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samedi 23 septembre 2017

Les Juifs en Normandie


Extraits de la Maison Sublime
BCH


Le royaume juif
L' implantation juive en Normandie remonte à l’époque gallo- romaine :

        • Des populations juives sont arrivées à Rouen avec le colonisateur romain, aux tous premiers siècles de notre ère.
        • Le quartier juif se trouvait en plein coeur du castrum romain, à l'ouest du cardo (l'actuelle rue des Carmes) et au nord du decumanus (l’actuelle rue du Gros Horloge), il occupait une surface de 3 ha, soit le tiers de la cité gallo-romaine.
        • Le cimetière juif, situé au nord entre la rue Verte et la rue Saint-Maur, date de la même époque.

Longtemps, la cohabitation des juifs et des chrétiens en France s’est plutôt bien passée. Reconnue et protégée par le pouvoir, la communauté juive dispose de droits économiques étendus, y compris celui de posséder des terres.
Jacob bar Jequthiel de la ville de Rodom se rend à Rome en 1007 et obtient du pape qu’il arrête la persécution engagée par le roi Robert le Pieux contre les juifs de France.Les rois carolingiens place un haut dignitaire juif à la tête de chacune des grandes unités  du royaume : un roi des juifs - Rex judaeorum - à Narbonne pour  la Septimanie et à Rouen pour la Neustrie ; un maître des juifs - Magister judaeorum - à Mayence pour l’Austrasie.

Ce dignitaire dirige les affaires des communautés placées sous sa juridiction et les représente dans leurs relations avec le roi et ses vassaux. Après la conquête des Vikings, reconnus par le roi de France comme ses vassaux par le traité de Saint-Clair-sur-Epte conclu en 911, les premiers ducs de Normandie s’appuyent, eux aussi, sur les juifs pour assurer le développement de leur nouveau territoire.

En 1007 toutefois, les relations se dégradent. Le roi de France convoque des responsables juifs pour les enjoindre de se convertir : « Retournez à notre loi parce qu’elle est plus juste que la vôtre », dit-il. « Si vous refusez, je vous massacrerai par l’épée. » Refusant l’ordre de trahir la Torah de Moïse et de changer la religion du Seigneur, les juifs sont massacrés et leurs biens saisis. D’autres s’immolent plutôt que d’accepter le baptême. Le duc Richard II de Normandie participe activement à cette persécution, ayant le même besoin que le roi Robert d’asseoir son autorité.

Le rayonnement du judaïsme normand médiéval
Au Moyen Age, l’influence de la communauté juive rouennaise était considérable. Ainsi, en 1131, lors du schisme qui l’opposa à Anaclet II, le pape Innocent II vint à Rouen pour élargir ses soutiens. Le roi d’Angleterre, Henri 1er Beauclair, l’y « honora de présents, non seulement de sa part personnelle mais aussi de la part des nobles, et même en plus de celle des juifs ».
Le Grand Mahazor conservé au musée historique juif d'Amsterdam. Cet ouvrage liturgique exceptionnel par la qualité de ses enluminures est vraisemblablement sorti de l'atelier rouennais de Cresbia.C’est dire si les juifs de Rouen pouvaient influer sur la reconnaissance du pape par les juifs d’Europe occidentale. Au point d’ailleurs que, dix ans plus tard, Pierre le Vénérable crut nécessaire de préciser que le Messie annoncé par les juifs ne saurait évidemment s’incarner dans « ce roi qu’un certain nombre d’entre vous prétendent avoir à Narbonne et que d’autres prétendent avoir à Rouen ».

De même, lorsqu’il conquit l’Angleterre en 1066, Guillaume le Conquérant emmena des juifs de Rouen à Londres pour y fonder une communauté sœur, qui ne devint que peu à peu autonome. Ainsi, la chartre de 1190, promulguée à Rouen, concernait-elle les juifs d’Angleterre et de Normandie. Et ce n’est qu’en 1199 qu’a été créé le « presbytérat de tous les juifs de toute l’Angleterre ». Un fils de Rabbi Yossi, directeur de l’Ecole de Rouen, fondera à Londres en 1150 la Scola judaeorum et un petit-fils deviendra en 1207 grand rabbin d’Angleterre.

Beaucoup de règles en vigueur dans les communautés juives d’Europe occidentale résultaient de synodes tenus à Rouen. Ainsi en allaient-ils des règles applicables dans les écoles rabbiniques, et de celles, dites des « maris absents », qui étaient applicables aux maris obligés, pour raison professionnelle, de s’absenter longtemps de chez eux.

Quant aux œuvres produites par les maîtres de l’Ecole de Rouen, elles eurent un retentissement considérable à travers l’Europe, qu’il s’agisse de l’Exode d’Abraham Ibn Ezra, du Grand Mahazor  illustré par Cresbia ou des tossafoth de Menahem Vardimas. Et, grâce à l’invention de l’imprimerie, la version du Talmud de Babylonie rédigée par Simson de Chinon assurera pendant longtemps au savoir talmudique des juifs de Normandie une prééminence dans toutes les écoles d’Europe centrale et orientale.


La montée des persécutions

Robert Courteheuse, successeur de Guillaume le Conquérant (mort en 1087), décide de participer à la première Croisade lancée par le pape Urbain II, laissant en gage la Normandie à son frère Guillaume le Roux. La ferveur de ses Croisés ne tarde pas à se tourner contre les juifs, accusés eux aussi d’être des « ennemis de Dieu ».

En septembre-octobre 1096, le Clos-aux-juifs rouennais est envahi et ses habitants massacrés. Des chroniqueurs contemporains comme Hugues de Flavigny ou Sigebert de Gembloux confirment que des pogroms comparables ont eu lieu un peu partout en France et en Allemagne, à Metz, Trèves, Cologne, Mayence, Prague et Ratisbonne.

Dans de nombreuses villes, dont Rouen, le départ de la première Croisade fut marqué par un pogrom contre les juifs et par la destruction de leurs lieux de culte.En 1098 ou 1099, les juifs de Rouen qui ont échappé au massacre supplient le roi Guillaume le Roux, qui assure l’intérim de son frère Robert Courteheuse, d’accepter que les convertis de force reviennent à leur foi originelle. Ce que le roi accepte volontiers... moyennant finances.

Le rattachement de la Normandie à la couronne de France en 1204 ne modifie guère dans l’immédiat la situation des juifs rouennais. Soucieux de préserver l’autonomie de son royaume, Philippe Auguste reste en effet relativement insensible aux exhortations du pape Innocent‐III qui le pousse à dénoncer la culpabilité des juifs. Conformément à sa politique de respect des traditions locales, il s’efforce de garantir aux juifs rouennais les protections et privilèges qu’ils tenaient de la période ducale : l’obligation imposée aux juifs de porter un signe vestimentaire distinctif n’est pas appliquée.

Les successeurs de Philippe Auguste sont davantage sensibles aux pressions de l’Église. Durant cette période, les juifs de Rouen sont plus ou moins épargnés par ces exactions. Si le concile régional tenu à Rouen en 1231 leur impose finalement le port de vêtements distinctifs et d’un insigne spécial, le port réel de cet insigne n’est attesté qu’après 1269. Ce traitement privilégié doit beaucoup à l’archevêque Eudes Rigaud, ami de Saint-Louis.


La fin du judaïsme normand médiéval

Sous le règne de Saint-Louis (1234-1270), les persécutions contre les juifs s’intensifient et se poursuivent avec ses successeurs, Philippe III et Philippe le Bel, en raison des besoins financiers croissants qu’occasionnent les guerres contre l’Angleterre et la Flandre.
La prétendue culpabilité des juifs a été souvent invoquée par les chrétiens pour justifier leurs persécutions. A preuve ce vitrail provenant de l'église Saint-Eloi de Rouen (La chrétienne engage sa robe au juif Jonathas)En 1276, l’Échiquier normand oblige les juifs à établir leur résidence dans les villes, sans doute pour faire respecter l’obligation imposée par Saint-Louis, en 1269, de porter la rouelle, un cercle jaune en velours ou en toile cousu sur le devant et le dos du vêtement. Cette interdiction d’habiter la campagne contribue à grossir la population de Rouen.

À la fin du XIIIe siècle, la communauté juive rouennaise conserve une position éminente bien que menacée. C’est ainsi que l’un de ses membres, nommé Calot, est désigné par Philippe le Bel comme procurateur des communautés juives du royaume. Il est notamment chargé de percevoir, pour le compte du roi, la taille prélevée sur les juifs, de plus en plus indispensable à l’effort de guerre, et plus généralement de répondre auprès du roi des affaires juives.

Dans les dernières années du XIIIe siècle, le quartier juif de Rouen se gonfle de nombreux réfugiés venus, soit d’Angleterre, soit des villages normands. Désormais, les juifs de Rouen n’échappent plus aux dures lois imposées à leurs coreligionnaires des autres régions, qu’il s’agisse de taxes - la taille levée en 1282 sur les juifs de France atteignait 60 000 livres -, de restrictions d’activités et, au final, de l’expulsion décidée en 1306.

1307 marque la fin du judaïsme rouennais médiéval en tant que communauté. Expulsés de la ville, les juifs rouennais perdent à jamais leurs droits de propriété sur le quartier juif, vendu à la ville, et sur les terres disséminées dans toute la banlieue.

En 1269, Saint-Louis oblige les juifs à porterla rouelle.En 1306, Philippe le Bel décide d’expulser tous les juifs de France et de réquisitionner leurs biens.

Le « miracle » de la double découverte

La judéité normande est une découverte récente. Elle remonte aux recherches d’un historien épigraphiste américain, Norman Golb, publiées en avril 1976 à Tel Aviv.
Ayant pu étudier à Cambridge des manuscrits hébraïques en provenance de la gueniza (« dépôt sacré ») de la synagogue du Caire, il relève à une trentaine de reprises dans ces documents les lettres RDWM qui désignent une ville française.
Les chercheurs qui l’avaient précédé y avaient vu tantôt Troyes, tantôt Rouen, tantôt autre chose. Lui y voit la transcription en hébreu de Rodoma, le nom médiéval de Rouen, qui dérive par déformation phonétique de son nom latin Rothomagus, lequel rappellerait le dieu gaulois de l’amour Roth.
Le retour fréquent de ce nom lui fait prendre conscience de l’importance de la ville dans la mémoire juive, importance que confirme le texte de Pierre le Vénérable cité plus haut.
Et Norman Golb conclut de ses recherches à l’existence d’une yeshiva (« école rabbinique ») sous l’actuel palais de justice de Rouen, ancien siège du Parlement de Normandie. C’est un édifice de style Renaissance, dont la construction a débuté en 1500. Il est situé sur la rue aux juifs. De l’autre côté de la rue ont été découverts au XIXe siècle les restes d’une synagogue, d’où l’intuition de l’historien.
Le nom de la rue vient de ce qu’à cet endroit, à l’époque romaine, se tenait le quartier juif de la ville, vicus judaeorum. Il était à l’ouest du cardo (axe nord-sud), aujourd’hui la rue des Carmes, et au nord du decumanus (axe est-ouest), aujourd’hui la rue du Gros-Horloge.


Par un hasard quasi-miraculeux, des terrassiers découvrent en août 1976, sous la cour du palais de justice, une vaste cavité d’environ 10 mètres sur 15, avec des murs d’élévation de 1,30 mètre d’épaisseur. Alertés, les archéologues identifient très vite le rez-de-chaussée d’une grande maison romane construite vers 1100, juste après la première croisade et les massacres de juifs qui l’ont accompagnée, y compris à Rouen.
Maison Sublime de Rouen, base de colonne avec lion renversé à deux corps et une tête - photo : Eliot-Rioland, 2005De nombreux graffiti en hébreu figurent sur les pierres. Plusieurs évoquent un verset du Livre des Rois : « Que cette maison soit sublime (pour l’éternité) ». D’où le nom donné aujourd’hui à l’ensemble archéologique (sa restauration fait l'objet en 2016 d'une souscription publique à l'initiative de la Fondation du Patrimoine).
On y voit aussi quelques pierres sculptées, dont un lion à double corps qui pourrait rappeler le lion de Judas et un ensemble avec dragon et vipère, peut-être une allusion au psaume 90 de la Bible (« tu marcheras sur la vipère et le scorpion / tu écraseras le lion et le dragon »). Une nouvelle découverte va suivre en 1982, de l’autre côté de la rue : sans doute les restes de la demeure d’un notable juif.
Ces découvertes archéologiques, tout comme les travaux de l’historien Norman Golb, confirment l’importance de la communauté juive rouennaise jusqu’à la fin du Moyen Âge.
Aux XIe et XIIe siècles, à une époque de grande effervescence spirituelle, tant dans le monde chrétien (Abélard…) que dans le monde musulman (Averroès…), l’école rabbinique de Rouen est un centre réputé d’études hébraïques. Elle instruit quelques dizaines d’étudiants et reçoit des professeurs qui ont nom Rashbam, petit-fils de l’illustre exégète Rachi de Troyes (1040-1105) ou encore Ibn Ezra, un Andalou qui va contribuer à faire connaître la culture arabe dans l’Europe médiévale.

Une communauté florissante et meurtrie

Ne nous arrêtons pas sur cet instantané trop rose. Comme toutes les communautés juives d’Occident, celle de Rouen est périodiquement victime de violences plébéiennes.
Il suffit d’une épidémie ou d’un accident inhabituel pour que soient lancées des accusations contre le « peuple déicide ». Des bandes armées vont alors piller et tuer les juifs malgré les injonctions des évêques et des seigneurs attachés à leur sécurité.
On relate de semblables épisodes en 1007 mais les plus graves surviennent à l’occasion de la première croisade quand beaucoup de gens simples se demandent pourquoi ils iraient combattre les infidèles en Terre Sainte alors qu’ils en ont à leur portée.
La Maison Sublime atteste qu’aussitôt après ces massacres, les juifs de Rouen ont pu reconstruire leurs maisons et leurs lieux de culte. En 1204, Philippe Auguste annexe définitivement la Normandie au royaume de France. Les persécutions reviennent au long du XIIIe siècle, dans une atmosphère de grande méfiance à l’égard des juifs.Louis IXimpose à ceux-ci le port de la rouelle, une étoffe de tissu jaune destinée à les identifier.
Enfin, en 1306, son petit-fils Philippe le Bel croit pertinent de les chasser afin de s’emparer de leurs biens comme il l’a déjà fait avec les Templiers. Il va très vite s’apercevoir de son erreur, les juifs n’étant plus là pour faire fructifier leur capital. Son fils Louis X le Hutin va les rappeler et ils seront à nouveau expulsés en 1394.
À Rouen, c’en est momentanément fini de la présence juive au XIVe siècle avant que ne se réinstallent dans la cité normande, à la Renaissance, quelques juifs chassés d’Espagne. Le « royaume juif » est déjà, à cette date, tombé dans l’oubli.
André Larané
Publié ou mis à jour le : 2016-06-30 12:10:43






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