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vendredi 20 février 2026

Le texte de la semaine : Mishpatim. JBCH N° 2602 - 886

Après "Eloim", on établit des Lois pour les hommes. À première vue, Parashat Mishpatim pourrait sembler austère. Après l’éclair du Sinaï et la solennité des Dix Paroles, le texte plonge dans une longue série de lois civiles : dommages et intérêts, responsabilité du gardien, protection de l’étranger, interdiction de corrompre le juge. Pourtant, c’est précisément là que se joue l’essentiel. La révélation cesse d’être une expérience mystique pour devenir un projet de société.







« Voici les lois que tu placeras devant eux » (Exode 21,1). Le verset est sec, presque administratif. Mais il marque un tournant : la transcendance descend dans le tribunal. La Torah affirme que la spiritualité ne flotte pas au-dessus du monde ; elle s’incarne dans les contrats, les litiges, la protection des faibles. Le Talmud résumera cette exigence d’un principe devenu classique : « Quand entre Adar, on augmente la joie », mais ici, dans Mishpatim, on pourrait dire : quand entre la révélation, on augmente la justice.







Le texte insiste sur la dignité humaine, y compris dans un contexte antique brutal. Il encadre l’esclavage au point d’en réduire la durée et d’en humaniser les conditions. Il met en garde : « Tu n’opprimeras pas l’étranger, car vous avez été étrangers en Égypte » (Exode 22,20). Cette phrase, répétée sous diverses formes dans la Torah, est un rappel constant de la mémoire historique comme fondement moral. L’expérience de la vulnérabilité devient la source d’une éthique politique.


Dans l’Israël d’aujourd’hui, ces mots résonnent avec une intensité particulière. L’État juif est né d’une mémoire d’exil et de persécution. La tension permanente entre sécurité et droits individuels n’est pas une abstraction académique ; elle est quotidienne. Les débats sur la réforme judiciaire, sur la place de la Cour suprême, sur l’équilibre des pouvoirs, renvoient à la question centrale de Mishpatim : qui garde les gardiens ?





Le texte biblique pose un cadre clair : « Tu ne pervertiras pas le droit ; tu ne favoriseras pas le pauvre dans son procès, ni n’honoreras le puissant » (Exode 23,3.6). La justice ne doit céder ni à l’émotion sociale ni à la pression politique. Dans un pays confronté au terrorisme, aux guerres asymétriques et aux fractures internes, cette exigence d’impartialité devient un défi quotidien. Les opérations militaires sont scrutées par les tribunaux, les décisions gouvernementales contestées devant les juges. Certains y voient une entrave ; d’autres, la preuve d’une démocratie vivante. Mishpatim rappelle que la loi n’est pas un obstacle à la souveraineté, mais sa condition.




Le texte va plus loin encore. Il traite de responsabilité indirecte : si ton bœuf encorne le voisin, tu es comptable des dégâts. Transposé au monde contemporain, cela évoque la responsabilité de l’État face aux actes commis en son nom. Dans un contexte régional instable, chaque décision militaire, chaque riposte, chaque retenue, porte un poids moral et juridique. La Torah ne nie pas la nécessité de se défendre ; elle exige que la force soit encadrée.


Au cœur de la paracha, un moment décisif : le peuple répond « Naassé venishma » — « Nous ferons et nous comprendrons » (Exode 24,7). C’est l’acceptation d’un pacte civique avant même d’en saisir toutes les implications. La formule est souvent citée comme l’acte fondateur de l’engagement collectif juif. Dans la société israélienne actuelle, fragmentée entre sensibilités religieuses, laïques, nationalistes ou libérales, la question demeure : existe-t-il encore un « nous » capable de dire « nous ferons » ensemble ?

Les manifestations massives de ces dernières années, qu’elles portent sur la réforme des institutions ou sur la conduite de la guerre, traduisent une inquiétude mais aussi une vitalité. Elles témoignent d’un attachement passionné au destin commun. Mishpatim, en liant foi et droit, suggère que l’unité nationale ne se construit pas sur l’uniformité, mais sur l’adhésion à des règles partagées.







La paracha contient aussi une promesse : « Je ne pervertirai pas le droit du pauvre dans son procès » (Exode 23,6). Dans une région où l’arbitraire demeure fréquent, l’idée qu’un État juif se soumette à des normes juridiques strictes constitue en soi une singularité historique. Israël, souvent critiqué sur la scène internationale, revendique simultanément son droit à la sécurité et son attachement à l’État de droit. Cette tension est parfois inconfortable ; elle est aussi le signe d’une conscience héritée.


Mishpatim ne propose pas une utopie naïve. Elle sait la violence possible, les conflits inévitables. Mais elle affirme que la justice est le fondement de la légitimité. « Tu t’éloigneras du mensonge » (Exode 23,7) : le verset est bref, absolu. À l’ère des réseaux sociaux, de la désinformation et des narratifs antagonistes, cette injonction semble d’une actualité brûlante.


Au fond, ce texte ancien agit comme un éditorial permanent. Il rappelle qu’un peuple sorti d’Égypte ne peut gouverner comme l’Égypte. Il rappelle qu’une souveraineté née de la vulnérabilité doit rester attentive à la vulnérabilité. Il rappelle enfin que la force, sans justice, se vide de sens.


Dans le tumulte politique israélien, où s’entrecroisent urgences sécuritaires et querelles institutionnelles, Mishpatim murmure une ligne directrice : la révélation n’est crédible que si elle produit un droit équitable. Plus de trois millénaires après le Sinaï, la question demeure ouverte, mais le texte, lui, ne varie pas. Il exige que la foi se traduise en responsabilité, que la mémoire devienne justice, et que la puissance accepte ses limites.




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