Dans la Bible, Abraham voit le visage de l’autre comme le reflet de la présence divine — « Mon seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter chez ton serviteur » (Genèse 18:3). Il accueille l’étranger avec générosité et humilité, incarnant l’hospitalité comme une forme sacrée de reconnaissance de l’autre.
Ce thème d’Abraham et de l’accueil de l’Autre — notamment de l’étranger — a été largement développé par des philosophes, écrivains et théologiens, tant juifs que non-juifs. Voici quelques figures majeures :
Jacques Derrida, autre philosophe français d’origine juive, Derrida s’est aussi penché sur l’hospitalité dans De l’hospitalité, où il distingue entre :Hospitalité conditionnelle (régulée par le droit, l’État), et Hospitalité inconditionnelle, plus proche de la figure d’Abraham : accueillir sans savoir qui est l’autre, sans poser de condition.
« L’hôte est celui qui, chez lui, accueille l’étranger… et devient lui-même étranger. »
Paul Ricoeur, Dans sa réflexion sur l’altérité (Soi-même comme un autre), Ricoeur évoque l’éthique de la réciprocité et du respect de l’altérité — et reconnaît l’héritage biblique, notamment la figure d’Abraham comme modèle de foi tournée vers l’Autre.
Martin Buber Dans Je et Tu, Buber insiste sur la relation dialogique entre êtres humains. Abraham, qui parle à Dieu et accueille les voyageurs inconnus, incarne cette relation vivante et ouverte.
Dans la littérature juive contemporaine, des auteurs comme André Neher ou Elie Wiesel reviennent souvent sur Abraham comme figure de l’homme en marche, tourné vers l’Autre. En théologie chrétienne, Abraham est aussi vu comme modèle d’obéissance et de charité, par exemple chez Karl Barth ou Paul Tillich.
Le geste d’Abraham accueillant les trois étrangers sous le chêne de Mamré (Genèse 18) n’est pas un simple épisode d’hospitalité antique — il devient, dans la philosophie moderne, un archétype de l’éthique du visage, de la responsabilité, et de l’ouverture à l’altérité.Visage de l’Autre, lumière de l’infini.
Mais pour Emmanuel Lévinas, Abraham représente l’origine du monothéisme éthique, où Dieu se manifeste dans la relation à l’Autre, notamment par l’hospitalité et l’écoute.
« L’hospitalité est l’éthique elle-même. »
Dans l’ombre douce d’un matin d’hiver, où la brume caresse les visages comme une promesse d’éternité, je me tiens face à l’Autre. Non pas un autre moi, un reflet dans le miroir de ma conscience, mais une présence qui me déborde, me convoque, m’oblige. Emmanuel Levinas, penseur de l’altérité, nous murmure :
« Le visage de l’Autre, dans sa nudité et sa déréliction, est à la fois l’interdiction de tuer et l’appel à une responsabilité infinie. » (Totalité et Infini, 1961).
Ce visage, c’est une épiphanie, une fracture dans l’ordre du même, une brèche par laquelle l’Infini se donne à voir.
Je me souviens d’une anecdote, celle d’un soir de guerre, lorsque Levinas, prisonnier dans un camp en Allemagne, croisa le regard d’un chien errant, Bobby, qui venait saluer les captifs.
Dans Difficile liberté (1963), il raconte comment ce chien, par sa simple présence, rendait à ces hommes déshumanisés une dignité oubliée. Ce regard animal, presque un visage au sens levinassien, portait une reconnaissance, une altérité qui transcende les barreaux et les chaînes.
Ainsi, l’Autre, qu’il soit humain ou non, nous appelle à sortir de nous-mêmes, à répondre avant même de questionner.
L’amour, un don sans retour
L’amour, chez Levinas, n’est pas une fusion, un retour au même, mais une relation asymétrique, un don sans attente de réciprocité.
« Aimer, c’est se vouer à l’Autre, c’est être otage de son destin »
(Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, 1974). Aimer, c’est se tenir dans la vulnérabilité, dans l’exposition à l’Autre qui me dépasse.
Une vieille femme, dans un petit village du sud de la France, me raconta un jour comment elle avait recueilli un inconnu blessé pendant la Résistance, sans rien savoir de lui, sans attendre de gratitude.
Elle disait : « Ses yeux me parlaient, et je ne pouvais pas détourner les miens. » Ce regard, c’est celui dont Levinas parle, celui qui « ordonne et mendie à la fois » (Totalité et Infini). Il n’y a pas de calcul dans cet amour, pas de mesure, seulement une responsabilité infinie qui s’éveille dans le face-à-face.

Levinas nous invite à penser l’amour comme une éthique, non comme une passion possessive. L’amour véritable est un exode, un départ de soi vers l’Autre, un arrachement à l’ego. « L’éthique, c’est l’expérience de l’Autre, c’est la relation avec ce qui est irréductible à ma compréhension » (Éthique et Infini, 1982).
Dans cette relation, je ne cherche pas à comprendre l’Autre pour le ramener à moi, mais à répondre à son appel, à son unicité. C’est un poème sans fin, écrit dans le silence d’un regard, dans la fragilité d’une main tendue.
La responsabilité infinie
Le vent souffle sur les collines, et dans ce souffle, j’entends l’écho de la voix de l’Autre. Levinas nous dit : « La responsabilité pour autrui est la structure même de la subjectivité » (Autrement qu’être). Être soi, c’est être pour l’Autre, c’est porter le poids de son existence avant même de penser à la mienne. Une anecdote me revient, celle d’un médecin rencontré dans un hôpital de fortune à Haïti, après le séisme de 2010. Il travaillait sans relâche, soignant des blessés qu’il ne connaissait pas, dont il ne parlait même pas la langue. À un collègue qui lui demandait pourquoi il s’épuisait ainsi, il répondit simplement : « Leurs visages me le demandent. » Ce médecin incarnait, sans le savoir, la pensée de Levinas : la responsabilité n’est pas un choix, elle est une assignation, une élection par l’Autre.
Cette responsabilité, Levinas la décrit comme infinie, car elle ne s’épuise jamais. « Je suis responsable de l’Autre sans attendre la réciproque, dussé-je y laisser ma vie » (Éthique et Infini). Elle n’est pas un fardeau, mais une grâce, une ouverture à la transcendance. Dans le visage de l’Autre, je rencontre l’Infini, non pas comme une idée abstraite, mais comme une présence concrète, qui me lie à l’humanité entière.
Cette idée résonne dans une autre histoire, celle d’une enseignante qui, dans une école défavorisée, passait ses soirées à aider un élève en difficulté, non pour la gloire, mais parce que, disait-elle, « son regard me rendait responsable de son avenir. »
L’altérité, une poésie vivante
Levinas nous enseigne que l’altérité n’est pas une barrière, mais une invitation. « La relation à l’Autre, c’est la paix, c’est l’éthique même » (Totalité et Infini). Cette paix n’est pas l’absence de conflit, mais la reconnaissance de l’Autre comme mystère, comme irréductible à mes catégories.
C’est une poésie vivante, où chaque rencontre est un vers, chaque visage une strophe. Dans une librairie poussiéreuse de Paris, un jour, un vieil homme m’a tendu un livre de Levinas en disant : « Lisez ceci, et vous ne regarderez plus les gens de la même manière. » Il avait raison. Depuis, chaque visage est une question, chaque regard une prière.
L’altérité, chez Levinas, est une transcendance qui nous arrache à l’immanence de nos désirs égoïstes. « Le visage me parle et m’invite à une relation d’une hauteur infinie » (Totalité et Infini).
Cette hauteur, c’est celle de l’amour, de la responsabilité, de l’éthique. C’est une poésie qui ne s’écrit pas avec des mots, mais avec des actes, des silences, des engagements. Comme cette femme qui, chaque matin, préparait un repas pour un sans-abri près de chez elle, non par devoir, mais parce que son visage, dans sa nudité, était une injonction à agir.
Vers l’Infini
Ainsi, la philosophie de Levinas est une ode à l’Autre, une célébration de l’amour comme responsabilité. « L’Autre me concerne avant que je ne me concerne moi-même » (Autrement qu’être). Dans ce face-à-face, je trouve ma liberté, non pas dans l’autonomie, mais dans l’assignation à autrui.
Chaque rencontre devient un poème, chaque geste une prière. Levinas nous laisse un héritage vibrant : vivre pour l’Autre, c’est vivre pour l’Infini.
Dans la lumière déclinante du jour, je regarde le monde, et les visages autour de moi se transforment. Ils ne sont plus des silhouettes anonymes, mais des appels, des présences, des infinis. Levinas nous a appris à voir, à entendre, à répondre.
Et dans ce répondre, nous écrivons, sans le savoir, la plus belle des poésies : celle de l’humanité qui se reconnaît dans l’Autre.
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🇬🇧 English
Alterity
In the Bible, Abraham sees the face of the Other as a reflection of the divine presence — “My Lord, if I have found favor in your sight, do not pass by your servant” (Genesis 18:3). He welcomes the stranger with generosity and humility, embodying hospitality as a sacred form of acknowledging the Other.
This theme of Abraham and the welcoming of the Other — notably the stranger — has been extensively developed by philosophers, writers, and theologians, both Jewish and non-Jewish. Here are some major figures:
Jacques Derrida, another French philosopher of Jewish origin, also reflected on hospitality in On Hospitality, distinguishing between:
– Conditional hospitality (regulated by law and the state), and Unconditional hospitality, closer to the figure of Abraham: welcoming without knowing who the Other is, without conditions.
“The host is the one who, in his home, welcomes the stranger… and thereby becomes himself a stranger.”
Paul Ricoeur, in his reflection on alterity (Oneself as Another), evokes the ethics of reciprocity and respect for the Other — acknowledging the biblical heritage, notably Abraham as a model of faith oriented toward the Other.
Martin Buber, in I and Thou, emphasizes the dialogical relationship between human beings. Abraham, who speaks with God and welcomes unknown travelers, embodies this living and open relationship.
In contemporary Jewish literature, authors like André Neher or Elie Wiesel often revisit Abraham as a figure of the man in motion, turned toward the Other. In Christian theology, Abraham is also seen as a model of obedience and charity, for example with Karl Barth or Paul Tillich.
Abraham’s gesture of welcoming the three strangers under the oak of Mamre (Genesis 18) is not merely an ancient episode of hospitality — in modern philosophy it becomes an archetype of the ethics of the face, responsibility, and openness to alterity.
The face of the Other, light of the Infinite.
For Emmanuel Lévinas, Abraham represents the origin of ethical monotheism, where God manifests through the relationship to the Other, particularly via hospitality and listening.
“Hospitality is ethics itself.”
In the gentle shadow of a winter morning, where mist caresses faces as a promise of eternity, I stand before the Other. Not another self, not a reflection in the mirror of my consciousness, but a presence that overflows me, summons me, obliges me. Emmanuel Lévinas, thinker of alterity, whispers to us:
“The face of the Other, in its nakedness and abandonment, is both the prohibition to kill and the call to infinite responsibility.” (Totality and Infinity, 1961).
This face is an epiphany, a fracture in the order of the same, a breach through which the Infinite reveals itself.
I recall an anecdote: one evening during the war, while Lévinas was a prisoner in a German camp, he met the gaze of a stray dog, Bobby, who came to greet the captives.
In Difficult Freedom (1963), he recounts that this dog, by his mere presence, restored forgotten dignity to these dehumanized men. This animal gaze—almost a Levinasian face—carried recognition, an alterity transcending bars and chains.
Thus, the Other, whether human or not, calls us to step outside ourselves, to respond before even questioning.
🇪🇸 Versión en español
La Alteridad
En la Biblia, Abraham contempla el rostro del Otro como reflejo de la presencia divina — “Señor mío, si he hallado gracia ante ti, no pases de largo en casa de tu siervo.” (Génesis 18:3). Él acoge al extraño con generosidad y humildad, convirtiendo la hospitalidad en una forma sagrada de reconocimiento del Otro.
Este tema de Abraham y la acogida del Otro — especialmente del extranjero — ha sido ampliamente desarrollado por filósofos, escritores y teólogos, tanto judíos como no judíos. A continuación, algunos exponentes destacados:
Jacques Derrida, otro filósofo francés de origen judío, también meditó sobre la hospitalidad en De la hospitalidad, donde distingue entre:
Hospitalidad condicional (regulada por la ley y el Estado), y Hospitalidad incondicional, más cercana a la figura de Abraham: acoger sin saber quién es el Otro, sin imponer condiciones.
“El huésped es quien, en su casa, acoge al extranjero… y se convierte a su vez en extranjero.”
Paul Ricoeur, en su reflexión sobre la alteridad (Sí mismo como otro), evoca la ética de la reciprocidad y el respeto al Otro — reconociendo la herencia bíblica, y especialmente la figura de Abraham como modelo de fe orientada hacia el Otro.
Martin Buber, en Yo y Tú, insiste en la relación dialógica entre los seres humanos. Abraham, que habla con Dios y recibe a viajeros desconocidos, personifica esta relación viva y abierta.
En la literatura judía contemporánea, autores como André Neher o Elie Wiesel retoman a menudo a Abraham como figura del hombre en movimiento, orientado hacia el Otro. En la teología cristiana, Abraham también es visto como modelo de obediencia y caridad, como en Karl Barth o Paul Tillich.
El gesto de Abraham al acoger a los tres extraños bajo el roble de Mamré (Génesis 18) no es un mero episodio de hospitalidad antigua — en la filosofía moderna se convierte en un arquetipo de la ética del rostro, la responsabilidad y la apertura a la alteridad.
“Rostro del Otro, luz del Infinito.”
Para Emmanuel Lévinas, Abraham representa el origen del monoteísmo ético, donde Dios se manifiesta en la relación con el Otro, particularmente mediante la hospitalidad y la escucha.
“La hospitalidad es la propia ética.”
En la suave penumbra de una mañana invernal, donde la niebla acaricia los rostros como promesa de eternidad, me encuentro frente al Otro. No un otro yo, no un reflejo en el espejo de mi conciencia, sino una presencia que me desborda, me convoca, me exige. Emmanuel Lévinas, pensador de la alteridad, nos murmura:
“El rostro del Otro, en su desnudez y desamparo, es tanto la prohibición de matar como el llamado a una responsabilidad infinita.” (Totalidad e Infinito, 1961).
Ese rostro es una epifanía, una fractura en el orden de lo igual, una brecha por la que el Infinito se deja ver.
Recuerdo una anécdota: una noche de guerra, cuando Lévinas era prisionero en un campo alemán, encontró la mirada de un perro callejero, Bobby, que acudía a saludar a los cautivos.
En Difícil libertad (1963), relata cómo ese perro, con su sola presencia, devolvía a aquellos hombres deshumanizados una dignidad olvidada. Esa mirada animal —casi un rostro levinassiano— portaba un reconocimiento, una alteridad que trasciende rejas y cadenas.
Así, el Otro, humano o no, nos convoca a salir de nosotros mismos, a responder antes incluso de preguntar.