Albert Kahn, le banquier philanthrope à la recherche d'un monde de paix
Animé d’une insatiable curiosité, Albert Kahn – de son vrai nom Abraham Kahn – consacra une grande partie de sa vie à étudier les cultures du monde pour dessiner un projet humaniste et visionnaire : les Archives de la Planète. À l’occasion de l’exposition « Choisir la paix – Le combat d’Albert Kahn » organisée cet automne par le musée départemental Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt, nous vous proposons de découvrir la trajectoire de ce mécène hors du commun.
De Marmoutier à Paris
Albert Kahn naît dans une famille juive, le 3 mars 1860, à Marmoutier, petit village d’Alsace, où son père était marchand de bestiaux. Il fréquente l’école juive de Marmoutier et passe sa bar-mitzva à 13 ans. Venu seul à Paris, à l’âge de 16 ans, après le décès de sa mère (son père restera à Marmoutier), il commence par travailler dans un atelier de confection, rue du Faubourg Montmartre. C’est à cette période qu’il change son nom d’Abraham en Albert.
Le banquier qui voulait comprendre le monde
Deux ans plus tard, il entre comme coursier à la Banque Goudchaux, petite banque d’affaires. Il est curieux de tout, pose beaucoup de questions sur le monde de la finance et comprend vite. À la suite d’un pari avec son patron, il engrange des gains conséquents. En quelques années, il deviendra l’un des associés, puis en prendra la direction et fondera sa propre banque à l’âge de 38 ans !
En parallèle, pendant ces années, il reprendra ses études pour passer le baccalauréat « accompagné » par le philosophe Henri Bergson, avec lequel il tissera des liens d’amitié indéfectibles. Mais il ne veut pas se contenter d’être un banquier et d’amasser une fortune. Il cherche un projet qui transcende sa vie.
Kahn est curieux de tout, comprend vite, et pose beaucoup de questions sur le monde de la finance
Les bourses Autour du Monde et les Archives de la Planète
C’est au cours d’un voyage autour du monde qu’il aura sa première idée : les bourses Autour du Monde. Il décide de financer le voyage de jeunes géographes dans différents pays en leur faisant la recommandation suivante :
« Oubliez ce que vous avez appris. Tout ce que je vous demande, c’est de voyager les yeux grands ouverts ». Il considère, en effet, que rien ne remplace le contact direct pour comprendre les peuples face à la connaissance livresque.
Constatant que le monde est en pleine mutation, compte tenu des nombreuses inventions qui le bouleverseront (chemin de fer, téléphone, automobile, industrialisation…), Albert Kahn lance un projet grandiose : constituer « les Archives de la Planète » afin de garder des traces d’un monde avant qu’il ne disparaisse.
Sous la houlette du géographe Jean Brunhes, des opérateurs partiront pendant des années et filmeront des scènes de rue, des cérémonies, des marchés, des mariages… Ils prendront des photos de lieux d’habitation, de paysages, d’œuvres d’art, de fêtes africaines, d’autochtones en costumes traditionnels… pour aboutir à une collection unique de 72 000 autochromes et 183 kilomètres de films.
Le pacifiste face à la guerre
Mais pour Albert Kahn, qui est pacifiste, la guerre de 14-18 est un cruel démenti. Obligé d’interrompre les voyages autour du monde, il enverra les opérateurs faire des reportages dans les tranchées afin de montrer l’horreur de cette guerre. En 1918, il publie
« Des droits et des devoirs des gouvernements » dans lequel il interpelle les différents dirigeants. Il veut leur rappeler les responsabilités dont ils sont investis afin de maintenir une paix durable. Il est convaincu que les tensions naissent d’un défaut de communication ou de coopération entre les nations. Pour lui, tous les pays devraient parvenir à une conscience universelle, capable de juguler intolérance, égoïsme et incompréhension
Le jardin du monde réconcilié à Boulogne-Billancourt
Albert Kahn habite à cette époque un hôtel particulier à Boulogne-Billancourt et aménage les quatre hectares de terrain qui l’entourent, à l’image du monde réconcilié dont il rêve. On y trouve un jardin anglais, un jardin à la française, un jardin japonais, une serre tropicale, et une forêt bleue ressemblant à des forêts vosgiennes. Il organise chez lui des rencontres le dimanche après-midi au cours desquelles il reçoit des personnalités internationales pour échanger des idées sur le pacifisme.
Passionné par le Japon, ouvert sur le monde, il a toujours gardé des liens très forts avec son village natal, allant même jusqu’à mettre à la disposition de son ancien instituteur son ancienne maison.
Il a consacré son énergie, sa fortune, sa vie personnelle à la réalisation de ses projets utopistes et grandioses
La fin tragique d'un utopiste
Alors qu’Albert Kahn a consacré son énergie, sa fortune, sa vie personnelle (il ne s’est pas marié) à la réalisation de ses projets utopistes et grandioses, il est touché de plein fouet par la crise boursière de 1929. Ruiné, il doit céder ses biens.
En octobre 1940, il ira se faire enregistrer comme juif au commissariat de Boulogne sous le numéro « 58 582 ». Traumatisé par cette humiliation, il décède en novembre 1940, seul, ruiné, malade, dans la chambre qu’on lui a laissée au rez-de-chaussée de son hôtel particulier, vidé par les huissiers. Tout au long de sa vie, Albert Kahn est resté modeste et discret.
Il ne voulait jamais être pris en photo et avait gardé un mode de vie spartiate. Surtout, malgré les guerres qui l’ont traumatisé, il était porté par un universalisme sans faille.
© Anna Landau. © JBCH Septembre 2026
Exposition « Choisir la paix – Le combat d’Albert Kahn » au Musée départemental Albert-Kahn, Boulogne-Billancourt.
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