juive livournaise” qui vient d’être frappée d’une
contribution extraordinaire, s’engage à rembourser une somme d’argent empruntée
au consul de France, somme majorée d’un intérêt de 16%. L’acte est suivi de
vingt-huit signatures (88). Lionel Lévy
qui a effectué une analyse précise de ce dernier acte, montre que la liste de
signatures contient d’une part, des noms qui disparaîtront de Livourne mais
subsisteront à Tunis ; d’autre part, des noms qui subsisteront à Livourne
mais disparaîtront de Tunis ; enfin, des noms qu’on retrouvera à Amsterdam
pour la plupart d’entre eux (89). Par ailleurs, la plupart des noms de marchands
livournais cités entre 1611 et 1616 ne se retrouvent pas dans l’acte de 1686.
Le nom De Paz ne figure pas dans cette liste
des firmes livournaises de Tunis, ce qui n’exclut pas comme le dit Lionel Lévy,
que des membres de cette famille n’y aient fait quelques opérations
commerciales (90). On a vu en effet que Paul Sebag a relevé au moins un De Paz
marchand livournais dans les actes publiés par Grandchamp, mais Lionel Lévy qui
cite Toaff ne peut nous en dire plus.
Il est d’ailleurs possible que la maison de
commerce Jacob de Paz et Ferera de Livourne, citée en 1678 (cf.supra) ait
travaillé avec Tunis. On peut en
tout cas conclure que les De Paz ne sont à priori installés de façon définitive
à Tunis qu’après 1686.
Les Juifs livournais qui ne représentaient
que quelques dizaines de familles à l’époque, avaient rejoints dans un premier
temps l’antique communauté juive de Tunis, forte de neuf à dix mille personnes.
On les appela Grâna, pluriel de gorni
qui signifiait livournais en arabe (Leghorno=Livourne).
LE SCHISME DES GRANA. LA SEPARATION
DES DEUX COMMUNAUTES JUIVES DE TUNIS (XVIIIe siècle)
D’origine européenne, les Livournais se
distinguaient par plus d’un trait des Juifs tunisiens de souche établis dans le
pays depuis l’antiquité. Ils parlaient l’espagnol ou le portugais ainsi que
l’italien, alors que les Juifs indigènes parlaient l’arabe. Ils étaient
habillés à l’européenne, portant perruque et chapeau rond, échappant à la
discrimination vestimentaire et aux différentes vexations que connaissaient
alors leurs coreligionnaires lesquels étaient soumis au statut de dhimmîs
(protégés de l’état musulman mais sans les mêmes droits ni obligations que les
musulmans). Ces derniers étaient vêtus comme les Maures, et portaient sur la
tête une calotte noire (au lieu d’une chéchia rouge pour les musulmans) et un
turban de couleur sombre. Les usages et
manières des Livournais ou Grâna
tranchaient avec ceux des Juifs indigènes ou Twânsa (tunisiens),
et ils faisaient preuve envers ces derniers d’une certaine condescendance,
voire d’un grand mépris, mal supportés. Le consul de France Saint-Gervais
disait des Juifs de Tunis à l’époque :
”ces deux corps se détestent d’une haine parfaite”(91).

FAMILLE
JUIVE TOUANSA DE TUNIS. XIXe SIECLE
(Gravure
extraite de Paul Sebag [81]
)
Au départ, les Livournais vivaient au sein du
quartier juif, la hara, dans la drîbat al-Grâna (rue des
Livournais), où était située la plus importante synagogue livournaise, appelée Shulhan
ha-Gadol (la Grande Table). Probablement dès le XVIIe siècle, des
Livournais s’installèrent dans le souk de Tunis dénommé sûq al -Filqa et
y ouvrirent des magasins spécialisés dans la vente des denrées coloniales, des
épices et des drogues. Ils finirent par être si nombreux que le souk prit le
nom de sûq al Grâna (“souk des Livournais”) (92).
La méfiance des autochtones à l’encontre des
Livournais et les incompatibilités de mœurs vont être à la source d’une
séparation de fait des deux communautés qui surviendra en 1710. Pour André
Chouraqui, les différences religieuses entre rites séphardi et oriental ont
également joué ainsi que le statut incomparablement supérieur de la femme gornïa
par rapport à la femme twânsa (93). Pour Paul Sebag, les raisons
économiques ont été plus déterminantes que les motifs d’ordre culturel et
religieux ; les Livournais étant peu nombreux et généralement plus riches que
les Tunisiens, ils auraient fini par se lasser de faire face, par les
contributions qui leur étaient imposées, à l’entretien d’une communauté où ils
ne représentaient qu’une infime minorité (94). Pour Jacques Taïeb, le schisme
n’était pas surprenant vu les nombreuses
différences socio-culturelles entre les deux communautés, mais il est curieux
qu’il soit survenu à une période relativement tardive où les Livournais
commençaient à se “ tunisifier ” (95). Enfin, d’après Lionel
Lévy, Il ne s’agit pas réellement d’une scission mais plutôt de la structuration
d’une communauté car rien ne permet
d’affirmer que les Livournais de Tunis, au XVIIe siècle, se seraient
intégrés administrativement et humainement dans la communauté tunisienne (96).
Désormais, chaque communauté avait son grand
rabbin, son tribunal rabbinique, sa maison de prière, ses écoles, sa boucherie
et sont cimetière distincts. Par contre, tous les Juifs de Tunis relevaient de
l’autorité du caïd des israélites, chargé de recouvrir l’impôt de capitation ou
jeziya ; ce chef laïc possédait également la charge de receveur général
des Finances du Bey et était toujours issu de la Communauté tunisienne.
Cette scission qui devait durer jusqu’ en
1944 est un cas unique dans toute l’Afrique du Nord ; les séfarades s’étant
intégrés sans problème dans les autres communautés indigènes y compris des
Juifs livournais dans la communauté juive d’Alger.
En 1741, devant les désertions de membres
d’un groupe à l’autre voulant s’affranchir du paiement des taxes rabbiniques à
la suite de la concurrence des boucheries livournaises et tunisiennes, les
rabbins des deux communautés furent obligés de signer un traité ou taqana.
Outre le règlement des problèmes de boucherie, cette ordonnance rabbinique
stipulait que les impôts et charges collectives imposés aux Juifs de la ville
seraient répartis entre les deux communautés dans la proportion de deux tiers
pour les Twânsa et un tiers pour les Grâna. Par ailleurs, il fut
convenu que les Juifs d’origine tunisienne ou venus des pays musulmans feraient
désormais partie de la communauté des Twânsa et que tous ceux qui
venaient des pays chrétiens seraient inclus dans la communauté des Grâna.
Cet accord était signé par le grand rabbin Abraham Taïeb pour les Tunisiens et
par le grand rabbin Isaac Lumbroso pour les Livournais. Il fut renouvelé en
1784 (97).
Ainsi, tout Juif arrivant d’un pays chrétien
entrait automatiquement dans la communauté livournaise même s’il n’était pas
passé par Livourne ; mais pour les De Paz de Tunis, le problème de leur
provenance ne se pose pas dans la mesure où au siècle précédent ils sont déjà
inscrits comme marchands livournais dans les actes du consulat de France.
LES DE PAZ DE
TUNIS AU XVIIIe siècle
Nous savons de source sûre que des De Paz
sont bien implantés à Tunis dès la première moitié du XVIIIe siècle. En effet,
nous connaissons les noms des gouvernants de la communauté juive livournaise de
Tunis en 1728, lesquels se désignaient eux-mêmes en portugais les Daianim e
Masares de la Naçao Portugueza de Tunes. Parmi eux figurait Moseh de Paz,
lequel est donc le plus ancien De Paz de Tunis porté à notre connaissance. Ces
responsables avaient envoyés une lettre rédigée en espagnol (au lieu du
portugais habituel) à leurs homologues de Livourne pour les informer du
retentissement causé à Tunis auprès du Bey par la rumeur selon laquelle un
Jacob Attias, à Livourne, aurait engrossé une esclave qu’il entendait convertir
au judaïsme. Les Masares
proposaient, pour clore l’incident, de faire face eux-mêmes au coût de
l’affranchissement de l’esclave, appartenant au Grand-Duc de Toscane.
Outre Moseh de Paz, les signataires de la
lettre sont David de Jacob Lumbroso, Isaque Franco, Simon Bocarra, Ysaque de
Jacob Coen de Lara, Yeosuah d’Aron Mendes Ossuna (98).
Grâce à cette lettre, on peut situer de façon plus précise
l’implantation de la branche De Paz de Tunis qui a du se faire entre 1686, date
à laquelle on ne trouve pas encore de De Paz parmi les chefs de familles
livournais, et 1728.
Les De Paz dans les Registres matrimoniaux de
la communauté juive portugaise de Tunis
Des archives de la communauté livournaise ou
portugaise de Tunis couvrant la période de 1710 à 1936 sont parvenues jusqu’à
nous sous la forme de deux Registres conservés à Jérusalem, l’un aux Archives
Centrales de l’Histoire des Communautés Juives, le second à l’Institut Ben-Zvi
pour l’étude des communautés juives orientales. Itshaq Avrahami en a fait une
analyse systématique dans sa thèse de doctorat publiée en 1981 en hébreu (99).
On sait par ailleurs qu’il existe (ou
existait ?) 10 Registres matimoniaux de la Communauté Juive portugaise de Tunis
datés de 1754 à 1917 dont deux (les n°2 et 5) ont été publiés en 1989 par
Robert Attal et Joseph Avivi, chercheurs à l’institut Ben-Zvi (100). Renfermant
1031 contrats de mariage ou Ketûbbot, ils sont d’un intérêt primordial
pour l’étude des familles juives livournaises de Tunis. Récemment , le registre
n°4 (1843-1854) a été retrouvé et publié par Attal au printemps 2000 (101).
Le Registre n°2 couvrant la période 1788-1824,
montre que les De Paz sont très nombreux à Tunis parmi la communauté grâna
à la fin du XVIIIe siècle puisque l’on recense entre 1788 et 1800 une
dizaine de mariages De Paz (ou De Pas d’après la transcription d’Attal)
sur un total de 216 ketûbbot, soit près de 5%. La
transcription du nom dans le texte hébraïque donne toujours “De Pas” mais
l’époux qui signe son nom en caractères latins (espagnol ou italien), l’inscrit
indifféremment “ De Paz” ou “De Pas”, suivi de la mention nobio (fiancé)
ou sposo (époux). Nous ne connaissons malheureusement pas la profession
du père, exception faite pour la profession médicale et surtout, le nom de la
mère n’est pas mentionné. Par contre, le montant de la ketûbbah en ryâl
(piastre) est indiqué, nous renseignant
précieusement sur les valeurs monétaires des dots des époux. Ce montant
comprenait la dot légale (douaire) et les sommes consenties par le mari, ainsi
que les apports de la mariée (trousseau et somme en espèces). D’après Lionel
Lévy, la valeur de la dot correspondait à un acompte sur la succession future
des parents et devrait être multipliée par huit ou dix pour évaluer la fortune
des parents, compte tenu d’une moyenne de trois enfants par foyer.
Contrairement aux Tunisiennes, les Livournaises avaient un droit dans la
succession de leurs parents et il n’était alors pas nécessaire d’équilibrer par
une dot aussi importante que l’usage la fixait chez les Tunisiens (102). Lévy
en déduit que à cette époque les Livournais de Tunis présentaient une apparence
d’aisance, voire de très grande fortune.
Pour avoir un ordre d’idée des sommes mentionnées, la somme de 18000
piastres que payèrent collectivement les chefs de famille livournais en 1821,
correspondaient au dixième de l’impôt de capitation de tous les Juifs de Tunis.

KETOUBBAH LIVOURNAISE DE TUNIS 1790 -Registren°2 (extraite de Robert Attal [100] )
Le premier mariage De Paz inscrit est celui
du remariage de Jacob de Pas fils de Mardochée de Pas le 19 juin 1788 (13 sivan
5548) avec Léa fille de Daniel Shalom. Le montant de la ketûbbah est de
1000 ryâl . Il y est inscrit : “reprend son épouse après divorce”.
Il s’agissait en fait d’un cas rare de reprise d’une épouse répudiée. Les
divorces n’étaient pas rares chez les Livournais puisque l’on trouve une
proportion de 5% sur l’ensemble des actes des deux Registres. Dans le contrat
de la ketûbbah livournaise, il est stipulé qu’il est interdit au mari
d’épouser une autre femme tant que l’épouse sera vivante et tant que durera le
mariage entre les deux époux. Au cas où le mari passerait outre, il serait tenu
de payer à l’épouse le montant inscrit dans la ketûbbah, ce qui fait que
la polygamie était inexistante chez les Livournais contrairement aux Tunisiens.
Le 10 juillet 1788, Moïse de Pas fils de
Mardochée de Pas se marie avec Sara fille de Jacob Aboccara. Le montant de la ketûbbah
est de 1431 ryâl. L’époux qui est
probablement le frère du précédent , signe en
espagnol : “ mose de mordokai de pas nobio ”, preuve que
cette langue était toujours parlée par la communauté et que les Grâna n’étaient
pas “ tunisifiés ”. 10 ans plus tard, le 11 novembre 1798,
probablement le même Moïse de Pas fils de Mardochée se remarie avec Gracia
fille de Joseph Franco. Le montant de la ketûbbah est beaucoup plus
élevé, atteignant la somme de 3234 ryâl. L’époux
signe : “ mose de mordax de pas nobio ”. Il est fait
mention sur l’acte d’un lévirat, tradition donnée par le Deutéronome qui veut
qu’une veuve sans postérité se remarie avec son beau-frère pour perpétuer le
nom du défunt. c’est à dire que Moïse de Paz avait à priori épousé sa
belle-sœur, veuve sans postérité.
Le 29 octobre 1789, un autre Moïse de Pas
fils d’Elie de Pas se marie avec Rachel fille de Hannania ben Baron. Le montant
de la ketûbbah est de 1500 ryâl.
L’époux signe : “ Moseh de Eliau de Paz Nobio ”.
Le 16 juin 1790, Mardochée de Pas fils
d’Isaac de Pas se marie avec Reine fille de Isaac Aboccara. Le montant de la ketûbbah
est de 1890 ryâl. L’époux signe cette fois en italien : “ mordexaj
di Paz nubio ”. Ce mariage ne durera que quelques années en raison du
décès du mari et Reine Aboccara se remariera en tant que veuve le 3
novembre1796 avec un autre De Pas, Jacob
fils de Mardochée de Pas, probablement le même que celui cité précédemment.
Ce dernier soit avait à nouveau divorcé
avec sa femme, soit était veuf, mais le divorce et le veuvage ne sont
mentionnés sur les actes que pour les femmes. Lors de ce deuxième mariage,
l’époux signe : “ Jacob di mordohoi de pas noibo ”. Le
montant de la ketûbbah est de 1563 ryâl. A noter que figure dans
le contrat la mention d ’un “ déchaussement ” ; c’est à dire une
cérémonie qu’on pratiquait en cas de refus du lévirat. En cas de refus du
beau-frère de “ relever ” le nom de la maison (la famille), la
veuve devant l’assistance devait lui ôter son soulier et lui cracher au visage.
La maison était appelée celle du “ déchaussée ”.(cf. Deut. XXV,
5-10).
Ce fut donc le cas pour Reine Aboccara tout
en sachant que si elle n’a pas épousé en deuxième noces le frère cadet de son
défunt mari Mardochée de Pas, elle avait
tout de même épousé un De Paz !
Le 7 septembre 1791, Abraham de Pas fils de
Elie Hay de Pas se marie avec Rachel fille de Salomon Campus. Le montant de la ketûbbah
est de 2000 ryâl. L’époux signe : “ Abraham de eliaie de paz
nobio ”.
Le 30 mai 1792 voit le mariage de la première
fille De Paz de ce registre avec Rachel
fille de Abraham Haïm de Pas, mariée à David fils de Daniel Franco. Le
montant de la ketûbbah est cette
fois beaucoup plus élevé , atteignant la somme de 4806 ryâl.
Le 30 juillet 1795, une probable sœur de
la Reine Aboccara citée plus haut,
Esther fille d’Isaac, divorcée, se marie également avec un De Pas, Isaac fils
de Aaron de Pas. Le montant de la ketûbbah est de 1303 ryâl. Les
deux sœurs Aboccara avaient donc épousé trois garçons De Paz, ces derniers probablement apparentés.
Les alliances des familles De Paz et Aboccara
étaient fréquentes à cette époque puisqu’on relève encore le mariage de
Déborah fille de Isaac Haï de Pas le 16
octobre 1796 avec Gabriel Aboccara fils de Jacob Haï. Le montant de la ketûbbah
est élevé, atteignant 3558 ryâl.
En analysant tous ces mariages, nous
constatons un nombre étonnant de chefs de famille De Paz à cette époque puisque
on en relève sept mentionnés sur une dizaine d’années. Ces Mardochée, Elie,
Isaac, Elie Haï, Abraham Haïm, Aaron, et Isaac Haï de Paz sont des personnages
nés dans les années 1730-1750.
Par ailleurs, la mortalité infantile était
certainement élevée car on ne voit que très peu de mariages de frères et sœurs
comme si la plupart n’arrivaient pas à l’âge adulte.
D’autres sources nous renseignent sur les de
Paz de Tunis à cette époque. Sous
la Révolution française, un Abraham (de)
Paz est mentionné dans un conflit qui a opposé des courtiers juifs du Bey de
Tunis à des commerçants marseillais. La concurrence commerciale venait souvent
de Marseille, et de nombreux différents étaient signalés. Dans cette affaire,
le Bey Hamouda-Pacha avait soutenu la plainte de ses courtiers Elias Attel
(Attal) et Abraham (de) Paz, dépendants de la compagnie fermière beylicale dont
les cargaisons de cuirs avaient été illégitimement soumises à la loi du maximum
(103).
NOTES ET REFERENCES
BIBLIOGRAPHIQUES
(1)
Descendants
de Juifs d'origines espagnole ou portugaise convertis au Portugal . Ils
continuèrent à pratiquer le judaïsme
dans la clandestinité au cours des XVIe et XVIIe siècles.
(2)
La
tradition familiale orale du changement éventuel de Salom en De Paz peut
remonter très loin et existe dans certaines familles. Ainsi, chez un de nos
correspondants Alfred Phillipps (De Paz) de Miami, descendants des familles De
Paz de Jamaïque et de Londres, l’histoire familiale fait remonter le changement
de nom au XIVe siècle.
(3)
Luis Suarez Fernandez , Les juifs
espagnols au moyen âge, Paris , Idées/Gallimard , 1983 , pp.223-257.
(4)
Antonio
Dominguez Ortiz , Lo Judeo Conversos en Espagna y America, madrid , ed
Istmos; Liste de Conversos cités
sur le site internet séfarade "Nahman Home Page" à l'adresse suivante
: http//home.earthlink.net/~bnahman/Conversosnames.htm. Voir aussi le site de
Jeff Malka, Sephardic Genealogy Sources, le plus vaste site web traitant
de généalogie et d’histoire séfarades avec de multiples liens dont des listes
de patronymes :www.orthohelp.com/genealogy
(5)
Communication
personnelle d’Alfred Phillipps (De Paz) dont la famille serait originaire de
Castille et aurait d’abord été nommée Alvares de Paz au XVIe siècle en France
et au Portugal, puis De Paz à Londres au
XVIIe siècle et enfin De Pass en Jamaïque au XIXe siècle.
(6)
"Nahman
Home Page". Liste de Juifs de Tolède: ...bnahman/TOLEDOhtm.htm; Liste de
Juifs de Gérone après 1391: ...bnahman/AtoZlisthtm.
(7)
Charles
Haddad de Paz, La Hara et Halfaouine content, Paris, Biblieurope , 2000
, p. 307.
(8)
Jaime Contreras y
Contreras, “ Conversos et judaïsants après 1492 :un
problème de société ” dans Les Juifs d'Espagne: histoire d'une diaspora
1492-1992, Paris, Liana Levi ed., 1992. pp. 42-50.
(9)
Encyclopedia Judaïca, (1972-1975), pp.920-921;
Anita Novinsky. " Juifs et nouveaux chrétiens du Portugal ",
dans Les Juifs d'Espagne, op. cit. , .
pp.77-82.
(10)
Gérard Nahon , " Les Sephardim, les Marranes, les Inquisitions
péninsulaires et leurs archives dans les travaux récents de I.S.Révah", Revue
des études juives, CXXXII, 1/2, 1973. pp.11-12.
(11)
Encyclopedia Judaïca. pp.194;
The Jewish Encyclopedia. (1906) , p.565; Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme
de Mahomet aux Marranes. p. 241; J.
Amador de Los Rios. Historia social, politica y religiosa de los judios de
Espana y portugal. pp.798et 804.
(12)
Anita Novinsky, op. cit. , pp.86-87.
(13)
Encyclopedia Judaïca. p.770. ; Gérard Nahon , " Communautés espagnoles
et portugaises de France", dans
Les Juifs d'Espagne...op. cit., p. 117.
(14)
Edgar Samuel , " Le crypto-judaïsme en Angleterre, 1540-1656
", dans Les Juifs d'Espagne...op. cit., p. 151.
(15)
Lionel Lévy, La Nation Juive Portugaise, Livourne,Amsterdam,Tunis,
1591-1951, Paris, L’Harmattan, 1989, p.298.
(16) Léon Poliakov, op. cit.,
pp.249-250.
(17) Anita Novinsky, " Nouveaux
chrétiens et Juifs séfarades au Brésil " , dans Les Juifs d'Espagne...op.
cit., pp.653-655.
(18) voir le site Lusaweb :
www.lusaweb.com/Genealogy/ consacré aux séfarades du Portugal.
(19) Arnold Wiznitzer, Jews in colonial
Brazil, Columbia University Press,
1960.
(20) Leonardo Senkman , "Crypto-Juifs
et séfarades en Amérique espagnole depuis l'époque coloniale jusqu'à la
formation des républiques latino-américaines" , dans Les Juifs
d'Espagne...op. cit., pp. 616-617; lire la conférence d' Eva
Alexandra Uchmany de l'Université National
de Mexico reproduite sur le site d' Halapid, société des études
crypto-judaïques, hébergée par le forum de discussion séfarade Sephardi Connect
à l'adresse suivante: www.sephardiconnect.com/halapid/welcom.html
(21)
Charles Gomes Casseres, "Les
Juifs séfarades de Curaçao" , dans
Les Juifs d'Espagne...op. cit., pp.630-631.
(22)
I.S. Emmanuel , Precious stones of the jews of Curaçao,Curacaon Jewry
1657-1957 ; voir le site Lusaweb, op.cit.
(23) Robert Cohen , "Les séfarades
des Indes occidentales britanniques", dans
Les Juifs d'Espagne...op. cit., p.596
(24) voir sur le serveur JewishGen, les
archives du forum de discussion à l'adresse
suivante:www.Jewishgen.org/databases/archives.htm (Réponse de Léonard Markowitz
sur le patronyme De Paz)
(25) Zvi Loker, "Les séfarades des
Antilles", dans Les Juifs
d'Espagne...op. cit., p.602.
(26) voir la page de David Silvera à
l'adresse: www6.pair.com/silvera/jamgen/index.html
(27) Communication personnelle d’Alfred
Phillipps dont l’arrière grand-père en
ligne paternelle est Henry de Pass mais dont le fils de ce dernier a changé de
nom en Phillipps.
(28)
Zvi Loker, op.cit.
pp.599-600.
(29)
Moshé Nes-El et Léonardo Senkman, “ Histoire des séfarades du
Mexique ”, dans Les Juifs d'Espagne...op. cit., pp. 575-580.
(30)
Voir la page de Ben Nahman.
(31) voir sur le site “ Our spanish heritage,history and
genealogy of South Texas and Northeast Mexico ” à l’adresse : www.geocities.com/heartland/Ranch/
(32)
Alan D. Corré," Les Juifs d'origine ibérique aux Etats-Unis depuis
l'installation jusqu'à nos jours " dans Les Juifs d'Espagne...op.
cit., p.561.
(33) voir le site internet d'Avotaynu,
Revue Internationale de Généalogie Juive, et sa base de données patronymique à
l'adresse: www.avotaynu.com/csi/csi-home.html. ; Malcom M. Stern , First
American Jewish Families, Baltimore, Ottenheimer Publishers, 1991.
(34) www.FamilySearch.org
(35) Gilles Veinstein, “ L’Empire
ottoman depuis 1492 jusqu'à la fin du XIXe siècle ”, dans Les Juifs
d'Espagne...op. cit., pp.363-367.
(36) Jacob Barnaï, “ Les Juifs de
Smyrne depuis l’installation jusqu'à la fin du XIXe siècle ”, dans Les
Juifs d'Espagne...op. cit., pp.394-396.
(37) Voir(20), Réponse de Mathilde Tagger.
(38) Lionel Lévy, La Nation Juive
Portugaise, op. cit., pp.196,243.
(39) Jacob M. Landau, “ Les Juifs
d’Egypte ”, dans Les Juifs d'Espagne...op. cit., pp.496-499.
(40)
Lionel Lévy, op. cit., p.243. voir aussi (24) Réponse de Ben
Nahman.
(41)
Richard Ayoun, “ Algérie et Tunisie : du XIIIe au XXe
siècle ”, dans Les Juifs d'Espagne...op. cit., pp.511-512.
(42) Lionel Lévy, op. cit., p.243.
(43) Gérard Nahon , " Communautés
espagnoles et portugaises de France", dans Les Juifs d'Espagne...op.
cit., pp.117-125.
(44)
Communication personnelle d ’Alfred Phillipps (De Pass).
(45)
www.geneanet/org.
(46)
Edgar Samuel , op. cit, pp.147-151 ; David S. Katz. "Les
Juifs d'Angleterre: entre la réadmission et l'émancipation", dans Les Juifs d'Espagne...op. cit.,
p.160 ; voir le site Lusaweb, op. cit.
(47)
www.family search.org
(48) Communication personnelle d ’Alfred
Phillipps (De Pass).
(49)
Yosef Kaplan , "La Jérusalem du Nord : la communauté séfarade
d'Amsterdam au XVIIe siècle" dans Les Juifs d'Espagne...op. cit.,
pp.192-204 ; Renata G. Fuks-mansfeld ,
"Les Juifs Séfarades des Pays-Bas du XVIIIe siècle à nos
jours" dans idem, pp.219.
(50)
Harm Selling : site à l'adresse: http://people.a 2000.nl/hselling/
(51)
Tito Benady, "Gibraltar, Minorque, Malte" dans Les Juifs d'Espagne...op. cit.,
pp.327-328.
(52)
voir (42)
(53)
Communication personnelle d ’Alfred Phillipps (De Pass).
(54)
Communication personnelle d ’Elie de Paz de Montréal dont la famille est
originaire d’Alexandrie et de Livourne.
(55)
Renzo Toaff, La Nazione ebrea a Livorno e a Pisa (1591-1700), Florence,
Ed. Olschski, 1990. Cet ouvrage est le plus complet paru à ce jour traitant des
Nations juives de Pise et de Livourne au XVIIe siècle. Voir aussi Encyclopedia Judaïca. pp.1571-1572
; Jean-Pierre Filippini , " L'
"oasis" toscane " dans Les
Juifs d'Espagne...op. cit., pp.306-307.
(56) Jean-Pierre Filippini , op. cit. ,
pp.307-309.
(57)
Lionel Lévy, op. cit., p.242, 298. Lionel Lévy ne cite pas ses
sources concernant cet Abram de Paz de 1603. Il ne figure pas dans la liste des
chefs de famille de Pise établie par Toaff pour les années 1591-1642.
(58) Renzo Toaff, op. cit., pp.
63-64.
(59) Ibid, pp. 73,442,445.
(60) Encyclopedia Judaïca. op. cit.
Lionel Lévy, op. cit., pp.242.. ;
Jean-Pierre Filippini , op. cit. , pp. 309-317.
(61)
Lionel Lévy, La Communauté juive de Livourne, Paris, L'Harmattan
, 1996. pp.43- 48 ; Jean-Pierre Filippini , " Les Juifs d'Afrique du Nord
et la communauté de Livourne au XVIIIème siècle "dans Les Relations
intercommunautaires juives en Méditerranée occidentale XIIIe-XXe siècles, Paris,
CNRS, 1984 , pp.60-69.
(62) Léon Poliakov, op. cit.,
p.252.
(63) Jean-Pierre Filippini , "Les
négociants juifs de Livourne au XVIIIe siècle" , Revue des études
juives, CXXXII, 3, 1973, p.672.
(64) Jean-Pierre Filippini , "Une
famille juive de Livourne au service du
Roi de france au XVIIIe siècle: Les Calvo de Silva", Revue des
études juives, CXXXVIII, 1/2, 1979, pp.255-265.
(65) Voir l’index des noms chez Renzo
Toaff, op. cit., p.709. ; Lionel Lévy, La Nation Juive Portugaise,
op. cit., pp. 242-243.
(66) Renzo
Toaff, op. cit., p.157.
(67) Ibid, pp. 447-454,
463-465.
(68) Lionel Lévy, La Nation Juive
Portugaise, op. cit., pp. 321-322.
(69) Renzo
Toaff, op. cit., . p.139. ; Lionel Lévy, La Nation Juive
Portugaise, op. cit., p.272.
(70) Renzo
Toaff, op. cit., p. 461.
(71) Ibid, p. 665.
(72) Ibid, p. 466.
(73) Ibid, p. 328.
(74) Ibid, pp.175,179, 385,
459, 467, 696.
(75) Ibid, pp. 459, 464, 467.
(76) Ibid, pp. 336-337, 355.
(77) Ibid, p. 267.
(78) Lionel Lévy, La Nation Juive
Portugaise, op. cit., p. 323-325.
(79) Communication personnelle d ’Elie de
Paz. Voir (54).
(80) Renzo
Toaff, op. cit., pp.121-122.
(81) Paul Sebag , Histoire des Juifs de
Tunisie. , Paris , L'Harmattan , 1991, p.82.
(82)
Paul Sebag , Tunis au XVIIe siècle. Une cité barbaresque au temps de
la course., Paris , L'Harmattan, 1989, pp.54-55.
(83) Ibid., p.55. ; Minna
Rozen , "The Leghorn merchants in Tunis and their trade with
Marseilles at the end of the 17th century" dans Les Relations intercommunautaires juives en
Méditerranée occidentale XIIIe-XXe siècles, Paris, CNRS, 1984 , pp.51-59.
(84) Pierre Grandchamps , La
France en Tunisie au XVIIe siècle. Inventaire
des Archives du Consulat de France à Tunis de 1583 à 1705., Tunis,
1920-1933, 10 vol. Ouvrage fondamental que nous n’avons pas encore eu
l’occasion d’avoir entre les mains.
(85) Paul Sebag , Histoire des Juifs de
Tunisie, op. cit., pp. 81-82.
(86) Renzo
Toaff, op. cit., pp.467-471,
cité par Lévy, La communauté juive de Livourne, op. cit.,
p.79. Lionel Lévy, La Nation Juive Portugaise, op. cit., p.66.
(87)
Une liste des marchands livournais de Tunis apparemment incomplète lui a
été communiqué par le chercheur israélien Itshak Avrahami. Jacques Taïeb a lui
parcouru l’ouvrage de Grandchamps et donne le nom du premier Livournais
mentionné à Tunis, un certain Joseph Crudy le 16 septembre 1609. Voir Jacques
Taïeb, “ Les juifs livournais de 1600 à 1881 ”, dans Histoire
communautaire, Histoire plurielle, la communauté juive de Tunisie,
Tunis, Centre de Publication Universitaire, 1998, pp. 153-164.
(88)
Paul Sebag , op. cit., p.82.
(89)
Lionel Lévy, La Nation Juive Portugaise, op. cit., pp.302-303.
(90)
Ibid, p.243.
(91) Paul Sebag , Tunis au XVIIe siècle,
op. cit., p. 54, 66.
(92)
Paul Sebag , Histoire des Juifs de Tunisie, op. cit.,
p.83.
(93) André Chouraqui , La saga des
Juifs en Afrique du Nord , Paris,
Hachette, 1972 , pp.122-123.
(94) Paul Sebag , op. cit. , p.96.
(95) Lionel Lévy, op. cit.,
pp.65-67.
(96) Jacques Taïeb, “ Les juifs
livournais de 1600 à 1881 ” , op. cit., pp. 157-158.
(97) Robert Attal , "Autour de la
dissension entre Touansa et Grana à Tunis" , Revue des
études juives, CXLI, 1/2 ,1982, p.224.
(98) Lionel Lévy, op.
cit., p.141.
(99) Itshak Avrahami , La Communauté Portugaise
de Tunis et son Mémorial , Ramat Gan , Université
Bar Ilan , 1981-2, 2 vol. (hébreu). Sa
thèse fut publiée
plus tardivement en 1997 : Itshaq Avrahami, pinqas haqèhila hayéhudit
haportugesit betunis (en hébreu, sommaire en français) [ le mémorial de la
communauté juive portugaise de Tunis ] , Lod, Orot yahdut hamagreb,1997, 291p.
plus 49 p. en français.
(100) Robert Attal et Joseph Avivi , Registres
Matrimoniaux de la Communauté Juive Portugaise de Tunis aux XVIIIe et
XIXe siècles , Oriens Judaïcus, Series IV, Vol II, Jérusalem , Institut
Ben-Zvi ,1989.
(101) Robert Attal et Joseph Avivi , Registre
Matrimonial de la Communauté Juive Portugaise de Tunis (1843-1854) ,
Oriens Judaïcus , Series IV, Vol IV, Jérusalem , Institut Ben-Zvi , 2000.
(102) Lionel Lévy, La Nation Juive
Portugaise, op. cit., p. 176.
(103) Juliette Bessis, Maghreb, la
traversée du siècle , Paris, L’Harmattan , 1997 , p.293.

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