Van Cleef & Arpels, l’une des plus prestigieuses maisons de joaillerie au monde (plus de 500 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel et près de 200 boutiques), fut créée par deux familles juives assimilées venues des Pays-Bas et de Belgique.
À la fin du XIXe siècle, dans le Paris de la Belle Époque, Alfred Van Cleef (1873-1938), jeune joaillier et tailleur de pierres précieux d’origine juive hollandaise, arrive dans la capitale. Issu d’une lignée de joailliers juifs néerlandais (son père Charles lui apprend le métier), il ouvre un atelier et est accueilli par la communauté juive des gemmologues parisiens. Il rencontre Esther (Estelle) Arpels, fille de Léon Salomon Arpels, marchand de pierres précieuses juif installé à Paris.
Ils se marient en 1895. En 1896, Alfred s’associe à son beau-père Salomon Arpels pour fonder la maison, puis avec ses beaux-frères Charles, Julien et Louis Arpels.
En 1906, la boutique emblématique ouvre au 22 Place Vendôme, adresse toujours au cœur de l’empire. La maison excelle dans les perles puis les montures innovantes, attirant une clientèle huppée.
Durant la Première Guerre mondiale, la famille montre son patriotisme : Louis Arpels combat vaillamment à Verdun (blessé aux gaz), Estelle est infirmière, Alfred sert dans les auxiliaires. Plusieurs membres reçoivent la Légion d’honneur. La maison produit alors des bijoux modestes en bois (« Touch Wood »).
Dans les années 1920-1930, l’essor est fulgurant : style Art Déco, boutiques à Nice et Monte-Carlo, innovations (monture invisible en 1933, première montre-bracelet féminine en 1923). La fille d’Alfred et Estelle, Rachel (qui prend le nom plus français de Renée) Van Cleef, devient directrice artistique en 1926 après la mort de son mari Émile Puissant. Elle modernise la marque (Minaudière, Passe-Partout) et la porte au sommet.
La tragédie arrive avec la montée de l’antisémitisme et la Seconde Guerre mondiale. Alfred meurt en 1938. Face aux menaces, les Arpels ouvrent une branche à New York en 1939, ce qui sauve une partie de la famille. Estelle prend une fausse identité et rejoint la Résistance française.
Renée, restée à Paris pour maintenir la boutique, « aryanise » l’entreprise en 1941 en la transférant au Comte Paul de Leseleuc (un acte courageux pour la préserver). Elle emporte les pièces les plus précieuses à Vichy. Là, elle tente de poursuivre l’activité, mais la pression s’intensifie : expulsion de son hôtel luxueux, fermeture du magasin. Le 11 décembre 1942, l’obligation de porter l’étoile jaune est imposée. Le lendemain, paniquée par l’arrivée de la police, Renée se jette du troisième étage de son hôtel et meurt à 46 ans.
Après la Libération en 1944, les Arpels reprennent le contrôle. Les fils de Julien (Claude, Jacques, Pierre) innovent (styles animaliers, ballerines, Zip). La maison habille Grace Kelly, Farah Pahlavi, les stars hollywoodiennes.
Vendue au groupe Richemont en 1999, elle efface largement ses origines juives : aucun design juif, aucune boutique en Israël.
Cette saga illustre le génie créatif, le patriotisme, mais aussi la vulnérabilité tragique d’une famille juive dans la tourmente du XXe siècle, avec la perte déchirante de Renée comme symbole poignant.
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