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lundi 21 juillet 2025

Essai sur le Temps


Ce texte, rédigé en mai 1997, propose une méditation sur le Temps, cette entité insaisissable qui structure notre expérience, mais échappe à nos sens et à notre compréhension complète. Le présent travail propose une version enrichie, clarifiée et accompagnée de références philosophiques, scientifiques et spirituelles.




LE MYSTÈRE DU TEMPS ET LA CONSCIENCE HUMAINE

Le Temps est le plus grand mystère auquel l’homme soit confronté. Il nous échappe totalement : aucun de nos cinq sens ne peut le saisir. Il est pur concept, abstraction incarnée dans la continuité, sans forme, sans limite. Comme le dit saint Augustin dans Les Confessions : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à quelqu’un, je ne le sais plus. »

Nous ne sommes jamais sortis du Temps. Nous le vivons de l’intérieur, sans jamais pouvoir l’observer de l’extérieur. Le Temps n’a pas d’extérieur ; c’est une dimension constitutive de notre condition humaine.

LE TEMPS DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE


Au XVIIe siècle, Galilée le pose comme grandeur mesurable. Newton en fait une entité absolue et uniforme. Puis vient Einstein, qui, au XXe siècle, avec ses théories de la relativité restreinte et générale, bouleverse notre rapport au Temps : il n’est plus universel, mais relatif au mouvement et à la gravitation.

Enfin, Bergson oppose au Temps scientifique (temps spatialisé) le temps vécu ou durée (La durée et la simultanéité, 1922). La science quantifie le Temps ; la conscience humaine le qualifie.

LE TEMPS SPIRALÉ : DE LA TRADITION AU MYSTIQUE

Dans la tradition juive, notamment le Talmud et la Kabbale, le Temps est vu comme une spirale : il revient cycliquement, mais toujours à un niveau différent. Le Chabbat, par exemple, n’est pas seulement un jour de repos hebdomadaire, mais une élévation temporelle, une re-création spirituelle.

La Bible, contrairement aux mythes païens qui sacralisent des lieux, sacralise le Temps. La sainteté s’attache au septième jour (Genèse 2:3), non à un objet spatial. Pour Abraham Heschel, le judaïsme est une religion du Temps plus que de l’espace (The Sabbath, 1951).

LA CONSCIENCE DU TEMPS : ENTRE MÉMOIRE ET ANTICIPATION

La conscience du Temps naît dans la relation entre un avant et un après. C’est cette succession qui construit la narration, la musique, la mémoire. Comme le dit Emmanuel Levinas : « Le Temps, ce n’est pas ce qui passe, c’est ce qui fait qu’il y ait du sens. » (Le Temps et l’Autre, 1947).

Le Temps structure nos sentiments : l’attente, l’espérance, la nostalgie, la patience, la peur. Il est l’élément invisible de nos états intérieurs. Nous ne possédons pas le Temps : il nous traverse.

LE TEMPS COMME RÉVÉLATEUR DU SACRÉ

Le Temps est sacré. Il est le contenant de la Révélation. La Bible ne nous montre pas un Dieu des montagnes ou des rivières, mais un Dieu de l’Histoire. L’exode d’Égypte (Exode 20:2) est un événement temporel, fondateur.

Contrairement aux religions archaïques attachées à des lieux sacrés, la Bible inscrit le divin dans une narration historique. Le sabbat devient la première révolution sociale et spirituelle : faire cesser le travail, même pour les esclaves, les animaux, et la terre.

LA TECHNIQUE, L’ESPACE ET LE TEMPS

Notre civilisation moderne a triomphé de l’espace : nous avons parcouru les océans, conquis le ciel, marché sur la Lune. Mais nous restons impuissants devant le Temps. Nous le mesurons, nous l’évaluons, mais nous ne le possédons pas.

Nous gagnons de l’espace en gaspillant du Temps. Et nous avons sacrifié l’Être à l’Avoir. Le monde profane privilégie la possession plutôt que la présence.

LE TEMPS ET LA MORT

La mort est le scandale du Temps. Elle n’est pas un événement spatial, mais un point d’irruption dans la durée. Vladimir Jankélévitch dit : « La mort est irréversible. » (La Mort, 1966).
Heidegger, dans Être et Temps (1927), voit dans la mort l’horizon du sens. Elle structure notre existence comme finitude. Bergson, lui, affirme que la durée vécue contient en elle tout le passé : chaque instant recrée tout ce qui l’a précédé. L’espérance, selon Ernst Bloch (Le Principe Espérance, 1959), est un dépassement du Temps par l’utopie. TEMPS, CIVILISATIONS ET VANITÉ DE L’EMPREINTE
Les civilisations anciennes ont voulu inscrire leur passage dans la pierre : pyramides, routes romaines, stèles. Mais les monuments s’érodent. Les pierres parlent d’un passé que plus personne ne comprend. Chez les Romains, l’immortalité n’était pas spirituelle, mais mémorielle : on survivait dans le souvenir des vivants, dans les honneurs. Cicéron écrivait : « La vie brève que nous accorde la nature peut être rendue éternelle par la mémoire des actions nobles. » Mais ces gloires de l’espace sont vouées à l’oubli si elles ne sont pas transcendées par le Temps spirituel.

LE TEMPS, L’ÊTRE ET LA SPIRITUALITÉ

Le Temps est la dimension de l’Être. Être, c’est durer. C’est cheminer dans le Temps en conscience. La technique triomphe de l’espace ; seule la spiritualité triomphe du Temps. L’homme spirituel ne cherche pas à avoir davantage, mais à être davantage. Ce renversement axiologique est central : préférer l’épanouissement intérieur à l’accumulation extérieure.
LE TEMPS DÉTRÔNE LES DIEUX DE L’ESPACE

Les mythologies anciennes localisaient le divin : une montagne (l’Olympe), une forêt, un temple. Le Dieu biblique, au contraire, n’est pas un Dieu de l’espace, mais du Temps. Le divin se manifeste dans l’histoire, dans l’alliance, dans les commandements donnés dans le Temps. Même le panthéisme, tel que Spinoza l’envisage (Deus sive Natura), reste spatial. Le sacré véritable est dans la transformation du Temps en sanctuaire.

LE TEMPS ET LA BIBLE

Dans la Bible, l’espace est secondaire par rapport au Temps. Le premier objet sanctifié dans la Torah n’est ni une montagne ni un objet : c’est un jour. « Et Dieu bénit le septième jour et le sanctifia » (Genèse 2:3). Le mot hébreu kaddosh, saint, signifie aussi séparé. Le Chabbat n’est pas un lieu mais un moment. Il nous apprend que la sainteté n’est pas dans les choses, mais dans le Temps, dans la conscience que nous en avons.

LE TEMPS COMME CHEMIN VERS LA LUMIÈRE

Notre époque sacrifie le Temps sur l’autel de la rentabilité, de la vitesse, de la technique. Pourtant, le Temps reste le seul sanctuaire inviolé. Il est le lieu de la mémoire, de la conscience, de la prière, de la rencontre avec l’autre et avec le divin. « Le présent est la chose suprême », écrivait Spinoza. Vivre le présent, ce n’est pas oublier le passé ni ignorer l’avenir, mais entrer pleinement dans le mystère du Temps qui nous traverse. C’est dans ce rapport au Temps que l’homme retrouve sa dignité, son universalité, et peut, s’il le souhaite, tendre vers l’éternité.

« L’espérance et le Temps sont intimement liés, y compris dans la notion de l’infini et de la Totalité. »— Emmanuel Levinas


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