Il y a 51 ans, le 20 juillet 1974, la Turquie lançait une opération militaire dans le nord de Chypre, violant tous les traités qu’elle avait signés, notamment le traité de garantie de 1960. Résultat : près de 40 % du territoire chypriote est encore aujourd’hui occupé par l’armée turque. Malgré l’intervention rapide des Nations Unies, qui installèrent une force d’interposition de casques bleus, l’île demeure divisée, marquant une fracture persistante au cœur de la Méditerranée orientale.
Une anomalie géopolitique persistante
Chypre est aujourd’hui un cas unique en Europe :
• Deux États sur une seule île : au sud, la République de Chypre, reconnue internationalement et membre de l’Union européenne depuis 2004 ; au nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue uniquement par la Turquie.
• Une capitale divisée, Nicosie, coupée par une ligne verte surveillée par l’ONU.
• Trois puissances “garantes” – la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni – mais dont le rôle est aujourd’hui dépassé.
Plus paradoxal encore : la Grèce, la Turquie et Chypre sont tous membres de l’OTAN ou de l’UE, ce qui aurait dû favoriser le dialogue.
Or, malgré des dizaines de cycles de négociations, aucune solution durable n’a vu le jour.
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La question du gaz : nouvel élément de tension
Depuis les années 2010, d’importants gisements de gaz naturel ont été découverts en Méditerranée orientale, notamment dans les zones économiques exclusives (ZEE) de Chypre, d’Israël et de l’Égypte.
Ces ressources stratégiques ont ravivé la rivalité entre Nicosie et Ankara :
• La République de Chypre a signé des accords de prospection avec des entreprises internationales (Total, ENI, ExxonMobil).
• La Turquie, qui ne reconnaît pas la souveraineté chypriote sur l’ensemble de l’île, conteste la légitimité de ces forages et affirme défendre les “droits des Chypriotes turcs”.
• Ankara a envoyé à plusieurs reprises des navires de forage escortés par des frégates militaires, provoquant des incidents diplomatiques avec la Grèce, la France et même l’Union européenne.
Ce bras de fer énergétique complexifie toute tentative de négociation politique. Le gaz, qui aurait pu être un levier de coopération régionale, devient un facteur de confrontation, en l’absence d’accord sur le partage des ressources.
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Pourquoi le conflit reste gelé
Plusieurs facteurs expliquent la persistance du statu quo :
• La présence militaire turque (environ 30 000 soldats dans le nord de l’île) reste un obstacle majeur à la réunification.
• Les tentatives de solution fédérale (comme le plan Annan en 2004) ont échoué, faute de consensus entre les deux communautés.
• La Turquie utilise la RTCN comme levier stratégique, non seulement pour peser à Chypre, mais aussi dans la rivalité avec la Grèce en mer Égée.
• L’Union européenne, bien que solidaire de Chypre, n’a pas réussi à imposer de véritables sanctions ou pressions à Ankara.
Peut-on encore espérer une sortie de crise ?
À court terme, peu de signes vont dans ce sens. La Turquie d’Erdoğan poursuit une politique affirmée de puissance régionale, peu compatible avec une solution négociée.
La République de Chypre, protégée par son appartenance à l’UE, refuse toute concession perçue comme une légitimation de l’occupation.
À moyen ou long terme, une issue reste possible :
• Un changement politique en Turquie, avec un pouvoir plus ouvert à l’apaisement.
• Une nouvelle dynamique économique régionale, où le gaz deviendrait un bien commun au lieu d’un motif de conflit.
• Une pression internationale accrue, notamment de la part des États-Unis, de l’OTAN ou de puissances méditerranéennes comme la France ou l’Italie.
Mais tant que l’occupation perdure, et qu’un dialogue sincère est absent, cette division restera une plaie ouverte en Méditerranée.
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Une cicatrice européenne
Chypre est bien plus qu’un “petit conflit local”. C’est un révélateur des failles du système international :
• Où l’on tolère une occupation militaire au sein même de l’Europe.
• Où des membres d’alliances communes (OTAN, UE) restent dans un état de quasi-conflit.
• Où des ressources énergétiques exacerbent les tensions au lieu de favoriser la coopération.
Conclusion
51 ans après, la division de Chypre reste une anomalie historique et stratégique. Une situation où le droit est suspendu, et où la paix est mise entre parenthèses.
Il est temps, pour les Européens, les alliés de l’OTAN, et les acteurs régionaux, de faire de la réunification de Chypre une priorité diplomatique.
Ce conflit ne peut – et ne doit – pas durer éternellement.
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