On invoque souvent Martin Luther King Jr. dans les débats contemporains sur Israël. Son nom circule comme une autorité morale universelle, parfois brandie pour condamner le sionisme au nom des droits civiques.
Le problème est simple : cette lecture ne correspond pas à ce que King disait réellement.
Martin Luther King ne voyait pas le sionisme comme un projet colonial ou racial, mais comme un mouvement de libération nationale. Pour lui, le sionisme relevait du même principe fondamental que celui qu’il défendait pour les Afro-Américains : le droit d’un peuple persécuté à la dignité, à la sécurité et à l’autodétermination.
Dans les années 1950 et 1960, le contexte est essentiel. L’État d’Israël naît à peine de la Shoah, et la mémoire de l’extermination des Juifs d’Europe est encore brûlante. King appartient à une génération pour laquelle la création d’Israël apparaît comme une réparation morale minimale après un crime civilisationnel. À ses yeux, nier aux Juifs le droit à un État revenait à prolonger leur vulnérabilité historique.
Il n’a jamais caché sa position. En 1968, lors d’une conférence à Harvard, il déclare sans ambiguïté : « Le sionisme est la quête légitime du peuple juif pour la sécurité et l’autodétermination. » La formule est claire, directe, sans condition préalable.
King établissait un parallèle explicite entre l’expérience juive et l’expérience noire. L’histoire de l’exil, de la ségrégation, de la violence systémique, et de la négation de l’humanité lui semblait structurellement comparable. Pour cette raison, il considérait l’existence d’Israël non comme un privilège, mais comme une nécessité historique.
Cela ne signifie pas que King ignorait la question palestinienne. Il reconnaissait l’existence d’un conflit réel et la souffrance des populations arabes. Mais son raisonnement restait constant : aucun progrès moral ne peut être bâti sur la négation du droit à l’existence d’un autre peuple. La solution, pensait-il, devait passer par la reconnaissance mutuelle et la coexistence, non par la délégitimation d’Israël.
Surtout, King faisait une distinction nette — devenue rare aujourd’hui — entre critique d’un gouvernement et négation d’un principe. Il acceptait la critique des politiques israéliennes comme il acceptait la critique des États-Unis. Mais il refusait catégoriquement l’antisionisme lorsqu’il se transformait en rejet du droit juif à l’autodétermination. C’est dans ce contexte qu’il aurait déclaré :
« Quand les gens critiquent le sionisme, ils pensent parfois parler des Juifs. En réalité, ils expriment souvent un antisémitisme. »
Cette phrase résume sa position morale. Pour King, la justice n’était pas divisible. On ne pouvait pas combattre le racisme tout en niant à un autre peuple le droit fondamental à la sécurité collective. Toute lutte pour les droits civiques qui sélectionne ses victimes finit par trahir ses propres principes.
Il est tentant, aujourd’hui, de projeter sur King les catégories idéologiques contemporaines : colonisé contre colonisateur, oppresseur contre opprimé. Mais King raisonnait autrement. Il ne pensait pas en termes de camps idéologiques fixes, mais en termes de vulnérabilité humaine, de responsabilité morale et de stratégies menant à la paix.
S’il vivait aujourd’hui, il critiquerait sans doute certaines politiques israéliennes — comme il critiquait l’Amérique avec une sévérité implacable. Mais rien dans ses écrits, ses discours ou ses alliances ne permet de penser qu’il aurait rejoint le camp de ceux qui contestent la légitimité même d’Israël. Pour lui, le sionisme n’était pas l’ennemi des droits civiques ; il en était une expression historique particulière.
Martin Luther King n’était ni naïf ni sentimental sur le Moyen-Orient. Il était cohérent. Et sa cohérence dérange, précisément parce qu’elle refuse les simplifications morales qui dominent aujourd’hui le débat.
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