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jeudi 1 janvier 2026

Il y a eu des Juifs au Somaliland ... JBCH N° 2601 - 767

L’histoire méconnue des Juifs au Somaliland


Bien qu’aucun Juif n’y vive aujourd’hui, le Somaliland territoire de la Corne de l’Afrique ayant proclamé son indépendance de la Somalie en 1991 occupe une place discrète mais réelle dans l’histoire juive. 


Situé à un carrefour ancien de routes commerciales reliant l’Afrique orientale, la péninsule Arabique et le Proche-Orient, il fut, à différentes époques, un espace de passage, d’installation et parfois de disparition pour des communautés juives modestes, principalement venues du Yémen. 


À cette présence historique documentée s’ajoute une tradition orale plus controversée : celle du clan Yibir, qui revendique des origines juives anciennes.



La présence juive attestée au Somaliland commence dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Après la conquête ottomane du Yémen en 1872, les Juifs yéménites, longtemps soumis au statut de dhimmi, bénéficient d’une plus grande liberté de circulation. Dans le même temps, l’ouverture du canal de Suez en 1869 transforme la mer Rouge et le golfe d’Aden en axes majeurs du commerce mondial.


Alors que la majorité des Juifs yéménites animés par un messianisme ardent choisissent l’émigration vers la Palestine ottomane notamment lors de la vague E’eleh BeTamar de 1881  plusieurs centaines prennent une autre direction : la Corne de l’Afrique. Ils traversent le golfe d’Aden et s’installent dans les ports émergents de Berbera et Zeila, puis plus au sud à Brava, Mogadiscio et Obbia.


Ces marchands juifs s’intègrent dans les économies portuaires contrôlées par les puissances coloniales britanniques et italiennes. Polyglottes, maîtrisant l’arabe et l’hébreu, disposant de réseaux, ils commercent dans l’encens, la myrrhe, les peaux, le bétail et divers produits africains. Les archives de l’Alliance Israélite Universelle à Paris témoignent de leur présence, tout comme des récits de voyageurs et d’administrateurs coloniaux.


Au début du XXᵉ siècle, la population juive des villes somaliennes atteint son apogée, avec environ 300 personnes, principalement concentrées à Berbera et à Mogadiscio. Des synagogues existent, des cimetières sont utilisés, et des pierres tombales ornées de symboles juifs ont été identifiées par des archéologues somaliens.


Cependant, cette présence demeure fragile. L’arrivée au pouvoir du fascisme italien dans les années 1930 marque un tournant dramatique. L’antisémitisme d’État, la destruction de synagogues et la montée des persécutions rendent la situation intenable. La Seconde Guerre mondiale accentue encore la précarité de ces communautés isolées.



Après la création de l’État d’Israël en 1948, la quasi-totalité des Juifs du Somaliland et de la Somalie choisissent l’exil. Un rapport de la Jewish Telegraphic Agency de 1949 indique que seuls trois Juifs se trouvaient encore dans la région à l’été de cette année-là, chargés de liquider les affaires des autres avant de partir eux-mêmes. Quelques individus auraient néanmoins poursuivi leurs activités commerciales jusqu’aux années 1970, avant que la Somalie n’adhère à la Ligue arabe en 1974, ce qui scelle définitivement leur départ.


L’histoire juive en Somalie connaît un ultime et poignant épilogue au début du XXIᵉ siècle. Selon l’auteure et psychanalyste Nancy Kobrin, deux Juifs une mère, Ashira Haybi, et son fils Rami vivaient encore à Mogadiscio jusqu’en 2009. Ils observaient clandestinement les fêtes juives, maintenaient une alimentation cachère et possédaient un ancien rouleau de la Torah, au prix de dangers constants dans un pays ravagé par la guerre civile et la montée d’Al-Shabaab.




Contraints de fuir en 2009, ils se réfugient à Aden, au Yémen, d’où la famille était originaire. Peu après, toute communication cesse. Kobrin suppose qu’ils ont été assassinés, peut-être identifiés comme Juifs à cause de la Torah qu’ils avaient emportée. Leur disparition marque symboliquement la fin de toute vie juive organisée dans la région.


Parallèlement à cette histoire documentée subsiste une tradition plus ancienne et controversée : celle du clan Yibir, présent au Somaliland et en Somalie. Selon leur tradition orale, les Yibir descendraient de Juifs installés dans la région il y a plus de 1 500 ans, peut-être venus du Yémen ou en lien avec les Juifs éthiopiens Beta Israel.





Le récit raconte une conversion forcée à l’islam il y a près d’un millénaire, à la suite de la défaite de leur chef, Hanif, face à un saint musulman. Depuis lors, les Yibir occupent une position de caste inférieure, contraints à l’endogamie, à des métiers dévalorisés (forgerons, tanneurs, guérisseurs) et à une marginalisation sociale extrême. Ils parlent un dialecte secret du somali et sont souvent perçus comme « maudits ».




Certains linguistes voient dans le nom Yibir une déformation du mot hébreu Ivri (« Hébreu »), et notent des rituels évoquant des pratiques juives anciennes. Toutefois, la majorité des historiens restent sceptiques. Les analyses génétiques n’ont révélé aucune distinction significative entre les Yibir et les autres Somaliens, suggérant que toute éventuelle ascendance juive aurait été entièrement absorbée au fil des siècles.



L’histoire des Juifs au Somaliland est celle d’une présence discrète, commerciale, transitoire, souvent effacée par les violences du XXᵉ siècle. Elle illustre à la fois l’ancienneté des circulations juives dans l’espace afro-arabe et la fragilité des minorités dans des contextes de bouleversements politiques. 


Entre archives coloniales, récits personnels et traditions orales, elle demeure incomplète, mais constitue un chapitre singulier de l’histoire juive mondiale — un chapitre presque oublié, à la lisière de l’Afrique et du Moyen-Orient.








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