Éteignez les feux !
I
l y a d'abord le feu qui ne ment pas, celui qui dévore en ce moment même la Gironde entre le Cap Ferret et Bordeaux, celui qui a déjà rayé de la carte plus de cent mille hectares à l'échelle nationale et jeté sur les routes environ deux cent vingt mille personnes rien que dans ce département.
Deux mille sept cent cinquante pompiers, dix-huit avions, mille cinq cents militaires : la France entière est mobilisée, et pourtant elle ne suffit plus.
Alors l'Europe est venue, comme elle sait encore parfois le faire : un Dash allemand baptisé « Hexe 1 » décollé du Harz, coordonné depuis la chancellerie de Berlin ; le mécanisme de protection civile de l'Union activé, la Commission jouant les chefs d'orchestre.
L'Espagne, elle aussi à genoux devant ses propres brasiers à Madrid, envoyant malgré tout ses moyens ; et la Grèce, le Portugal, Israël, ce petit pays qui sait ce que veut dire brûler seul et qui n'oublie jamais d'aider ceux qui, un jour, l'ont aidé.
C'est peut-être la seule chose qui fonctionne encore sans arrière-pensée : des avions qui traversent des frontières pour éteindre le feu du voisin, sans référendum, sans meeting, sans caméra qui s'attarde. Cela devrait nous faire honte, à nous qui parlons tant d'Europe et qui la pratiquons si peu.
Le feu qu'on a laissé couver
Mais le vent politique attise autre chose que les flammes de Gironde. Il y a le feu qu'on a laissé couver par idéologie plutôt que par négligence : ces citernes qu'on a refusé d'installer, ces coupures forestières qu'on n'a pas creusées, au nom d'une écologie devenue dogme plutôt que science, où le nid d'un oiseau protégé pèse plus lourd dans la balance administrative que le village entier qu'il faudra évacuer trois étés plus tard.
Ce n'est pas l'écologie qui est en cause : elle est nécessaire, elle est même vitale. C'est sa capture par un entrisme militant qui a fini par confondre la protection du vivant avec l'obstruction systématique de toute prévention.
On a sanctuarisé la forêt jusqu'à la rendre incapable de se défendre elle-même. Le résultat est là : des cadavres de tous les animaux sauvages que certains voulaient sauver, sous forme de fumée noire au-dessus de Bordeaux.
Le troisième feu, allumé sciemment
Et puis il y a le troisième feu, le plus dangereux parce qu'il est allumé sciemment : celui de la vie politique française elle-même. Ce que la droite extrême et la gauche extrême partagent, au-delà de tout ce qui les oppose en façade, c'est un mépris identique pour l'objet qu'elles prétendent vouloir sauver : cette construction lente, patiente, imparfaite mais précieuse qu'on appelle l'Europe.
Il a fallu quatre-vingts ans pour ériger sur les ruines de 1945 un continent qui avait appris à faire circuler des avions bombardiers d'eau plutôt que des divisions blindées.
Cela, on peut le brûler en un mandat, si on y met la volonté. Car ce qu'ils veulent, au fond, sous les habits différents qu'ils portent, c'est le pouvoir nu, celui qui permet de désigner l'ennemi intérieur, celui qui autorise à disposer, un jour, de la force de dissuasion nucléaire française, ce bouton dont la seule évocation devrait inspirer une prudence que l'époque a perdue.
Ils se déchireront sur l'immigration, transformée en totem plutôt qu'en politique publique pensée. Ils se déchireront pour capter, chacun à sa manière, l'argent des Français : les uns en promettant de le redistribuer par décret, les autres en promettant de le garder par la fermeture des frontières, sans que ni les uns ni les autres n'expliquent vraiment comment on finance quoi que ce soit dans un pays déjà endetté jusqu'au cou.
S'attacher au mât
Vous n'êtes pas pompier, direz-vous, et c'est vrai au sens propre. Mais au sens de ce que l'on écrit depuis des années, on l'est justement, celui qui alerte, qui documente, qui refuse la sidération complaisante.
Le 27 avril 2027 n'est pas si loin. Les urnes trancheront, comme elles le font toujours, avec cette brutalité tranquille des démocraties qui ne demandent la permission à personne.
Mais entre aujourd'hui et ce jour-là, il y aura des mois de sirènes, au sens propre, celles des pompiers qui continueront de sillonner un pays qui brûle chaque été un peu plus tôt et un peu plus fort; et au sens figuré, celles des tribuns qui promettront le salut en échange d'un renoncement à juger par soi-même.
Ulysse ne s'est pas bouché les oreilles comme ses compagnons : il a voulu entendre, mais il s'est fait attacher au mât, pour que le chant ne devienne pas commandement.
C'est peut-être la leçon la plus utile pour les mois qui viennent : écouter tout le monde, ne se laisser détacher par personne. La véritable Res Publica, la chose commune, ne se construit ni dans l'incendie ni dans la sidération devant l'incendie, mais dans cette obstination un peu têtue à vouloir, malgré tout, retenir le bateau sur sa route.
C'est un travail de mémoire autant que de vigilance : se souvenir que ce qui a mis quatre-vingts ans à se bâtir peut se défaire en une saison, comme une forêt qu'on croyait éternelle et qui n'était, comme toute chose humaine, que provisoirement à l'abri du feu.
Soyez républicains. Soyez vigilants. N'écoutez jamais les sirènes qui savent si bien chanter pour vous séduire, vous enchanter pour mieux vous enchaîner.
— J.-B.
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